Belle merveille – James Noël (Zulma – 2017)

James Noël n’a pas encore quarante ans mais est déjà une figure reconnue dans la littérature haïtienne. Il est l’auteur de deux recueils de poèmes, d’une anthologie de poésie haïtienne contemporaine qui fait référence, et le maitre d’œuvre de la revue littéraire et artistique haïtienne IntranQu’îllités, rassemblant des contributeurs de monde entier.

Belle merveille est son premier roman. Mais est-ce un roman ?

12 janvier 2010, Port-au-Prince tremble pendant quelques dizaines de secondes. « Une onomatopée du monde ». Un goudougoudou. Trois cent mille morts. Bernard est en vie mais coincé entre « un poteau électrique sur la nuque et une pile de blocs de pierre d’un immeuble effondré jusqu’aux hanches. ». Amore, Napolitaine bénévole d’une ONG humanitaire, le sauve. Coup de foudre. Pour échapper à la détresse chaotique qui règne à Port-au-Prince, Amore et Bernard prennent l’avion pour Rome. Est-ce le récit d’une fuite ?

Si vous aimez les romans bien ficelés, à l’écriture bien bordée, passez votre chemin : vous vous perdriez dès la deuxième page. Lectrices et lecteurs prêts à larguer les amarres, montez dans ce vaisseau ouvert à tous vents, où chaque page explose comme une bombe, s’illumine comme un feu d’artifice, se dilue comme un  nuage trop lourd. Sans cesse, une fontaine peut surgir, une rivière peut s’ouvrir, un gouffre peut vous engloutir, des bras peuvent s’offrir, des corps vont s’unir fugacement, d’autres resteront ensevelis.

Ce roman est une création totalement rivée à l’une des catastrophes naturelles les plus cruelles depuis longtemps dans un pays dont l’histoire est le récit perdu d’un grand rêve d’émancipation. Et qui ne s’en remet pas, sous la protection étouffante du voisin nord-américain et la pitié intéressée et rémunératrice des ONG internationales. Le texte est émaillé de récits de vivants qui n’en reviennent pas de ne pas être morts. Le poète prend le pas sur le romancier pour dire la réalité. Les mots s’entrechoquent, se combattent, glissent les uns sur les autres. Ils pèsent comme ces briques sous lesquelles des agonisants seront peut-être sauvés. Ils sous-pèsent ce « pays qui n’en finit pas d’évoluer au bon gré du papillon maléfique. ». Ces mots libèrent pour « crier, crier comme si dehors nous brandissions nos poumons comme des parachutes du désespoir. ». Ces mots théâtralisent la réalité tremblante de ce tiers d’île « Désormais, votre situation relève de la performance artistique ! Comme les murs du séisme, comme les murs du palais présidentiel effondré, votre misère est tombée dans les domaine public de l’art contemporain !»

Quelques semaines après le goudougudou, le choléra, apporté par des soldats de Nations Unies, « déferle avec la vitesse d’un fleuve en crue qui se déverse dans l’au-delà ». Ne reste-t-il qu’à attendre la BELLE MERVEILLE, « cette bonne nouvelle qui circule et inspire jusqu’au dernier trou des villes et des villages. » ? Curieuse attente presque christique, surprenante dans ce texte où Dieu est maudit. Mais c’est Matthew qui déboule, cet ouragan qui, sept ans après « a soufflé la bougie qui tient l’âme fragile de la paysannerie. »

La poésie s’infiltre dans toutes les lignes de ce livre. La force de l’imaginaire haïtien héroïse le malheur et la résilience. Du grand art. La poésie, cette Belle Merveille, sauvera-t-elle Haïti ? Ou n’est-elle qu’un cri flamboyant lancé en vain au monde qui s’en fout et au ciel qui répond par des ouragans ?

Avec Belle Merveille, James Noël écrit des phrases en forme de cris d’agonie, de clins d’œil amers, de provocations, d’observations paradoxales. C’est aussi un livre d’amour qui finit sur cette phrase .« Le ciel s’est dégarni en un temps éclair, les oiseaux ne tarderont pas à revenir de plus belle. ».
James Noël, romancier poète ou poète romancier, apporte une nouvelle pierre singulière à l’édifice retentissant et étincelant de la littérature haïtienne.

© James Noël : « Belle merveille » Éditions Zulma, Paris, août 2017 – 160 pages – 16,50€

James Noël (© Frances Cogattoni)

 

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Le Bal de Sceaux – Honoré de Balzac (1830)

A Sceaux, à quelques kilomètres au sud de Paris et non loin de Versailles, Colbert fit construire son château en 1670 dans un grand parc dessiné par le jardinier de Louis XIV, Le Nôtre. Pendant la Révolution, les Parisiens y venaient nombreux pour se divertir. En 1798, le Directoire décida de vendre le bien comme domaine national. Le château fut rasé ; du blé et de la luzerne furent semés en lieu et place du parc. La population locale ne voulant pas que Sceaux perde son agrément, une petite partie du parc fut réaménagée pour y organiser des bals. Le premier eut lieu de 20 mai 1799. Ce bal fut fréquenté pendant tout le XIXème siècle.

