Rencontre entre les élèves de l’école primaire de Pléhédel et une écrivaine

p1080350p1080351

Jeudi 17 novembre, nous avons rencontré Céline Lamour-Crochet.
Nous sommes allés à la bibliothèque de Pléhédel, où elle nous attendait. Céline est l’écrivaine du petit roman « Lilou et Louka » que nous avons lu en classe, et que nous avons aimé.

Elle nous a expliqué comment étaient fabriqués les livres. Tout d’abord, elle écrit ses idées, parfois juste des mots, dans un petit carnet, là où elle se trouve, pour ne pas les oublier. Elle a plein de petits carnets, remplis de mots.
Ensuite, elle imagine l’histoire, et elle se met devant son ordinateur pour commencer à l’écrire.
Quand l’histoire est finie, elle l’imprime et la corrige DIX fois.

p1080357

p1080352

D’où viennent ses idées ?
1/ de ses enfants et de leurs aventures
2/ de ses voyages
3/ de ce qu’elle voit autour d’elle, à la télévision etc…
Pourquoi écrit-elle des livres ?
Avant, elle était pilote d’avion pour l’armée !
Et puis, elle a eu un fils qui avait une grave maladie, alors elle est restée davantage à la maison, et, pour s’occuper, elle s’est mise à écrire des histoires pour ses enfants.
Céline envoie son histoire terminée à un EDITEUR. Non, pas un, mais plusieurs, beaucoup d’éditeurs. Quand un éditeur est content de son histoire, il la fait illustrer par
un ILLUSTRATEUR. Quand les pages sont prêtes avec les dessins et le texte, il l’envoie à un IMPRIMEUR, qui fabrique les livres en beaucoup d’exemplaires. Céline nous a montré les feuilles géantes qui sortent de l’imprimerie avant d’être coupées, et
même le carton pour fabriquer la couverture.
Tous ces livres sont stockés dans un hangar, chez le DIFFUSEUR, qui s’occupera de les envoyer dans toutes les librairies intéressées. Les livres seront transportés par un CAMIONNEUR. Ensuite, ils seront vendus par le LIBRAIRE.
p1080367p1080372

Aujourd’hui, Céline a écrit près de 120 livres pour enfants ! Pourtant, elle nous a paru jeune !
Céline a même écrit un livre de calligrammes qu’elle nous a montré. C’est une histoire avec son chat. Nous l’avons trouvé très très bien. Et elle avait préparé tout le matériel pour que nous fassions chacun un calligramme avec un éléphant. C’était super.

p1080374

 

 

Merci à Françoise, notre bibliothécaire, d’avoir organisé cette rencontre !

PS : L’après-midi, la maîtresse nous a expliqué à quoi sert l’argent du prix d’un livre.
Comme nous l’a dit Céline, beaucoup de monde travaille avant que le livre n’arrive dans nos mains.
Si le livre (par exemple un album pour enfant) coûte 10 €,
– le libraire gagne 3,50 €.
Le reste va à l’éditeur, qui paye
– l’auteur : 0,50 € et l’illustrateur : 0,50 €.
– l’imprimeur : 1,70 €
– le distributeur : 1,30 €
– le camionneur : 0,50 €
– les impôts : 0,50 €
Il lui reste 1,50 € pour payer ses employés (ceux qui l’aident à choisir et
corriger les livres) et toucher un salaire.
Et si le livre ne se vend pas, c’est l’éditeur qui aura dépensé de l’argent et
‘en gagnera pas.
Voilà pourquoi c’est risqué d’être éditeur, et très difficile de gagner sa vie
en écrivant des livres.

Les CE1-CM1 de l’école Albert Camus

p1080368

(8)

Publié dans Les manifestations | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Petit pays – Gaël Faye – Grasset (2016)

petit-pays-de-gael-faye« Petit pays » est l’un des succès de la rentrée littéraire 2016. Il a reçu le prix Fnac, celui du Premier roman et le prix Goncourt des Lycéens. Son auteur, le rappeur franco-burundais Gaël Faye, est considéré comme la grande découverte de cette même rentrée littéraire. J’ai donc abordé son livre avec curiosité et prudence.

