Sorbonne Plage – Edouard Launet – Stock (2016)

sorbonne-plageTout au long de la lecture de ce livre, j’ai gardé le souvenir de cette séance de signatures récemment organisée par l’excellente Librairie du Renard  à Paimpol. Cette séance était précédée d’un échange entre l’auteur et le public dont une grande partie était directement concernée par ce livre, car composée des descendants des célébrités scientifiques qui ont longtemps passé leurs vacances d’été sur la presqu’île de l’Arcouest. Le débat avait été houleux, celles et ceux de la famille reprochant à l’auteur de rendre implicitement responsables leurs ascendants de l’utilisation militaire de l’énergie qu’ils avaient largement contribuée à découvrir durant la première moitié du XXème siècle.

Ce livre, écrit de façon très journalistique, commence et finit sur l’évocation de l’aviateur américain Paul W. Tibbets dont les cendres, dérivant dans la Manche où elles avaient été dispersées coté anglais, allaient rejoindre l’Arcouest. Tibbest était le commandant du bombardier qui a largué au-dessus d’Hiroshima la première bombe atomique, tuant instantanément 80 000 personnes. Cette suggestion littérairement intéressante, conduit à surplomber tout ce récit par la bombe larguée à Hiroshima.  Avec cette boucle fermée – et une couverture un rien racoleuse allant dans le même sens – on comprend que les descendants de ces découvreurs de l’énergie nucléaire se sentent cernés… D’ailleurs l’auteur affirme dans les premières pages du livre qu’« il n’est toutefois pas impossible de tirer des leçons de l’histoire en la regardant de biais et dans ces marges, et ceci l’aventure de la colonie de l’Arcouest le permet, pour autant qu’on évite de l’interroger trop frontalement. ».

Cela tourne à l’obsession pour l’auteur : en décrivant le magnifique paysage visible depuis la pointe de l’Arcouest, il affirme que « moi-même, à jeun pourtant, j’y verrai un jour un grand champignon s’élever d’une mer devenue violette ». Au sujet de Charles Seignobos et de Jean Perrin, les deux premiers patriarches de l’Arcouest, il évoque des « ondes impalpables » dont « un instant perdus dans leur contemplation de la baie (ils) sont irradiés sans le savoir : quelque chose pénètre en eux dont ils ignorent la nature mais qui les attire vers le grand néant de l’horizon, vers son blanc laiteux où s’éloignent les fantômes d’hier et s’approchant des spectres de demain. ». La presqu’ile de l’Arcouest serait-elle une pile atomique ?

Dans le même temps, l’auteur décrit avec beaucoup de détails la vie de ce groupe hors du commun, surtout entre les deux guerres mondiales, au moment où pleuvent les Prix Nobel pour une partie d’entre elles et eux. On sent la discipline, le gout de l’effort, le poids de la communauté. Cela me rappelle l’émission diffusée sur France Culture il y a plus de dix ans où Olivier Pagès, l’un des descendants de cette collectivité (et dont le témoignage a été recueilli par l’auteur) évoquait la discipline de fer qui régnait dans Les années Trente pour l’organisation des loisirs essentiellement marins de tout ce distingué aréopage progressiste. Clairement engagé en faveur du Front populaire de 1936, il vivait, par ailleurs, « sans beaucoup de contacts avec la population locale en dehors des employées de maison, des patronnes de deux épiceries du hameau et des marins qui se sont succédés sur l’Eglantine. ». Cette société ouverte intellectuellement sur le monde reste centrée sur elle-même en restant fortement endogame,

En parallèle, est évoquée la course scientifique et technologique que se livre la plupart de pays industrialisés de l’époque, Japon compris. La promesse d’un tel déferlement de puissance les rend tous fébriles, Français compris, d’autant qu’une majeure partie de découvertes fondamentales viennent de France, on pourrait presque dire de l’Arcouest. Pour quel usage ? La paix, peut-être, mais le temps est à la guerre… S’en suit la description des processus qui vont amener les belligérants, au départ, chacun à leur rythme (les Américains ne s’y mettront qu’après Pearl Harbor) à accélérer leurs recherches pour des raisons évidemment militaires. « Les événements qui se succèdent dans le monde et les labos semblent tellement ahurissants, et l’avenir tellement imprévisible, qu’il devait être difficile d’adopter un comportement rationnel, j’imagine. Pas aisé non plus de distinguer le moral de l’amoral quand on ne sait s’il faut armer la science pour se défendre ou attaquer »  Est-ce ainsi que la question se posait en pleine guerre ?