 

Le Bal de Sceaux est l’un des tout premiers écrits de Balzac, paru en 1829. Il révisa légèrement son texte pour l’inclure dans La Comédie humaine en 1842.

Pendant la Restauration, l’ancienne aristocratie royale cherche à retrouver richesse et pouvoir. Monsieur de Fontaine, ancien Vendéen, avait toujours refusé les avances de Napoléon. Resté fidèle à la Royauté, il sait profiter, sous Louis XVIII, du pouvoir et de l’argent en étant nommé dans une « place fort lucrative dans l’administration du domaine extraordinaire de la Couronne. »  Car « comment concevoir une noblesse sans privilège, c’est un manche sans outil ».  Il lui reste une fille à marier, Emilie de Fontaine, adulée par son père. A dix-neuf ans, elle a toujours vécu dans le luxe mais, « sans avoir faire de choix parmi les nombreux jeunes gens dont la politique de M. de Fontaine peuplait ses fêtes ». Émilie éblouit tout le monde par sa beauté, son esprit et ses dons pour tous les arts qu’une jeune fille de son rang devait connaître. Son ambition : se marier avec un Pair de France.
Au bal de Sceaux où elle vient « pour faire peuple », son regard fut tout à coup saisi « par une figure qui semblait avoir été mise exprès dans un coin du tableau, sous le plus beau jour, comme un personnage hors de toute proportion avec le reste ». Émilie et Maximilien finissent par se parler, se plaire l’un à l’autre, se promettre de se marier. Mais Maximilien est-il Pair de France ?

 Ce texte court illustre le conflit entre « le monde d’avant » et « le monde d’après », pour reprendre une terminologie à la mode en ce début du XXIème siècle.  « Le monde d’avant », c’est le retour du pouvoir légitimiste qui tente de rétablir, en l’aménageant, le fonctionnement de la Royauté, ce monde dont Émilie et sa famille restent prisonniers. « Le monde d’après » est incarné par Maximilien, son caractère et ses activités, prémisses de la révolution marchande et industrielle qui va s’épanouir au XIXème siècle, en bâtissant des fortunes colossales.

Même si, quand il a écrit « Le Bal de Sceaux », Balzac n’avait pas encore donné à son ambition littéraire le nom de « Comédie humaine », il en dessine déjà les contours en décrivant minutieusement les comportements humains. Dans une note polémique ajoutée à la fin du roman, Balzac défend son approche littéraire : « (…) l’auteur croit fermement que les détails seuls constitueront désormais le mérite des ouvrages improprement appelés Roman ». Ces détails qui donnent vie, qui racontent la vie, qui la dévoilent …

Ce texte court donne envie de (re)lire Balzac, « Les Illusions perdues », « Eugénie Grandet », « La cousine Bette » et tant d’autres … 

Honoré de Balzac

 

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Chasseur de noirs – Daniel Vaxelaire ( 1982 )

C’est un homme de vingt-cinq ans qui écrit. Il s’appelle Guillaume Brancher. Il est en prison, il sait qu’il va mourir.

Pourtant, la vie lui semblait ouverte à toutes les promesses, en ce début du XVIIIème siècle sur l’île Bourbon (maintenant île de la Réunion). L’arrivée de colons français sur cette île sans présence humaine, était encore récente : sa grand-mère Anne en faisait partie. Bretonne, elle avait préféré quitter son pays qui ne nourrissait guère pour aller avec Bertrand, son tout récent époux, tenter sa chance plus qu’incertaine sur un ailleurs dont elle ne savait rien.  Après quatre années d’aventures maritimes et insulaires, elle arrive, déjà veuve, sur cette île qui venait à peine d’être découverte : elle fait partie des cinquante premières personnes qui s’établissent sur cet éperon rocheux dont les versants se précipitent dans la mer. Avec son deuxième mari, Jean-Baptiste, elle défriche un bout de terrain, y cultive quelques cultures vivrières et élève quelques animaux pour sa survie. La traite des esclaves existait déjà, venant d’Afrique, de Madagascar et d’Inde. « Jean-Baptiste acheta son premier esclave d’Afrique, avec le produit de légumes et de volailles, vendus aux bateaux de passage. »

Près de cinquante ans après, son petit-fils Guillaume partage avec ses frères et cousins une propriété familiale sur laquelle il y a rapidement quatre esclaves. Régulièrement, les bateaux arrivent avec, sur le pont, des esclaves venant de Madagascar, d’Afrique, d’Inde parfois ; et en soute, du bois précieux, du café, du grain. L’esclavage prend de l’ampleur. « Pourquoi celui qui en a vingt en veut-il trente ? Notre avidité nous perdra tous. » Certains d’entre eux arrivent à fuir et s’installent dans les « Hauts » difficilement accessibles. On les appelle les « Marrons ». L’ensemble de la population blanche veut éradiquer ce phénomène. Il est donc indispensable de prendre en chasse les « Marrons », pour les ramener à leur état d’esclave ou les tuer.