Ce roman est largement autobiographique. Gabriel, enfant aux confins de l’adolescence, vit dans les quartiers résidentiels de la capitale du Burundi, Bujumbura, « (…) où il y a deux choses qui vont vite, la rumeur et la mode. », avec ses parents –  père français, mère rwandaise –  qui ne s’entendent plus et sa petite sœur Anna. Il va à l’école, il a des copains du quartier avec qui il occupe l’impasse où ils jouent, il a une jolie correspondante française aux cheveux blonds qui lui envoie des bisous. Cette chronique d’une enfance privilégiée entre tendresse et tension donne de jolies pages qui vont de l’émerveillement à la mélancolie, en passant par l’inquiétude dans ce petit pays traversé par des conflits latents entre Hutu et Tutsi, comme dans sson pays jumeau, le Rwanda. Se pose la question-piège de l’identité, difficile à définir pour ce métis. On évoque la démocratie, le culte du chef… Les discussions politiques s’intensifient. « Nous vivons sur le lieu de la Tragédie. L’Afrique a la forme d’un revolver (…). A ces heures pâles de la nuit, les hommes disparaissent. Il ne reste que le pays, qui se parle à lui-même. ». Malgré une rixe prémonitoire avec un voisin, l’anniversaire de ses onze ans est « un moment de bonheur suspendu où la musique accouplait nos cœurs, comblait le vide entre nous, célébrait l’existence ; l’instant, l’éternité de mes onze ans, ici, sous le ficus cathédrale de mon enfance, et je savais alors au plus profond de moi que la vie finirait par s’arranger. »

Cette enfance se fissure le 21 octobre 1993 quand il entend des coups de feu. La radio passe en boucle Le Crépuscule des dieux de Wagner, signe qu’un Coup d’Etat vient d’avoir lieu. Le joli récit d’une enfance favorisée et inconsciente s’effrite. A l’occasion d’une violente bagarre à cause de mangues volées, la colère remplace la peur. Il découvre la haine entre Hutu et Tutsi. Sa mère est Tutsi…. « La guerre sans qu’on lui demande se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. ». Les événements s’emballent entrainant le massacre de près d’un million de Tutsis par les Hutus au Rwanda.

Sur ce massacre, l’un des génocides du XXème siècle dans lequel la France a joué un rôle très douteux, Petit pays ne cherche pas à donner une leçon politique. C’est l’effroi qui domine, celui de la mère de Gaby qui part au Rwanda pour rechercher sa famille et ne découvre que des cadavres découpés à la machette. Elle en devient folle. L’effroi de Gaby lui -même, enfant privilégié qui est amené à lancer un Zippo allumé sur une voiture arrosée d’essence avec un homme à l’intérieur dont il ne retrouve que la carte d’identité.

Vingt ans après, Gaby/ Gaël revient dans son pays. Rien n’a vraiment changé, sauf la prolifération des téléphones portables. Il récupère les livres de Madame Economopulos, sa voisine qui lui a donné le goût de la lecture. Pour croire que la littérature peut survivre à tout, guérir de tout ?  Dans son regard vu de l’exil français, il essaie d’y croire en affirmant dans les premières pages que « la poésie n’est pas de l’information. Pourtant, c’est la seule chose que l’être humain retiendra de son passage sur terre ». Pourtant, les dernières lignes suggèrent le contraire, dernières lignes d’une grande beauté, d’une cruelle douceur qui débouche sur le souvenir ou l’oubli, on ne sait …

De cette histoire d’un jeune garçon témoin d’un génocide, Gaël Faye n’en tire aucune affirmation de principe. Mais juste le témoignage d’une lourde mélancolie, d’une déréliction définitive… Oui, avec ce récit d’une enfance protégée qui devient naufragée, et ce regard d’adulte prisonnier de la tragédie de l’histoire, Petit pays mérite son succès !

Gaël Faye (photo Joël Saget)

Gaël Faye (photo Joël Saget)

 

 

 

(12)

Publié dans Lectures, Roman, Témoignage | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Anthracite – Cédric Gras – Stock (2016)

anthraciteDepuis 2014, une guerre se déroule dans le Donbass, région russophone à l’Est de l’Ukraine. Elle reste incompréhensible à quiconque n’a pas étudié l’histoire et la géographie de la région. Un roman peut-il aider à mieux comprendre ce qui s’y passe ?