Après le 6 août 1945, Frédéric Jolliot écrira : « Personnellement, je suis convaincu que, en dépit des sentiments provoqués par l’application à des fins destructrices de l’énergie nucléaire, celle-ci rendra aux hommes dans la paix des services inestimables. ». Deux jours plus tard, Albert Camus écrivait : « (…) la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. ». La foi dans la science de plus en plus puissante qui pouvait être facteur de progrès est profondément remise en question.

Rabelais l’avait dit au XVIème siècle « Science dans conscience n’est que ruine de l’âme ». Comment va l’âme du monde depuis le 6 août 1945 ?

Edouard Launet

Edouard Launet

 

(14)

Publié dans Essai, Lectures, Témoignage | Marqué avec , | Laisser un commentaire

M Train – Patti Smith – Gallimard (2016)

patti-smithPatti Smith a toujours été une artiste avec de nombreuses cordes à son arc : chanteuse, poète, peintre, photographe, écrivaine… Avec M Train, en évoquant sa vie dans le début des années 2000, elle élargit encore l’éventail de son talent si particulier.

Le livre est composé de chapitres apparemment disparates, entre New-York et les nombreux endroits où elle est allée de par le monde, au hasard des occasions, de ses désirs, de ses engagements, de ses admirations, de ses amitiés. Le récit est survolé par l’ombre de son mari, son époux le guitariste Fred « Sonic » Smith , mort brusquement en 1994, suivi par celle de son frère, Todd. Mais elle n’écrit pas vraiment un livre de mémoire. Elle annonce son intention : « Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien. »

Oui, ce livre est une évocation du rien, ce rien qui ouvre à d’autres réalités moins superficielles, plus intérieures, plus profondes. Ce livre est un aller-retour toujours recommencé entre la réalité et  l’outre réalité, ce beau surnom que le poète français d’origine libanaise Salah Stétié donne à la poésie. De chapitre en chapitre, de voyage en voyage, de rencontre en rencontre, c’est par le banal que Patti Smith commence, sa surconsommation de café, son addiction aux séries télévisées, son chat, son manteau noir usé… De chapitre en chapitre, elle évoque son passé, mais pas celui « sex, drug & rockn’roll » qu’elle avait décrit dans son livre précédent « Just Kids » qui révélait déjà son talent littéraire.

De ce quotidien plutôt banal, Patti Smith s’en détache pour évoquer quelques passages de sa vie qu’elle avait photographiés avec son vieux polaroïd, photos à la fois prosaïques, délicates, tremblantes. Le récit se fait mélancolique : « Insensiblement, je m’enfonce dans un malaise persistant. Non pas une dépression, davantage une fascination pour la mélancolie, que je retourne dans ma main comme s’il s’agissait d’une petite planète, striée de bandes d’ombre, d’un beau impossible ». Au point de constater que « (…) sans aucun doute, notre réalité éclipse parfois nos propres rêves. ».

Ce livre est celui du passage continuel entre la réalité, celle du moment présent, celle de ses souvenirs et de ses rencontres, et les rêves, encore que ce mot soit trop précis pour évoquer l’impalpable d’où éclot toute la poésie de ce texte. Elle évoque de façon disparate ses souvenirs privés, ses rencontres avec d’autres grands, comme Murakami, ses révérences à des disparus comme Virginia Wolf, Mishima, Frida Kahlo, Jean Genet… L’écriture devient sa seule exigence « J’écris avec ferveur, telle une élève à son pupitre, penchée sur son cahier de rédaction, composant non pas pour produire ce qu’on lui demande, mais pour assouvir un désir. » 

L’écriture lui donne le moyen de la dépossession, de l’abandon. Sorte d’entrée initiatique dans la vieillesse qu’il faut finir par accepter, voire chérir.  Elle en perd son fameux manteau noir. « Aria pour un manteau. Requiem pour un café. Voilà ce que je pensais, dans mon rêve, en contemplant mes mains ». C’est ainsi que le livre s’interrompt.