Guillaume, excellent tireur, très bon connaisseur du relief des « Hauts », devient un des meilleurs « chasseurs de noirs » de l’île. Il exerce cette fonction avec talent et réussite et la pratique d’autant plus que sa vie conjugale avec Geneviève, fille de propriétaire voisin, s’avère catastrophique. Jusqu’au jour où il ne lui est plus possible de chasser les noirs car il reconnait le regard humain de l’un d’entre eux. Ses pairs le condamnent à mort.

Dans ce livre, Daniel Vaxelaire, journaliste et écrivain réunionnais, utilise une écriture très narrative, nourrie par son excellente connaissance historique et géographique des faits qu’il rapporte. Son sens du récit rend son livre très prenant même s’il n’épargne pas le lecteur de scènes particulièrement atroces.  Il souligne ainsi combien l’esclavage était et reste une des pires atrocités que l’espèce humaine peut perpétrer à l’encontre de ses semblables.

© Daniel Vaxelaire : « Chasseur de noirs »-  première publication : 1982 –  Éditions Orphie – 2013 – 384 pages – 15,00 €

Daniel Vaxelaire avec sa femme Patricia – photo KC2016

 

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L’affaire de l’esclave Furcy – Mohammed Aïssaoui (Gallimard – 2010)

Ce livre commence par le récit d’une battue sur l’île Bourbon (maintenant île de la Réunion) de deux blancs, des chasseurs de tête à la solde du Sieur Joseph Lory. Ils sont à la poursuite d’un esclave noir. Ces deux blancs le tuent dans d’atroces conditions. Un autre noir, Furcy, est témoin de cette scène.

C’est l’histoire réelle de Furcy, esclave sur l’île Bourbon,  que Mohammed Aïssaoui, journaliste au Figaro littéraire d’origine algérienne, retrace dans ce livre, après avoir découvert par hasard des archives mises aux enchères à l’hôtel Drouot, à Paris, en 2005. Ces archives sont celles d’un procès autour de l’esclavage qui s’est prolongé pendant vingt-six ans.  

Plus de quarante ans avant l’abolition de l’esclavage à la Réunion, « Furcy, cet esclave vivant sur l’île Bourbon (maintenant île de la Réunion) se rend en octobre 1817 au Tribunal d’Instance de Saint-Denis pour exiger sa liberté. Il tient, serré dans sa main, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Après de multiples rebondissements, ce procès durera vingt-six ans, trouvera son dénouement le samedi 23 décembre 1843, à Paris. ». Sa mère, Madeleine, née à Chandernagor, en Inde, après une étape en France, se retrouve sur l’île Bourbon comme esclave d’une certaine Madame Routier. C’est là que Madeleine a eu ses trois enfants : Cyril, mort jeune, Constance née en 1776 et Furcy, né dix ans après. Madame Routier affranchit Madeleine en 1788 lorsqu’elle devient veuve, mais sans le dire à la principale intéressée. Celle-ci ne l’apprendra qu’à la mort de Madame Routier en 1808, soit vingt ans après. Elle renonce au paiement de ces vingt années de salaire en échange de l’affranchissement de son fils. Madeleine meurt quelques mois après.

Furcy est alors confié au gendre de Madame Routier, Joseph Lory, négociant et propriétaire d’esclaves à l’île Bourbon et à l’île de France. Malgré les volontés de sa belle-mère, Lory garde Furcy comme esclave.  Ce dernier apprend à lire et à écrire. Joseph Lory ne cesse de se féliciter d’avoir un esclave aussi intelligent et lui donne la responsabilité d’être son intendant.

En 1817, Furcy découvre que sa mère avait été affranchie avant son décès et décide de recourir à la justice pour faire valoir sa liberté. Commence alors une longue bataille juridique qui durera 26 ans. Il est débouté en première instance et en appel au motif que sa mère n’avait été affranchie qu’après la naissance de son fils, lequel était donc né esclave; ce qui était contestable puisque Madeleine est née libre en Inde.
Lorsqu’il entame sa démarche en justice, Furcy trouve un soutien en la personne du procureur général Louis-Gilbert Boucher dont les sympathies républicaines et antiesclavagistes sont connues. Il s’attire l’hostilité de Joseph Richemont Desbassyns, le commissaire ordonnateur général de l’Île Bourbon et héritier d’une des plus grosses fortunes de l’île et, ce n’est pas négligeable, propriétaire d’un grand nombre d’esclaves dont l’asservissement est la base de sa plantation de canne à sucre. L’affaire fait grand bruit à Saint-Denis, les propriétaires d’esclaves redoutant une brèche juridique qui permettrait la libération de près de 15 000 individus. Boucher est muté en Corse en raison de cette hostilité. Et son jeune substitut, Jacques Sully Brunet, est également écarté du dossier. Furcy n’obtient pas gain de cause.