Anthracite est l’histoire de deux amis d’enfance qui se retrouvent au milieu de cette guerre. L’un, Vladlen (à partir de Vladimir Lénine) est chef d’orchestre ukrainien. L’autre, Emile, (en hommage à Emile Zola) est originaire du Donbass, « pièce maîtresse de l’industrie communiste et du projet léniniste ». Il a dirigé une de ces mines d’anthracite, qui, du temps de l’URSS, était une richesse économique majeure (soixante pour cent du charbon soviétique) mais qui ne vaut plus grand-chose au moment où « le reste du monde en étaient aux éoliennes et aux panneaux solaires ».

Ils se retrouvent dans le chaos guerrier qui règne dans le Donbass et errent dans cette région à feu et à sang. Anthracite est le récit de cette cavale sans autre but que d’éviter une bombe venue du ciel ou une balle venue de la terre dans une guerre qui éclate en plein printemps. A la confusion de la situation politique et militaire, l’auteur répond par la confusion de cette aventure erratique, narrée avec un sens du burlesque plutôt vivifiant et un regard attendri sur les deux errants, Vladlen et Emile. Ils sont sympas et plutôt courageux, nos deux lascars, qui ne perdent pas le souvenir de leurs amours éloignées pour le moment. Ils savent que leur vie ne sera sauvée que par l’opportunisme de l’instant et la chance d’être épargnés par les balles perdues ou non, au hasard de check-points dont on ne sait jamais par qui ils sont tenus, dans ces contrées passées d’un camp à l’autre trois fois en quelques mois. Tout ceci, sous le tranchant des slogans se réclamant de Dieu des deux côtés.

Au passage, la description des restes de l’Union soviétique est impitoyable. Mais la mémoire de la fierté d’avoir été russe soviétique laisse un goût de nostalgie, « la mémoire attendrie de l’industrie nationale », alors que la corruption est totalement généralisée de tous côtés et que les morts s’accumulent. Mais qu’en est-il réellement des racines supposées. « Aussi loin que nous remontions dans nos arbres généalogiques, nous ne découvrions qu’une broussaille de branches russes et ukrainiennes, de brindilles moldaves, d’épines polonaises, biélorusses, arméniennes, grecques, d’aiguilles yiddish ou tartares… ». La disparition de l’URSS a vite détruit cette illusion d’unité possible. Et l’idée de démocratie est dénuée de tout idéalisme.  « La démocratie fraichement proclamée n’était jamais tant un choc des idées qu’une confrontation des bastions.» Chaque clan s’agrippe à ses rancœurs historiques et réinvente l’Histoire à sa façon. « Nulle magie à ce que les gens se lèvent comme un seul homme à l’évocation d’une nouvelle menace fasciste, fût-elle chimérique ! Je savais toute cette barbarie et ses séquelles. Je savais mais j’étais las. »
La fin du livre est étrangement douce : chacun à sa façon a pu fuir la guerre. Mais «les souvenirs s’acharnent ».

Avec Anthracite, Cédric Gras a écrit un roman qui plonge le lecteur dans une actualité brutale souvent incompréhensible à nos yeux d’Occidentaux. Il donne quelques clés pour essayer de comprendre les enjeux et les raisons de ce conflit qui semble être une résurgence inattendue de la Guerre froide. Il a aussi raconté une histoire d’hommes comme tout à chacun, plus ou moins candides avec une bonne dose de roublardise, qualité indispensable pour survivre alors qu’ils peuvent mourir à tout moment, sans être dans un camp, par hasard.

En refermant Anthracite, j’ai eu besoin de relire le poème de Prévert, « Rappelle-toi Barbara » :
« Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant. »

Cédric Gras (photo Le Progrès)

Cédric Gras (photo Le Progrès)

(7)

Publié dans Lectures, Roman, Roman historique | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Café littéraire « Lire à Plourivo » : aujourd’hui à 18h – Bar des 2 Rivières – Penhoat

logolapAujourd’hui à 18 h, ‘Café littéraire » de nos amis de LIRE à PLOURIVO, au « Bar des Deux Rivières » à PENHOAT.

Avec Jean-Paul Le BUHAN pour ses différents ouvrages et notamment son recueil de poèmes « Romances contemporaines ».