Patti Smith rappelle ainsi de manière méditative, mélancolique et poétique que vieillir est le moment de l’abandon, du lâcher-prise, du manque que l’on tente de compenser par le souvenir, le désir de la mémoire, un moment privilégié où  l’outre-réalité  peut s’ouvrir et s’épanouir.

pattismith

Patti Smith

 

(13)

Publié dans Biographie, Lectures, Témoignage | Marqué avec , , , | 2 commentaires

Crue – Philippe Forest – Gallimard (2016)

Crue« Crue », titre ambigu… Est-ce le nom, l’adjectif au féminin, le participe passé ? De quoi être perplexe avant même d’ouvrir le livre. Perplexité qui se poursuit pendant tout le livre dont l’écriture est pourtant d’une grande concision. Écriture hypnotique, d’une hypnose qui ne conduit pas au sommeil (ce livre se lit les yeux grand-ouverts) mais provoque une sorte de lévitation au-dessus de la réalité, pour mieux observer le chaos. Pour annoncer que « (…) le monde autour de moi, avec ceux qui y vivaient, était en train de disparaître sous mes yeux et que personne, sinon moi, n’en voyait rien. » .

Le narrateur vit dans « l’un des quartiers périphériques de l’un des plus grandes et plus vieilles villes d’Europe » dont le nom ne sera pas dévoilé. Il habite un petit appartement dans un quartier en marge, dont le passé fut douteux, dont le présent semble lugubre avec ces « immeubles flambant neufs aux silhouettes dégingandées de géants difformes et grotesques juchés les uns sur les autres. Le narrateur reste spectateur de ces métamorphoses citadines. Il vit seul, il a perdu sa fille en bas-âge. Il restreint autant que possible toute convivialité avec ses voisins, n’accordant son attention qu’aux pigeons et à un chat qui s’échappe. En partant à sa recherche, il traverse des zones de chantiers, il a l’impression « de se tenir devant un paysage qui fût en même temps le début et la fin du monde.». La disparition du chat est la réplique en mineur de celle de sa fille, de l’agonie de sa mère à l’hôpital où il entend «sa mère mourante parler à sa fille morte » (page76). D’où cette longue méditation sur le temps qui n’a rien d’une flèche tendue vers l’avenir, ni d’un éternel recommencement. « N’importe quel maintenant ouvre une porte sur jadis. Mais c’est un jadis qui doit tout à l’instant qui le rêve bien longtemps après qu’il ait eu lieu ».

Le temps semble s’ébranler avec l’incendie d’un immeuble voisin dont il ne reste que la carcasse carbonisée. L’occasion de faire connaissance avec les deux voisins qui restent encore dans son immeuble, une femme et un homme. La femme joue du piano – elle n’’interprète pas la musique, elle l’évoque. L’homme vit dans les livres et la philosophie. Tous les soirs, il retrouve la femme avec qui il fait longuement l’amour, hors du temps. Puis s’en retourne en passant chez l’homme avec qui, aidé par une bouteille de whisky, il discute, autour d’une citation latine, « Est enim magnum chaos » du néant, du trou noir dans lequel chacun peut tomber, de l’hypothèse d’un grand remplacement.
Un matin, ils ont disparu. Ils ne les retrouvent plus.

C’est alors que commence la description de la crue qui submerge toute la ville et paralyse toute la vie, description utilisant les codes de la littérature fantastique, mais rappelant les inondations récentes dans la région parisienne et la vallée de la Loire. Cette inondation est « l’épanchement du songe dans la vie réelle» ; « (…) toute la cité n’était plus qu’un grand cloaque dont le remugle se répandait partout.» ; «C’était terrible. Mais aussi magnifique. Si l’on peut me comprendre : d’autant plus magnifique que cela était également terrible. » (page 233). Fascination pour le chaos, pour le spectacle impitoyable du délitement d’une réalité qui semblait insubmersible.