Son propriétaire l’exile sur l’ïle Maurice, alors possession anglaise. En 1829, il réclame sa liberté et les autorités anglaises de l’île finissent par l’affranchir, car il n’a été enregistré, ni à la douane, ni sur le bateau qui l’a amené, Joseph Lory ayant omis de le déclarer à son arrivée à Port-Louis. Devenu libre, Furcy demeure à Maurice.

Il se rend à Paris en 1835 pour se pourvoir en cassation. La Cour rend son arrêt cinq ans plus tard, mais son propriétaire fait appel. Encore trois ans après, Furcy assiste à Paris au procès en cassation, dont les débats sont largement couverts par la presse parisienne, en raison du caractère peu commun de l’affaire. Le 23 décembre 1843, la justice française déclare enfin que « Furcy est né en liberté

Cinq ans après, l’abolition de l’esclavage à la Réunion était proclamée le 20 décembre 1848 par le Gouverneur de la Réunion, Sarda Garriga, à la suite de la loi du 27 avril 1848 votée en France sous l’action de Victor Schoelcher qui est à l’origine de l’abolition de l’esclavage en France, y compris et surtout dans ses territoires coloniaux.

Ce compte-rendu pourrait laisser croire que le livre de Mohammed Aïssaoui est essentiellement un essai juridique, donc ennuyeux. Ce livre est au contraire très incarné, l’auteur faisant vivre les principaux protagonistes de ce récit, avec les caractères contrastés des uns et des autres. Les débats du procès de 1817, notamment, sont évoqués avec toute la violence des gros propriétaires terriens restés maîtres du jeu et finissant par bafouer la défense représentée par Boucher et Sully Brunet. L’affrontement verbal reconstitué entre Desbassyns et Boucher ferait une formidable scène de cinéma.   

© Mohammed Aïssaoui : « L’affaire de l’esclave Furcy »  – Prix Renaudot « Essais » 2010 – Éditions Gallimard, Paris – Collection Folio – 240 pages – 6,60 €

Mohammed Aïssaoui

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Nos vies – Marie-Hélène Lafon (Buchet Chastel – 2017)

Gordana est caissière dans un Franprix dans le douzième arrondissement de Paris. Elle vient d’un des pays de l’Est européen, elle a un « rire acrobatique et sexuel, (…) un cou long, crémeux, solide et charnu, des seins qui dépassent la mesure ». C’est la narratrice qui décrit ainsi cette caissière dont l’attitude et la silhouette l’intriguent. Elle observe aussi un homme qui semble être attaché à Gordana. Elle découvre enfin qu’il s’appelle Horatio Fortunato « fils unique de parents portugais, gardien et gardienne d’immeuble ».

Celle qui observe, commente et intervient dans le récit, c’est Jeanne Santoire, d’une famille de commerçants provinciaux où « (…) les neveux changent les couches et donnent les biberons. (…) ils sont ensemble, personne n’a encore divorcé, personne n’est homosexuel (…) », signe d’un certain conformisme douillettement contemporain. Jeanne, elle, a dévié car elle avait eu une longue relation amoureuse depuis 1967 avec Karim, algérien. Il «  était beau, parfaitement beau ; toutes les femmes le pensaient, le sentaient, sous la peau, dans leur ventre, c’était sans paroles, sans phrases. » « En septembre 1985, il n’est pas revenu d’Algérie. (…) le silence a commencé, son silence, son absence : j’ai tenu, j’ai continué et, pendant des années, j’ai sous-vécu (…) ».

Le titre de ce livre est explicite : il raconte « Nos vies », celles qui gravitent davantage par coïncidence que par choix. Pas de destin exceptionnel mais des vies plus ou moins ordinaires, qui recèlent, en minuscule ou majuscule, les drames, les bonheurs, les silences, les regrets, les chagrins, les secrets qui tressent la vie de chacune et chacun. L’écriture de Marie-Hélène Lafon est d’une justesse parfaite pour faire battre ces cœurs et cogiter ces cerveaux dans leur contradiction, leur singularité et leur complexité. Dans ce Franprix parisien et contemporain, ces gens ordinaires composent un reflet de notre société où le monde entier peut se croiser, se rencontrer et s’éviter parfois. Est-ce cette « ultra-moderne solitude » que chante si bien Alain Souchon ?

Il faut lire « Nos vies » lentement car le livre court tend un miroir de notre société au-delà des consensus ou des imprécations qui obscurcissent notre quotidien, un miroir subtil et captivant à hauteur de femmes et d’hommes comme vous et moi. Ce miroir est enchâssé et magnifié par une écriture qui donne un réel plaisir de lecture grâce à son acuité et sa simplicité.

© Marie-Hélène Lafon : « Nos vies » Éditions Buchet Chastel, Paris, septembre 2017 – 190 pages – 15€
(« Nos envies » est disponible à la Médiathèque de Paimpol.)