Et les coups de cœur  de chacune et de chacun

(4)

Publié dans Les manifestations | Marqué avec , | Laisser un commentaire

S’enfuir, récit d’un otage – Guy Delisle – Dargaud (2016)

senfuirEn quatre-cents trente pages de bande dessinée. Guy Delisle raconte l’enlèvement, la détention et l’évasion d’un homme travaillant pour une ONG humanitaire dans le Caucase en 1975, tels que lui a raconté l’otage lui-même, Christophe André. Le tout en vignettes minimalistes virant du gris clair au gris foncé. Dans une sorte d’apnée, je l’ai lu d’une seule traite en trois heures, happé en m’en tordre l’estomac, par le graphisme, le découpage, les angles de vue, la narration, les réflexions de l’otage, tout ce qui fait l’art et la manière de la BD, utilisé de façon terriblement efficace, enveloppant le lecteur dans cette longue et terrible attente d’une libération qui ne vient pas.
Avec tous les détails d’une vie quotidienne mortelle d’ennui et de souffrance physique et psychique, avec les scénarios que l’otage se forge, dans un univers dont il ne peut rien savoir mais qu’il cherche à déchiffrer, avec le désespoir qui succède à l’incrédulité, avec la terreur du gouffre de l’oubli qui alterne avec l’espoir d’une action déjà menée pour sa libération…

Livre d’une puissance tellurique car écrit, découpé et dessiné avec un total dénuement, miroir de la vie de l’otage, avec des vignettes aux multiples cadrages pour dégager l’immobilité, la répétition, l’attente, la solitude… et aussi tout ce dont l’otage essaie de se souvenir pour ne pas s’effondrer totalement.

A déconseiller à celles et ceux qui, dans la lecture, cherchent avant tout du réconfort ou de l’évasion. Personne n’est obligé de s’approcher de l’abîme… Pour les autres, une expérience émotionnelle hors du commun. Et une preuve supplémentaire de la plasticité de la BD pour évoquer toute expérience humaine. Qui en douterait encore ?

Guy Delisle

Guy Delisle

 

(14)

Publié dans Lectures | Marqué avec | Laisser un commentaire

Mission en Haïti – Georges Lescel – L’Harmattan (2016)

mission-en-haitiEn contrepoint de la littérature haïtienne, dont les formes diverses sont si envoutantes, la lecture de Mission en Haïti, de Georges Lescel est intéressante, avec ce sous-titre évocateur : « Des années à dos de mulet et en bois fouillé ».

Georges Lescel est breton et prêtre catholique. A la sortie du séminaire, il décide d’aller exercer son ministère en Haïti et débarque à l’aéroport de Port-au-Prince sous une chaleur étouffante. Il restera presque un demi-siècle en Haïti, de 1962 à 2010. Ce livre de souvenirs retrace ce long séjour, sa rencontre avec le peuple haïtien dans les mornes ou près des rivages, peuple pauvre soumis aux aléas climatiques et à la férocité du régime de la famille Duvalier. Son travail de prêtre, c’est assurer la continuité du service religieux malgré tout, rendre le culte et donner les sacrements dans les églises mais aussi – et surtout – construire et entretenir des écoles qui suppléent au manque criant d’écoles publiques. Il pratique son ministère au plus près du peuple haïtien, pauvre, encore pauvre, toujours pauvre… Pour rejoindre les villages isolés au bord de la mer, rien de mieux que le bois fouillé, simple tronc de bois creusé pour affronter les flots. Pour traverser les montagnes, rien ne vaut le mulet, résistant et docile, avec qui il peut parler et dont il peut caresser l’encolure. Son ministère ne se limite pas qu’à la catéchèse et à l’éducation. Dans l’élan apporté par le concile Vatican II, « il est impossible d’oublier les autres facettes de la vie, la santé, l’agriculture, le reboisement ou la pêche. »

L’auteur décrit avec beaucoup d’empathie ce qu’il a vécu au milieu de ce peuple dont le sort reste dépendant de catastrophes naturelles, et de régimes politiques dictatoriaux ou délétères téléguidés par le puissant voisin américain… Un pays où la pauvreté est telle que l’on trouve toujours plus pauvre que soi. Un pays où la présence du prêtre n’est que peu de choses contre la tristesse abyssale d’un père qui enterre son petit garçon « dans une boite en carton, ses deux pieds dehors... ». Un pays où les cyclones achèvent la déforestation déjà bien entamée par le manque de moyens d’une population qui s’accroit à grande vitesse, et par l’impéritie et la violence d’un pouvoir local et central dont le premier souci est de se servir d’abord. Une population qui pour « combattre l’adversité, le rhum a des propriétés étonnantes. » ; qui, quand on l’interroge, répond « Pas plus mal, grâce à Dieu ». Une population qui se sent abandonnée et pense trouver un sort meilleur dans les villes et la capitale.