Le chat revient. La décrue s’amorce. Il reçoit une enveloppe avec juste la citation latine de son ex-voisin, dont il retrouve la trace dans un livre anglais qui parle d’une disparition inexpliquée…. Le chaos ? Le vide ? Une épidémie ? Une révélation qui se répète de siècle en siècle ?  « On veut que la vérité soit toujours à venir, qu’elle reste à découvrir. Non, depuis les origines, elle a été révélée aux hommes. La vérité toute nue, toute crue, comme il aimait à le dire. C’est juste que personne n’y prête jamais attention. »

C’est dire que ce livre à l’écriture précise autant que houleuse, inverse l’idée que notre époque se fait du destin. Le chaos n’est jamais loin, y retomber est une certitude, dans « une sorte de trou noir au bord duquel nous nous tenions et qui, arbitrairement, sans rime, ni raison, aspirait les vivants, les uns après les autres, dans un même vide sans fond » .

Ce livre donne le vertige. Non pas le vertige aérien du vide. Mais celui de l’enlisement, de l’enfouissement d’un monde submergé par le déluge. Livre à déconseiller à celles et ceux qui se crispent sur quelque illusion. A lire intensément par celles et ceux qui veulent trouver ou retrouver une hypothèse à l’inverse de notre civilisation axée toute entière sur l’illusion du progrès. Reste « à peine le souvenir très vague de cette vérité que, je le sais, moi aussi, à mon tour, j’aurai crue ».
Et si ce livre n’était qu’une blague aussi savante que dérangeante ? Philippe Forest est-il un oracle ou un illusionniste ?

Philippe Forest

Philippe Forest

(18)

Publié dans Lectures, Roman | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Vi – Kim Thuy – Liana Levi (2016)

ViKim Thuy continue de creuser son sillon autour de son histoire personnelle marquée par la fuite du Vietnam, encore enfant, avec les Boat People et la construction d’une toute nouvelle vie au Québec. Comment renouveler son récit, déjà narré dans Ru et Man, qui se fonde sur les mêmes expériences personnelles ?

Dans Vi, le récit remonte davantage dans le temps et l’histoire de sa famille, même si cela était déjà évoqué dans les livres précédents. Le personnage central devient la mère, déterminée pour gravir l’échelle sociale de son pays en se mariant, elle dont la peau est si foncée, avec un jeune homme riche et beau. Ambitieuse mais aussi réaliste pour elle-même et ses enfants, elle choisit sans hésiter de fuir l’avancée du régime communiste en embarquant sur un bateau dont la destination était alors inconnue, laissant sur place son mari très mal vu par le nouveau régime. Long et dangereux périple de réfugiés qui les amène à Montréal.  Ambitieuse mais aussi respectueuse de la tradition, la mère veut promettre sa fille à un homme à qui elle doit obéissance. Ce n’est pas du goût de cette dernière – alter ego de l’auteure – qui a vite fait de prendre son indépendance pour parcourir le monde. Pour connaitre un autre type de relation amoureuse qui ne soit plus ankylosée dans la tradition. Pour conquérir sa totale liberté, hors de carcans de son enfance et de sa famille… Sa mère accepte « de confier l’éducation de sa propre fille à Hà, une autre femme loin d’elle, à l’opposé d’elle »

Le livre est traversé par de nombreux personnages : Hà, cette amie de sa mère, beaucoup plus jeune, qui « incarnait la femme moderne à l’américaine » ; Long, le frère ainé qui a « porté le poids du rôle de chef de famille. Il remplaçait à la fois mon père et ma mère » ; Tân, le premier amoureux qu’elle rejoint à Berlin pour célébrer la chute du mur ; Vincent, rencontré à Hanoï…

Entre Montréal, Copenhague, Manhattan, Shanghaï, tout ce monde, hormis la mère, rivée à son restaurant à Montréal, ne cesse de bouger comme si avoir fui le pays natal doit les mener à l’errance. Mais celle-ci est volontaire, elle est le signe éclatant de leur liberté, en se promettant de n’avoir jamais de regrets, en s’installant, ultime revanche, à Hanoï, capitale d’un Vietnam qu’elle avait fui dans la plus grande détresse quarante ans plus tôt. Et de se rapprocher de son père, sans le rencontrer…

C’est le livre d’un parcours en zig-zag, d’allers-retours, en courts chapitres-flash, entre Asie, Amérique et Europe, d’une errance entre les contradictions familiales, les contrastes culturels, les antagonistes politiques. A la conquête d’une liberté arrachée avec les dents, Vi traverse chaque étape, qui est autant un abandon qu’une découverte, cherchant à se libérer de « la lourde histoire laissée en héritage ».