Marie-Hélène Lafon

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Le procès de l’Amérique – Ta-Nehisi Coates – (Autrement – 2017)

En 2015, Ta-Nehisi Coates a fait une irruption retentissante dans la pensée critique des Noirs-Américains avec « Between the World and Me » traduit en français en 2016 sous le titre éloquent de « Une colère noire – lettre à mon fils« . Selon Toni Morrison, Prix Nobel de littérature en 1993 et seul auteur afro-américain à avoir reçu cette distinction, Coates est devenu la nouvelle voix capable de remplir le vide creusé après la mort de l’écrivain James Baldwin en 1987. En 2014, il avait écrit un essai dont le titre anglais « The Case for Reparations », qui vient d’être traduit en français et publié sous le titre Le procès de l’Amérique, préfacé par Christiane Taubira qui termine par ces mots du poète palestinien Mahmoud Darwich, « Nous aussi nous aimons la vie quand nous en avons les moyens ». .

Le réquisitoire est implacable. En parcourant l’histoire des Noirs-Américains depuis l’esclavage jusqu’à maintenant, Coates dénoue un apparent paradoxe. « A l’origine de l’Amérique, il y a la spoliation des Noirs et la démocratie blanche, deux éléments qui ne sont pas contradictoires mais complémentaires. «. Il brosse les portraits successifs de cette complémentarité historique tout au long de l’histoire de États-Unis. Au départ, l’Amérique blanche a dénié toute humanité aux Noirs en les réduisant à l’esclavage qui, avec le temps, devenait de plus en plus violent. Après l’abolition de l’esclavage arrachée en 1865, le racisme a survécu, voire proliféré, avec les lois discriminatoires. Au-delà des lois, les droits élémentaires sont bafoués, comme le respect, « (…) l’essence du racisme américain est précisément l’absence de respect. », comme la non-reconnaissance de la cellule familiale pour les Noirs, alors que c’est l’un des fondements de la démocratie américaine, comme l’exclusion implicite ou explicite des Noirs pour bénéficier des lois sociales, des prêts immobiliers.

Même si Coates reconnait que « les Afro-Américains vivent mieux qu’il y cinquante ans », il insiste sur les inégalités restées criantes pour l’accès à l’emploi et au logement. Ce dernier point est important car l’idéal américain est d’être propriétaire de sa maison. Mais la discrimination « a détruit toute possibilité d’investissement là où vient les familles noires. » La majorité des victimes de la crise de subprimes en 2006 ont été des familles noires. L’élection de Barack Obama, le prestige de sa femme Michelle et la réussite de leurs filles ne sont pas des signes probants de la progression de l’égalité raciale mais juste « la preuve de la persévérance singulière de leur famille. ». Coates montre en outre que « la pauvreté noire n’est pas la pauvreté blanche. » . Il note que « Il y aura toujours des Noirs pour faire deux fois mieux. Mais ils apprennent à leurs dépens que la prédation blanche est trois fois plus rapide. » Il est très réservé sur l’Affirmative Action qu’il qualifie de « diversité de bon aloi pour avoir la conscience tranquille.» Car il constate que « les diplômés noirs connaissent un taux de chômage plus élevé que leurs homologues blancs et les candidats noirs sans casier judiciaire auront toujours à peu près autant de chances d’être embauchés à un poste que les Blancs avec un casier. »

Le titre américain de ce livre, « The Case for Reparations » (Plaidoyer pour une réparation) affiche l’idée d’une compensation financière que l’Amérique blanche devrait verser à la communauté noire comme celle que les Allemands ont versé à l’État d’Israël où les Juifs s’étaient regroupés. Coates soutient cette idée d’une compensation. « Plus important qu’un quelconque chèque, le paiement des réparations signifierait que les États-Unis sortiraient enfin de l’enfance, qu’ils ont dépassé le mythe de leur innocence pour acquérir une sagesse digne de leurs fondations. »

Les États-Unis seront-ils sages un jour ? Au vu de la récente élection d’un Président raciste et de la violente hargne renouvelée des suprématistes blancs, la sagesse n’est pas au coin de la rue. C’est une raison de plus pour lire Ta-Nehisi Coates. Et pour regarder l’enjeu sans trembler.

Ta-Nehisi Coates

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Le Jour d’avant – Sorj Chalandon – (Grasset – 2017)

Le monde de la mine dans le nord de la France, en 1974. Son histoire dramatique, la fierté des mineurs, le risque toujours présent d’un coup de grisou, le retraité qu’on « identifiait à sa respiration de poisson échoué sur la grève, à ses tremblements, ses gestes lents, son dos saccagé, ses yeux désolés, à ses oreilles mortes. » Ou «  même le dimanche, même nettoyés dix fois, les cous, les fronts, les oreilles racontaient la poussière de la fosse. »

Joseph et Michel Flavent sont frères et ont la même passion pour Steve McQueen dans le film Le Mans, qui conduit une Porsche 917 appelée Gulf, nom qu’ils donnent à leur mobylette. Joseph se rêve pilote de course automobile. Malgré l’opposition de son père, mineur retraité, il va travailler à la mine. Il est parti vivre avec Sylwia, à Liévin. Le 27 décembre 1974, Joseph descend à la mine dont l’atmosphère est irrespirable. Au matin, on annonce quatre morts suite à un coup de grisou. Au total, il y en aura 42. Joseph fait partie des blessés. Il est conduit à l’hôpital de Bully. Il part « sans ouvrir les yeux, le 22 janvier 1975, vingt-six jours après ses 42 camarades ». Son nom ne figure pas sur la  liste des victimes gravée sur stèle commémorative puisqu’il n’est pas mort au fond de la mine. Plus tard, le père se pend, en laissant un message « Michel, venge-nous de la mine ».