Par ailleurs, il y a un fossé entre certains aspects qui imprègnent la littérature haïtienne et le témoignage de Georges Lescel quand il évoque avec distance et effroi le vaudou et les zombies, et qu’il passe sous silence l’omniprésence de la sensualité et du sexe : le « tripotage », c’est parler mal de son prochain. Aussi proche et solidaire soit-il du peuple des campagnes et des montagnes haïtiennes, il reste un peu à part du fait de son statut de prêtre et de son origine française.

Au bout de plus de quarante ans de services dans la presqu’ile sud de Haïti dans quatre paroisses différentes, Georges Lescel prend sa retraite. Il reste en Haïti. Arrive le lundi 12 janvier 2010 avec le séisme qui a fait plus de deux cent mille morts. Mobilisation internationale pour secourir le pays.  Sous une expression nuancée, le constat est rude : « Je m’interroge seulement sur la finalité et l’efficacité de dispositifs hors du commun, extrêmement couteux, n’obéissant qu’à leurs idéaux (des associations humanitaires) au mépris des attentes les plus basiques d’un peuple en souffrance ». Georges Lescel est proche des écrivains haïtiens contemporains pour qui les associations humanitaires ne sont qu’une force d’occupation.

A côté de réflexions sur la place et l’action de l’Église catholique en Haïti, un constat terrible s’impose : en plus de quarante ans, Haïti est restée dans une état de pauvreté extrême. Mais sur cette terre déforestée, balayée, secouée et mal traitée, une des plus belles littératures francophones s’est épanouie. Ce n’est pas une consolation, c’est une source de vie.

Georges Lescel

Georges Lescel

(7)

Publié dans Biographie, Lectures | Marqué avec | Laisser un commentaire

Continuer – Laurent Mauvignier – Les Éditions de Minuit (2016)

continuerDès les premières pages, l’écriture âpre, précise et bousculée de Laurent Mauvignier s’impose, celle qui m’avait tellement séduit dans Des hommes paru en 2009, livre tranchant sur le comportement des militaires français à Alger pendant la guerre d’Algérie. Continuer débute avec une mère, Sybille, et son fils, Samuel, partis à l’aventure à cheval dans les montagnes de Khirghizistan. Ils font face à des voleurs de chevaux et sont sauvés de justesse par Djamila et Bektash qui passaient par là en voiture. « Continuer » est l’histoire de cette cavale entreprise par cette mère et son fils dans des terres inconnues et pas toujours hospitalières. Cavale voulue par Sybille pour tenter de sauver son fils en pleine errance psychologique et sociale et aussi pour se défier elle-même qui se considère comme paumée, ratée.

Continuer est un livre bâti en contrepoint : l’histoire d’une famille en état de décomposition avancée, celle de la cavale comme aventure rédemptrice de cette décomposition. Les chapitres vont d’un sujet à l’autre, évidemment liés mais dont les atmosphères sont profondément différentes. D’une part analyse psychologique et sociologique d’une famille éclatée de la France d’aujourd’hui, d’autre part, la chevauchée dangereuse et lointaine, qui débouche sur une situation de crise émotionnelle qui serait le moyen de dépasser ces malaises personnels et familiaux.