Kim Thùy écrit ainsi un livre qui transcende son passé de réfugiée, qui dépasse les saveurs et les odeurs magnifiques de la cuisine vietnamienne propres à ses deux premiers livres. Tout en gardant son écriture sensuelle, elle narre un récit mêlant douceur et violence, tradition et audace, un récit où l’errance est reine, où le retour est possible.
Une réussite !

Si vous souhaitez en savoir  plus sur les deux premiers livres de Kim Thùy, cliquez sur :
Ru et Mãn

Kim Thuy

Kim Thuy

 

(165)

Publié dans Lectures, Roman, Témoignage | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Beau succès de la brocante 2016

Le temps était à la grisaille quand nous avons installé le stand des « Amis de la bibliothèque de Pléhédel ». Mais ce n’était que vaine menace : pas une goutte de pluie et beaucoup de monde pour acheter des livres proposés par l’association des « amis de la bibliothèque de Pléhédel. » pour des prix entre 50 centimes et 2 euros.
Ce fut aussi l’occasion aussi d’échanger avec les lecteurs, de recueillir leurs suggestions.
Une belle et utile journée !

IMG_1921      IMG_1926
IMG_1927 IMG_1931

IMG_1929

 

(10)

Publié dans Les manifestations | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Outre-Terre – Jean-Paul Kauffmann – Equateurs littérature (2016)

outre-terreDécidément, Jean-Paul Kauffmann ne fait pas dans la facilité ! Quand il veut remonter une rivière, il choisit la Marne, qui n’est pas, a priori, très attractive. Et en fait une formidable livre, Remonter la Marne (Fayard – 2013). Quand il part en vacances avec femme et enfants, il va en plein hiver à Kaliningrad, enclave russe aux confins de la Lituanie. La raison d’un tel voyage : assister à la célébration du deux-centième anniversaire de la bataille d’Eylau qui a opposé les troupes françaises aux troupes russes, bataille surtout connue comme une épouvantable boucherie et une improbable victoire de Napoléon 1er.  Son souvenir a été entretenu par Balzac avec Le Colonel Chabert et le tableau peint par le baron Gros à la gloire de l’Empereur qui retient l’attention des visiteurs du Louvre, ne serait-ce que pour sa taille.

Avec Outre-Terre (ce titre sonne d’emblée aux confins du monde connu, aux confins de la vie et de la mort), Kauffman a écrit un livre dense, partant dans de multiples directions, entre analyse historique, reportage d’actualité, chronique familiale, leçon de stratégie militaire, étude picturale. C’est parfois touffu, toujours passionnant. J’ai terminé ce livre éberlué qu’on ait pu m’intéresser à au moins deux sujets qui m’indiffèrent d’habitude, les guerres napoléoniennes, et Kaliningrad, l’ancienne Koenigsberg qui a été allemande jusqu’à la défaite de Hitler et cédée à Staline en 1945, devenue un avant-poste de la stratégie de l’actuelle Russie face à l’Europe.

De ces lieux plutôt lugubres, de cet épisode presque oublié de l’épopée napoléonienne, l’auteur en tire une réflexion passionnante sur l’articulation du passé et du présent qui « restera toujours une illusion. On peut inventer des images, en combiner de nouvelles, l’emboîtement de l’imagination à ce qui fut ne s’ajustera jamais vraiment. Ce n’est pas faute d’essayer. Certains enchanteurs y parviennent, mais on ne sort pas du miroir magique, pas très éloigné au fond des tables tournantes.» (page 92). D’autant que, dans ce livre, se superposent plusieurs représentations : les écrits et témoignages de ceux qui y ont survécu, le tableau du baron Gros, tout entier plein d’un message politique, les festivités pour le bicentenaire de cette bataille organisées par les Russes, qui n’ont, bien sûr, pas la même lecture de l’événement. Tout ceci sur ce petit bout de terre à l’histoire brouillée. Ce ne sont pas les mannes de Kant, qui n’a jamais quitté cette ville, qui vont aider à y voir plus clair. Kauffman chemine entre ces représentations, pour en saisir autant les discordances que la cohérence.