C’est l’histoire de cette vengeance que Sorj Chalandon raconte ensuite. Une vengeance que Michel va accomplir après la mort lente de sa femme, plus de quarante ans après. Il change de patronyme, en prenant celui du coureur incarné par Steve McQueen dans « Le Mans » et devient Michel Delanet. Le cible de la vengeance est Lucien Dravelle, le « chef de fonds » au moment de la catastrophe, appelé comme tous ces collègues le porion « parce qu’ils restaient ainsi immobiles comme des poireaux ». Son but, le tuer. Il le trouve dans un fauteuil roulant électrique  et sympathise avec lui. Il tente de le tuer. Dravelle n’est que gravement blessé. Delanet est emprisonné.

La dernière partie du livre est consacrée à l’enquête et au procès de Delanet redevenu Flavent, Elle renferme un coup de théâtre mené de façon tout à fait virtuose par l’auteur, où l’on comprend enfin le titre « Le Jour d’avant ». La narration de la préparation du procès avec son avocate, Aude Boulfroy, et de son déroulement est extrêmement détaillée, et son issue, tout à fait inattendue. Sorj Chalandon ayant longtemps suivi les procès d’assise pour Libération, son art de raconter les débats pendant le procès lui-même est à la fois réaliste et saisissant. Ce n’est pas seulement la description des rouages de la justice mais aussi celle de l’empreinte de l’exacerbation du drame humain.

Ce roman est un hommage aux quarante-deux victimes de cette catastrophe – elles sont nommées une par une à la fin du livre. C’est aussi un réquisitoire contre les dirigeants des Charbonnages de France obsédé par le résultat financier à l’encontre de la sécurité, réquisitoire étendu implicitement aux conditions de travail dangereuses et inhumaines qui prolifèrent dans le monde d’aujourd’hui. En outre, il ouvre une réflexion sur la vérité et ses leurres, sur la vengeance et la culpabilité, avec une surprenante et poignante plongée dans le monde judiciaire, tout ceci servi par la rigueur romanesque et l’art très abouti de la narration de Sorj Chalandon.

Le Jour d’avant – Sorj Chalandon – (août 2017) –  Grasset- 332p., 20,90 €

Sorg Chalandon

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Grand succès pour le spectacle « Au Café du Canal » consacré aux chansons tendres et engagées de Pierre Perret

Hier, dimanche 19 novembre, la salle des fêtes de Pléhédel était pleine pour écouter, regarder, frémir, rire, être ému en écoutant et regardant « Au Café du Canal », les chansons tendres et engagées de Pierre Perret mises en scène et interprétées par :
Sandra Quelen (Blanche, la jeune fille)
Soaze Quintin (Rosette, la serveuse)
Yves Briens (Marcel, le client)
Philippe Pénicaud ( Bruno, le patron)
Dominique Babilotte (Monsieur Pierre)

                               

 

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La Conversion – James Baldwin (Editions Rivages – 2017)

Depuis la diffusion du film du réalisateur haïtien Raoul Peck, « I Am Not Your Negro », dans lequel, avec pour commentaires, les propos de James Baldwin, le cinéaste retrace la longue lutte, toujours en cours, pour l’égalité des races aux États-Unis, les éditeurs français ont réédité un certain nombre de livres de James Baldwin qui avait complètement disparu des rayons des librairies. Seul Alain Mabanckou avait honoré sa mémoire et son œuvre avec l’intéressant « Lettre à Jimmy » paru en 2007 à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort.

« Go Tell It On The Mountain » est le titre de la version originale du premier roman de James Baldwin, paru aux États-Unis en1952. La première traduction française est parue en 1957 sous le titre « Les Élus du Seigneur ». En 2017, il a été réédité sous le titre « La Conversion »..

Ce livre est totalement captivant au sens propre du terme : difficile de s’en extraire, d’autant qu’il est assez touffu. On ne voyage guère dans l’espace : Harlem est le lieu quasi-exclusif de tout le roman, plus particulièrement une église survoltée en prières et déclamations de foi et de confiance en un dieu à la fois protecteur et rigoureux, dans laquelle Gabriel Grimes est le principal prédicateur. Autour de lui, sa femme, Elizabeth, son fils ainé, John, son fils cadet, Roy, sa belle-sœur Florence. L’ainé, John, 14 ans, est promis à la charge de prédicateur. Roy a été attaqué violemment par une bande de jeunes Blancs. Gabriel lance lamentations et accusations pour chacun, notamment envers sa femme Elizabeth qui n’aurait pas su empêcher Roy de sortir. La tante Florence essaie « de juste mettre un peu de bon sens dans ta grosse tête dure de Noir. (…) et d’arrêter de mettre tout sur le dos à Elizabeth et de regarder les fautes à toi. ». John assiste quasi-muet au règlement de compte verbal, mais ne peut s’empêcher de penser que c’est à lui que ces reproches sont adressés car il se sent détesté par son père. De quoi est-ce le présage ? 