Dans les deux volets entremêlés du livre se retrouve cette écriture acérée, avec des dialogues au scalpel, des descriptions précises des états d’esprit comme de la nature, et, au-delà, une peinture des relations de pouvoir inhérentes à toute relation humaine, y compris – et surtout – dans la cellule familiale. Comme dans Des hommes, Laurent Mauvignier développe une prose de la tension avec des moments hors du temps, des courses folles, des rêves effrayants, la mort frôlée …

Continuer est riche de descriptions éclatantes des montagnes kirghizes, de nuit comme de jour, avec des chevaux, spectateurs et acteurs, véritables personnages du récit. Et riche, aussi, de deux portraits magnifiques. Celui de Samuel, le fils, en pleine déroute, en pleine recherche, colère comprise, découvrant sa mère comme femme, qui chemine entre plaies et bosses et finit par comprendre que « Si on a peur des autres, on est foutu », message peut-être trop explicite pour ce livre si subtil. Et le portrait magnifique de femme, Sybille, complexe, contradictoire, terrassée parfois, conquérante d’autres fois, rebondissant de doutes en défis. Une résistante pleine de fragilité, une résiliente pleine de doutes, trimbalant un passé écrasant d’autant qu’il est resté enfoui. Femme que le mal-être conduit au bout d’elle-même et qui parvient à se réhabiliter contre l’attente de tout son entourage.

Avec Continuer, Laurent Mauvignier signe un livre qui va vers l’espoir de la lumière, où les chevauchées dans les montagnes tentent de conjurer le passé, avec une écriture dense, tendue, sombre, épique parfois, intime souvent, intense toujours.

Laurent Mauvignier

Laurent Mauvignier

(11)

Publié dans Lectures, Roman | Marqué avec , | 2 commentaires

14 juillet – Eric Vuillard – Actes Sud (2016)

eric-vuillard-14-juilletQue sait-on du 14 juillet ? Comment s’est passée la prise de la Bastille, cet événement considéré comme le début de la Révolution française dont la commémoration est devenue « Fête nationale »? On y associe souvent quelques tableaux montrant la forteresse plus ou moins enfumée ou enflammée, une foule et des soldats poussant des canons, la réplique du Duc de Liancourt à Louis XVI qui lui demande : « Mais, c’est une révolte ? ». « Non Sire, c’est une révolution ! ». Mais finalement comment cela s’est-il passé, vu et vécu par le peuple parisien ?

C’est ce que Eric Vuillard a réussi à décrire dans ce livre avec une reconstitution extrêmement plausible, véridique, parce qu’incarnée par des personnages dont on connait le nom, l’origine, l’occupation, dont l’apparence physique, les comportements, les sentiments sont esquissés… Une sorte de reportage en direct d’une chaîne d’info immédiate avec interview flash et image choc ? Non, car le point de vue de l’auteur est très clair et la perspective historique reste toujours présente.

Le contexte d’abord, avec la faim causée par la hausse du prix du froment aggravée après un hiver particulièrement rigoureux, avec ce qu’on n’appelait pas encore le chômage. « Pour six cent mille habitants, Paris comptait quatre-vingt mille âmes sans travail et sans ressources ». Un évènement annonciateur, à la fin du mois d’avril, le saccage de la Folie Triton, où des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants saccagèrent le palais d’un certain monsieur Réveillon devenu immensément riche. Ce fut une des deux journées les plus meurtrières de la Révolution française. Pendant ce temps-là, « Versailles est une couronne de lumière, un lustre, une robe, un décor » dissimulant une France en banqueroute.

C’est le moment où Camille Desmoulins « propose au peuple la colère. (…) On prépare une Saint Barthélémy des patriotes ». S’en suivent 24 heures de progression du peuple de Paris jusqu’à la prison de la Bastille, avec quelques arrêts dus aux essais de résistance de forces royales. Éric Vuillard narre tous ces évènements avec force détails aussi précis que réalistes, avec des femmes et des hommes qui ont un nom, un visage, quelques traits d’histoire personnelle. Tous sont le Peuple qui crie sa misère et se met en colère. Il les fait revivre, constituant cette « foule prodigieuse, sorte de totalité.». Foule qui avance, qui s’indigne, qui s’effraie, qui avance encore car la colère est plus forte que la peur. Foule qui aperçoit la forteresse de la Bastille se dresser : « Huit tours, Qu’un mur relie. Trois mètres d’épaisseur. Le mutisme. La surdité. Peu d’ouverture. Aveugle. La citadelle. Très haute. (…) Elle sidère. »