Dans cet un écheveau indémêlable, Kauffman s’attache particulièrement au clocher de l’église que l’on voit à l’horizon sur le tableau de Gros. Cette église-sémaphore, selon ses propres termes, le fascine jusqu’au vertige, comme s’il apercevait Kim Novak qui se jette dans le vide dans Vertigo, le film d’Hitchcock. Cette église devenue église-usine, « sorte de stupa au cœur duquel est enfermée la signification d’Eylau. Elle est devenue la ligne de visée de ce voyage » (page 115). Pour y découvrir quoi ?

En plus de ses recherches historiques sur le déroulement de la bataille, de sa démarche personnelle pour tenter de toucher un part de la vérité historique, et de juger de la qualité de ses commémorations, Jean-Paul Kauffman met en scène aussi son voyage familial avec son épouse, Joëlle, et ses deux fils, aussi intrigués que goguenards sur la finalité de ce voyage. Faut-il qu’il ait été convaincant pour les emmener en plein hiver dans cette contrée froide et sombre, si ce n’est la blancheur de la neige.  Que sont-ils venus chercher ? L’impossibilité de connaitre la signification profonde d’un évènement, fut-il autant commenté que cette bataille ? Une expérience commune d’une sorte de bonheur que le vivre-ensemble familial peut faire sourdre, après tout, malgré tout ?

Ce livre ne peut pas éviter, après bien des chemins de traverse, le  drame fondamental de Jean-Paul Kauffmann : sa captivité au Liban pendant trois ans. Comme Chabert revenu des morts de la bataille d’Eylau, Kauffmann est revenu des camps où il a été isolé pendant trois ans. « C’est dans l’attente de la perte totale que j’ai appris à vivre en m’accrochant désespérément aux traces, aux empreintes de la mémoire heureuse. Il avait suffi de peu pour que tout cela soit enseveli. Aussi suis-je devenu chasseur de traces. » (page 185).

Outre-Terre me fait penser au livre de Emmanuel Carrère, Le Royaume (P.O.L), avec cette façon de mélanger les genres entre l’enquête historique approfondie et le récit personnel. Il y a un autre point commun qui n’est pas des moindres. Comme Carrère qui terminait son livre par « Je ne sais pas », Kauffmann termine le sien sur l’impossibilité de percer le secret du clocher de l’église. Les deux auteurs, à la suite de leurs recherches très approfondies, débouchent sur des interrogations, des remises en question. En évitant toute affirmation qui prendrait une allure de dogme, ils allument un puissant contrefeu contre toute pensée totalitaire, en dénonçant le mythe de LA vérité, qu’elle soit historique ou religieuse ou personnelle …

Jean-Paul et Joëlle Kauffmann, et leurs fils, à Kaliningrad (photo lepoint.fr)

Jean-Paul et Joëlle Kauffmann, et leurs fils, à Kaliningrad
(photo lepoint.fr)

(15)

Publié dans Essai, Lectures, Témoignage | Marqué avec | Laisser un commentaire

Le mariage de plaisir – Tahar Ben Jelloun – Gallimard (2016)

le mariage de plaisirTahar Ben Jelloun est depuis longtemps un des écrivains francophones les plus connus, que l’on voit souvent sur les médias, autant pour commenter l’actualité, notamment quand elle concerne le monde arabo-musulman, que pour faire la promotion de ses livres – romans, essais, poésie – qu’il publie à un rythme très soutenu. Il est aussi membre de l’Académie Goncourt, donc doté d’une certaine influence dans le monde littéraire français.

Le titre de son dernier roman est accrocheur. Le mariage de plaisir est la permission donnée par l’Islam à un homme qui part longtemps en voyage, de contracter un mariage à durée déterminée afin de ne pas être tenté de fréquenter les prostituées. Et de sauvegarder son mariage.

C’est l’histoire d’Amir, commerçant prospère de Fès, qui se rend souvent au Sénégal pour approvisionner son commerce. Il y rencontre la très belle Peule, Nabou. Et en tombe éperdument amoureux au point de lui proposer de la ramener à Fès. Que passe-t-il quand l’homme revient au Maroc avec sa femme de plaisir qui, de plus, est noire de peau ? Ça se passe mal ! Et tout se complique quand Nabou donne naissance à des jumeaux, l’un étant noir autant que l’autre est blanc.  Se déchaîne le racisme alors ajouté à la jalousie qui mène à la catastrophe. Et qui se répercute sur la génération suivante.