C’est ainsi que commence « La Conversion ». Tout le long des quatre parties du livre qui couvrent quatre périodes différentes de la vie de cette famille, on retrouve les mêmes sujets : la violence familiale, la toute-puissance du père qui, loin de pouvoir rester drapé dans son rôle de prédicateur, reconnait implicitement la fatalité de l’extrême violence de la domination blanche : le refuge dans la recherche continuelle du pardon dans une église aux éclats faussement lumineux de l’espoir d’un Paradis. Les femmes –  la plupart sont courageuses et ont du caractère – restent le plus souvent asservies à leur rôle de jouet sexuel plus ou moins consentant, puis de génitrice, de consolatrices ou de victimes expiatoires.

Tout le long du livre, John, sa famille, sa communauté sont pris dans les rets d’un piège qui les étouffe. Le racisme élève les murs d’une prison sans espoir d’évasion. Les conflits internes à la communauté noire sont plus ou moins arbitrés par l’Église et ses pasteurs, tout aussi faillibles que les fidèles. Cela donne un vision cataclysmique de cette communauté que John, l’alter ego de James, veut quitter sans y parvenir à cause de la violence impérieuse des Blancs. La fin du livre, pourtant, laisse voir une possibilité d’un départ pour John…

Dans ce roman tumultueux, l’écriture de James Baldwin tient du sismographe, en rendant compte de la frénésie de la violence extrême, de la lassitude et de la colère des femmes, de l’élan dramatique de prières communes, du poison du soupçon, de l’extrême sensibilité d’un regard, d’un geste… Et de l’enfermement dans lequel vivent John et sa communauté.

La conversion est la première pierre de la réflexion de James Baldwin contre le racisme et toute autre discrimination, notamment sexuelle. C’est aussi une création littéraire qui allie puissance et finesse, premier jalon d’une œuvre multiforme, qui parle toujours à nos cœurs et nos cerveaux d’aujourd’hui.
Raoul Peck a fait vraiment œuvre utile avec son film  « I Am Not Your Negro », en remettant en haut de l’affiche James Baldwin, l’homme et son œuvre.

La conversion – James Baldwin – paru aux Etats-Unis en 1952 sous le titre « Go Tell It The Mountain » – traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch – (septembre 2017) – Payot-Rivages – 336p., 20,00 €

James Baldwin (en 1965)

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Zabor ou les psaumes – Kamel Daoud (Actes Sud – 2017)

Zabor est un étranger dans sa famille, sa ville, son pays, l’Algérie. Sa mère est morte, son père le rejette. Avec sa voix fêlée et sa démarche entre reptation et claudication, il vit à l’écart d’Aboukir, village figé entre poussière et vent. Il vit avec Hadger, une tante célibataire et un grand-père « tombé dans l’hébétude ». Zabor découvre très jeune dans une bibliothèque poussiéreuse sa passion pour la lecture de livres de toutes sortes. Pour sa famille et son village, c’est une tare, un défaut, une erreur, une malédiction. A l’âge de quatorze ans, il découvre qu’il doté d’un don extraordinaire, : tant qu’il lit, la mort reste à l’écart. A l’inverse, « Quand moi j’oublie, la mort se souvient (…) quand ma mémoire se vide ou hésite, la mort se montre ferme, retrouve la vue comme un rapace des airs et se permet ses vols en piqué qui dépeuplent mon village sous les yeux. »

Kamel Daoud fait de Zabor son interprète pour un flamboyant plaidoyer pour l’écriture, la lecture. « Et si l’écriture est venue au monde aussi universellement mémoire, c’est qu’elle était un moyen puissant de contrer la mort, et pas seulement un outil de comptables en Mésopotamie. L’écriture est la première rébellion, le vrai feu volé et voilé dans l’encre pour empêcher qu’on se brûle. »  Son nom, Zabor, « est né du son que provoqua le heurt de ma pauvre tête sur un fond caillouteux quand je fus repoussé violemment par mon demi-frère (…) ». Ce demi-frère Abdel et ss autres demi-frères sont ses ennemis. « J’ai senti leur odeur de peau de bête et de troupeau. Parfum de l’argent, chez nous, signe de richesse et de racines. (…)  Il ne sait ni lire, ni écrire mais à l’instinct méchant de ceux qui en ressentent le manque ».
Ce don sert la vie et permet le souvenir. « Qui se souvient des anciens aujourd’hui ? Et qui doit sauver ce monde de l’effacement ? Sûrement pas celui qui récite le Livre sans le comprendre. Plutôt celui qui écrit sans s’arrêter sauf pour aller faire ses besoins, manger ou reprendre des forces ne fermant les yeux » (page 69). Car « la langue est le versant impétueux du silence ». C’est également un livre de « (…) colère contre ce Dieu qui engraisse les habitants par cycles, leur fait croire aux délices, puis les écrase par la maladie et la mort. »

Le livre est le récit de ce combat de Zabor qui écrit d’abord pour se trouver lui-même puis pour se battre avec son pouvoir incontestable, celui du livre contre celui de la mort. Le combat contre son père qui ne l’a jamais aimé et ces frères contraints à lui mendier quelques jours de vie supplémentaires. Le combat entre le lettré marginal et le clan illettré et dominant, entre la mort et le temps retenu par la lecture. C’est le combat qu’il se livre à lui-même quand il bute « sur l’invraisemblable convention de l’écriture et la prétention majeure de la langue.»