« Il faut écrire ce qu’on ignore. Au total, le 14 juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés et lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut l’envisager. » A partir de ce point de vue, toutes les étapes de cette journée sont racontées dans les détails vécus des individus qui constituent cette foule. En énumérant des noms, en distinguant quelques silhouettes, en sortant de l’anonymat quelques héros oubliés de l’Histoire de France officielle, Vuillard réinvente plus près du peuple cette page historique en contrepoint du récit de Michelet qui parvient à faire de la députation de Thuriot de la Rosière, membre du Comité permanent de l’Hôtel de ville, à la tête d’une délégation chargée de demander la reddition de la vieille forteresse, le moment le plus éclatant de la journée. «Par un de ces grands envoûtements d’écritures, Michelet sépare le peuple, l’immense masse noire qui avance depuis le Faubourg Saint-Antoine de son représentant, qui devient le principal protagoniste de l’Histoire. »

Vuillard rend le 14 juillet à celui qui l’a fait, le peuple de Paris. Ce peuple qui, à la fin de la journée, « dansait, chantait, riait. Les témoignages du jour parlent d’une ambiance folle, exubérante, jamais vue. La joie. Cela n’arrive pas tous les jours ». Ce peuple qui « balança en l’air les archives de l’ordre, registres d’écrou, requêtes demeurées sans réponse, livres de comptes, que l’on vit planer, voleter, se poser sur les toits, dans la boue, sous les arbres, dans les fossés crasseux de la forteresse ».

Je vous laisse lire la dernière page, très actuelle…

[ 14 juillet figure parmi les trois livres qui ont été retenus pour le prix des Deux Magots qui sera attribué le 31 janvier 2017.]

Eric Vuillard

Eric Vuillard

(16)

Publié dans Lectures, Roman historique | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Ecoutez nos défaites – Laurent Gaudé – Actes Sud (2016)

Zurich, àecoutez-nos-defaites notre époque. Il s’appelle Assem Graaïb, « français d’origine algérienne, tunisienne ou libanaise. Mille vies les unes après les autres et le danger, présent, pour les rendre intenses ». Il fait partie des services secrets français, engagé pour des opérations très spéciales. Elle s’appelle Mariam, elle est archéologue irakienne en charge de sauver des œuvres d’art antiques dans ce qui était la Mésopotamie, devenue ces dernières décennies le théâtre de guerres infinies. Leur point commun, intervenir sur des terrains en guerre. Ils se rencontrent, font l’amour, se parlent et s’écoutent l’un l’autre, sentent chacun pour l’autre le gouffre dans lequel ils peuvent tomber à tout moment. Il offre à Mariam des vers du poète grec Cavafy. En partant, elle glisse dans le sac d’Assem une statue du dieu de l’Egypte antique, Bès.

Ce premier chapitre aussi énigmatique que magnifique laisse éclore tout le long du livre l’histoire de deux destinées liées aux guerres contemporaines. Elle s’entremêlera avec la narration de trois victoires reconnues comme telles par les historiens, celle du général Grant contre les confédérés pendant la guerre de Sécession, celle de Hannibal qui arrive aux portes de Rome au IIIème siècle avant J.C., celle de l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié tenant tête à l’armée italienne mussolinienne dans les années 30 du siècle dernier. Ces victoires sont amères et préludent des défaites futures. Le livre entier s’articule sur le contrepoint de ces guerres passées et actuelles. Non pour claironner la gloire des vainqueurs mais pour partager « le deuil des mères vaincues ».

C’est ce deuil qui est la trame de ce livre construit à partir de ces quatre récits différents dans le temps qui ont tous trait à la guerre, gagnée ou perdue, toujours perdue finalement… Existe-t-il une « victoire pleine et joyeuse » ? Ces quatre guerres sont racontées avec beaucoup de clarté (on en apprend un peu sur l’art guerrier des batailles), tout en étant animé d’un souffle qui conjugue l’épopée et le réalisme, souvent atroce. « Le ciel lui-même est peut-être dégouté de ce qu’il voit. » Le courage y est présent, le carnage aussi. Le dilemme et la décision. La pitié et la cruauté. La folie, toujours. « Comment pourrait-on ordonner à un groupe d’aller mener une mission de diversion quand on sait qu’il y a une forte chance qu’ils n’en reviennent pas. Il n’y a que Sherman pour comprendre ça. Parce qu’il est fou et qu’il sait que les hommes ne comptent plu., qu’il faut accepter de penser ainsi et que le faire vous sort de l’humanité. (…) Il est courageux car il est réfractaire à la défaite. ». Les hommes meurent, dans la victoire comme dans la défaite.