Le message est évident : ce livre est une vigoureuse et nécessaire charge contre le racisme dont la malédiction se poursuite dans les générations suivantes. Salim, le petit-fils noir de Nabou et Amir, paiera cher la couleur de sa peau. Ce livre a aussi des accents de plaidoyer pour la libération de la femme, il contient de belles pages sur l’amour et le plaisir. Il met le projecteur sur une société marocaine en permanent déséquilibre entre l’ambition d’accéder à une certaine modernité et les freins d’une tradition perpétuant les dominations séculaires.

Cela suffit-il pour en faire un bon livre, au-delà des bons sentiments dont il est plein ? Nul doute que Tahar Ben Jelloun a du métier, qu’il sait tenir en haleine le lecteur. Cela se lit bien, vite. Le propos est digne. Les personnages sont bien campés. Il ajoute comme témoin décalé du récit, Karim, un enfant trisomique dont la parole difficile est une sorte d’oracle aussi signifiant qu’indéchiffrable (l’auteur lui-même est père d’un enfant trisomique). Il a enchâssé le récit dans la bouche d’un conteur.
Mais l’ensemble de l’attelage ne suffit pas à donner au livre le ton d’un conte dépassant la trivialité de la réalité que j’attendais de l’auteur de Moha le fou, Moha le sage, de L’enfant de sable et de La Nuit sacrée. C’est un peu frustrant. Dommage !

Tahar Ben Jelloun

Tahar Ben Jelloun

(16)

Publié dans Lectures, Roman | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Mémoire de fille – Annie Ernaux – Gallimard (2016)

mémoire de filleAnnie Ernaux n’a jamais cessé de creuser le même sillon : raconter sa vie. Il s’agit pour elle d’un impératif absolu. « Aucun autre projet d’écriture ne me paraît, non pas lumineux, ni nouveau, encore moins heureux, mais vital, capable de me faire vivre au-dessus du temps. Juste « profiter de la vie » est une perspective intenable, puisque chaque instant sans projet d’écriture ressemble au dernier » (page 18). De ce projet, elle a bâti une des œuvres les plus passionnantes de la littérature française contemporaine.

Et comme dans la plupart de ses livres, elle part d’une photo : elle a 16 ans en 1958. Cette photo lui dit ce que pensais cette fille, si lointaine qu’elle puisse être de la femme de 70 ans qui la regarde. Et se souvient de ses rêves, ses attentes, ses obsessions, ses prudences. Si loin soit-elle, cette jeune fille surgit. La vieille femme la raconte : « Cette fille qui est capable à cinquante ans de distance de surgir, et de provoquer une débâcle intérieure, a donc une présence cachée, irréductible en moi. Si le réel, c’est ce qui agit, produit des effets selon la définition du dictionnaire, cette fille n’est pas moi mais elle est réelle en moi. Une sorte de présence réelle. » (page 22)

Toute au long de l’œuvre de Annie Ernaux, on retrouve cette démarche qui écarte tout de suite les « Mémoires » au sens classique du terme, comme un ensemble déjà fixé par le temps, que l’on déterre avant qu’il n’entre en décomposition ; alors que le temps qu’on dit à jamais disparu, ne fait que sourdre impunément dans chaque acte de la vie.

Annie Ernaux fixe tout de suite une règle : mettre à distance la narratrice de son personnage, : « (…) dois-je fondre la fille de 1958 et la femme de 2014 en un « je » ?  Ou, ce qui me paraît, non pas « le plus juste » – évaluation subjective – mais le plus aventureux, dissocier la première de la seconde par l’emploi de « elle », et de « je », pour aller le plus loin possible dans l’exposition des faits et des actes. Et le plus cruellement possible, à la manière de ceux qu’on entend derrière une porte parler de soi en disant « elle » ou « il » et à ce moment-là, on a l’impression de mourir. » (page 22)

Je ne vais donc pas raconter ce que « elle » et « je » disent dans ce livre de 150 pages à la lecture trompeusement facile où chaque mot a été pesé au trébuchet, avec cette écriture dont la « blancheur » creuse impitoyablement au plus profond. Mais juste noter la lucidité totale de la démarche d’Annie Ernaux sur ce qu’elle était et croyait être, sur le regard de celle qu’elle est maintenant. Noter aussi son besoin de ne pas être prisonnière de sa mémoire en la stimulant avec des recherches présentes pour faire du récit du passé un acte vivant. « Faire de l’écriture une entreprise intenable » (page 38).