Le récit est interrompu par des digressions, souvent en italique, dans lesquelles Zabor soliloque ou s’adresse au lecteur. Il livre ses pointillés, ses blancs, ses interrogations, ses exclamations comme le chœur antique commente l’action des personnages, sur un niveau encore plus sensible, fragile, comme balayé par les vents. Il y commente ou déconstruit l’ensemble du récit afin de trouver une description encore plus complète pour lui-même. « Mes cahiers sont gonflés par le torrent d’un récit unique, sans queue ni tête, qui emporte dans son cours violent des murs, des portiques, des odeurs de café moulu ou des mystères d’aisselles féminines, des couleurs de robe, des amandiers étincelants en jets d’eau pétrifiée, qui mêle des dates de naissance, des prénoms et des mains dans une crue totale et ravageuse. » Plus loin, il remet en cause la comparaison avec le torrent en précisant : « A quel moment est né ce torrent ? Pour être exact, il faut inverser l’image : parler non pas de crue mais d’arche. La crue, c’est celle des débris du monde emporté, ces planches et animaux effilochés dans les livres d’enfants, ces arbres déracinés par les pluies, poussés du dos vers la mer, ces incroyants à la bouche hurlante, trottoirs désossés, poteaux tordus, bisons d’huile vides, chaussures dépareillées et buissons. L’arche est justement mon écriture, celle qui tient tête au déluge. ». Ou encore « (…), le livre « est le monde, entièrement. Il est ce qui restera quand le soleil se lèvera à l’Ouest, au Jugement dernier. Oh oui, l’éternité est un livre « à paraître. »  Exemple de passages magnifiques du livre – il y en a tant d’autres – à relire plusieurs fois pour en inhaler tous les effluves.

En contrepoint à ce récit, Kamel Daoud dresse un portrait à l’acide de son pays, de ses rites, de ses habitants, de son régime politique aussi. En parlant de la fête de l’Aïd el-Kébir, il note : « Une odeur de foin, de fumier et de couteaux aiguisés prenait la place des menthes et des eucalyptus. Aboukir se salissait dans une grossière dévoration. » Il développe des portraits d’hommes, de femmes, d’enfants entre la soumission à une religion, à un Etat et l’échappée belle donnée à ceux qui en sont exclus, comme Zabor lui-même dont l’intelligence souvent manipulatrice lui permet de se soustraire à son entourage effrayé et agressif.  Comme sa tante Hadjer, à la bonté et la générosité en dehors de toute obligation de la société.

Autre sujet important, le corps, impensé tout puissant de la religion et du régime policier pour lesquels le corps doit être sous contrôle permanent. Pour Hadjer, « le corps est la fenêtre de Dieu, mais aussi la porte du diable. Le mien était examiné par ses soins, chaque soir, comme un cahier qui devait rester blanc. Si j’étais aussi maigre, ce n’est pas parce que j’étais malade ou mal nourri, mais parce que je n’étais pas encore tout à fait descendu du ciel. ». Ou encore, mais c’est l’auteur lui-même qui note : « Le seul moyen de sauver les femmes décapitées de Mille et Une Nuits, c’est de leur rendre leur propre corps.»

Je pourrai continuer longtemps comme ça, en rendant compte des multiples pépites qui étincèlent tout le long de ce livre. « (..) que pour dire l’essentiel, une écriture ne pouvait se contenter d’un alphabet fini et devait accepter les blancs entre les mots et aux marges des pages. » Et de conclure : « L’écriture est un tatouage. Et derrière le tatouage, il y a un corps à libérer. »

Zabor perd la course entre la mort et le livre. Son père meurt. C’était son meilleur cahier, « une histoire presque parfaite, tant le destin de la quête et l’assouvissement final y sont précis et glorieux. Une histoire dans laquelle mon frère est mon frère, ma mère encore vivante, mon père de retour après une aussi longue absence et il m’accueille avec un rare sourire qui n’est pas un couteau. ». Pour Zabor, la mort « (…) attendra jusqu’à demain, je le ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. »

Un aveu : cela fait plus d’un mois que j’essaie d’écrire quelque chose sur ce livre qui m’a autant transporté que débordé. Je ne suis pas Zabor. J’abandonne ce billet en l’état. Personne n’en mourra.

Zabor ou Les Psaumes de Kamel Daoud – (août 2017) –  Actes Sud – 336 p., 21,00 €.

Kamel Daoud

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