Et leurs œuvres, leurs palais, leurs maisons, leurs statues, leurs fresques, leurs poèmes … tout ce que chaque civilisation bâtit pour se célébrer elle-même, se reconnaitre en elle-même, donner à voir aux autres et à la postérité ? Assem rencontre à Beyrouth le poète palestinien Mahmoud Darwich qui lui conseille : « Ne laissez pas le monde vous voler les mots ».  Assem ne le peut pas et monte dans une voiture qui le conduit à un rendez-vous très périlleux. « Les mots ne sont plus là (…). Il a le sentiment de s’enfoncer dans des terres barbares, laissant derrière lui les torches du dernier camp scintiller et l’épais silence d’un monde animal l’entourer tout à fait. ». Mais « il veut être dans l’Histoire, sentir son souffle, voir comment elle modèle les pays, déforme des vies, crée des espaces singuliers.». Lui qui a été témoin et acteur de la mort de Ben Laden à Abbottabad et de Khadafi à Syrte, il sait aussi une chose : que « l’Histoire pue. ». Ce que lui confirme sa rencontre finale avec Job, soldat américain qui a participé à la guerre en Afghanistan.

Tout le livre est traversé par cette réflexion sur l’Histoire, son inéluctable tragédie, quelques soient les lieux, les époques, les adversaires. Au-delà de ce constat, Laurent Gaudé dresse un plaidoyer pour ce qui reste, quelle que soit la défaite ou la victoire qui ne tient qu’à des circonstances plus ou moins hasardeuses et qui ne laisse derrière que mort et blessure. La seule défaite totale est celle qui tue non seulement les hommes, femmes et enfants mais aussi celle qui détruit les traces, les mots, les œuvres, tout ce qui devrait être la preuve à travers le temps de l’existence de ce que le mot civilisation pourrait recouvrir à travers les siècles. Quand Mariam, dont la vie est en danger, glisse dans le sac de Assem la statue antique du dieu égyptien, « (…) c’est comme de remettre un de ces objets dans le cercle de vie. Pas comme elle le fait depuis vingt ans : conserver, protéger, étudier. Non, replonger un objet dans le Hasard. ». Elle lui passe le témoin dans la longue chaine de transmission d’œuvres millénaires dont les traces sont les seuls garants du génie humain à travers le temps, objets chargés de vie.

De ce livre complexe, profondément mélancolique, toujours passionnant, à l’écriture puissante mordant la vie et cognant la mort, on en ressort avec un regard beaucoup plus subtil sur ce qui fait notre Histoire qui se joue loin ou près de nous. Et aussi, peut-être, sur notre propre histoire personnelle comme le suggère le splendide dernier chapitre. De quelles défaites nos victoires sont-elles le résultat ?  Peut-on vraiment reposer en paix ?

Laurent Gaudé (Photo de Julien Weber/Paris Match/Contour Getty Images)

Laurent Gaudé (Photo de Julien Weber/Paris Match/Contour Getty Images)

(25)

Publié dans Lectures, Roman | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Acquisitions – octobre 2016

François BERNAS Le café des brumes
Sol’air
 
DJAVADI Négar Désorientale
Llana Levi
 
Gaël FAYE
Petit pays
Grasset
 
Laurent GAUDE
Ecoutez nos défaites
Actes Sud
 
Karine GIEBEL
De force
Belfond
 
Cédric GRAS Anthracite
Stock
 
Luc LANG Au commencement du septième jour
Stock
 
Georges LESCEL
Mission en Haïti
L’Harmattan
Henning MANKELL
Les bottes suédoises
Seuil
 
Laurent MAUVIGNIER  Continuer
Les Editions de Minuit
 
Audur Ava OLAFDOTTIR  Le rouge vif de la rhubarbe
Zulma
 
Sylvain PRUDHOMME
Légende
L’arbalète / Gallimard

Olivier TRUC
La montagne rouge
Métaillié
 
Karine TUIL
L’insouciance
Gallimard
 
Didier VAN CAUWELAERT
On dirait nous
Albin Michel

(17)

Publié dans Les nouveautés | Marqué avec | Laisser un commentaire