Et finir avec sa dernière phrase. « Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt des années après, ce qui est arrivé. » Une autre façon de partir à la recherche du temps perdu….

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur mes lectures des livres d’Annie Ernaux, voici quelques liens en cliquant sur le nom des livres :
– sur le livre « Les années » (Gallimard )
– sur le livre « L’autre fille » (Editions Nil)
– sur le livre « L’écriture comme un couteau » (Folio)
– sur le livre « La place » (Gallimard)
– sur le livre « Regarde les lumières, mon amour » (Seuil)

Annie Ernaux

Annie Ernaux

(21)

Publié dans Biographie, Lectures, Roman | Laisser un commentaire

Les brasseurs de la ville – Evains Wêche – Editions Philippe Rey (2016)

Les brasseurs de la villePoursuite de mon exploration de la littérature haïtienne, avec le jeune écrivain Evains Wêche, dont le premier livre, « Les brasseurs de la ville », est paru au Québec en 2014, et en France, cette année, chez la belle maison d’édition Philippe Rey.

Surprise ! Là, pas de loas, peu de références au fonds traditionnel de la culture haïtienne, (presque) pas de zombie… On est à Port-au-Prince, dans un quartier pauvre, Carrefour. Un homme parle, il aime et désire sa femme, leurs enfants dorment à même le sol. Il part travailler, se sent SDF, « Sans Destination Fixe », dans le tumulte insensé, multicolore et bruyant de celles et ceux qui vont « brasser » la ville. Brasser, c’est plonger dans cette ville tentaculaire, anarchique, délabrée, et y chercher un travail. « Mais le travail, on ne le trouve pas ici. Ça peut arriver qu’on te le donne. Ça se fait toujours par complot. ». Un travail pour la journée, pour une semaine, toujours au bord du chômage et noyé dans l’exploitation sans répit, ni honte. Il travaille sur un chantier, est maître pelle, prépare le mortier sans même un malaxeur.

Sa femme prend le relais du récit. Elle était couturière. Maintenant, elle revend des serviettes. Le soir, «  on a juste le temps de donner  aux enfants le maigre repas que Babette nous a laissé avant de nous abandonner au sommeil sur le vieux matelas de coton. »  Babette, leur fille ainée, elle est belle, elle a eu son brevet. Tous les espoirs sont permis… Il lui faut trouver un homme riche.

C’est autour du destin de Babette que le récit va se développer en alternant la parole de son père avec celle de sa mère, Babette que le riche R. Erikson installe dans une maison luxueuse. Les parents ne voient plus guère leur fille, mais reçoivent de quoi améliorer leur quotidien et habitent à présent une maison pourvu de tout le confort moderne.  A quel prix ?

Ce récit est la description d’une trajectoire tragique, symbole de la dérive d’un pays qui se « putanise » pour pouvoir survivre. Comment enrayer cette machine infernale que l’extrême précarité leur avait présentée comme une issue possible. Ils en perdent les seules choses qui valent dans leur vie : leur amour, leur famille. « Je t’aime, mon amour. Je sens mon cœur grand comme ça tandis que mes moyens ne sont qu’un poing contre la gueule de la vie dure. Elle est coriace, la vie. Et elle fait mal. ». La mère accepte ce marché. « Pourquoi devrions-nous toujours bouffer de la merde quand d’autres jettent des cuisses d’oie dans leur poubelles ». Le père le refuse. « Nous sommes en train de nous tuer, mon amour ».

Ce récit familial fait corps avec la réalité quotidienne de Port-au-Prince, celle des camionnettes bondées à la chaleur étouffante où les discussions fusent de toute part, entre révolte et fatalisme. Celle des manifs où se mélangent revendications personnelles et mots d’ordre généraux. « Ils nous ont envoyé les policiers pour nous empêcher de revendiquer nos droits. Pour nous empêcher de réclamer nos millions. Je comprends les crises politiques de cette ville. Les pauvres en ont marre d’être pauvres. Il faut nous dédommager de tout. ». Les infrastructures sont en ruine.  « L’hôpital est le lieu où l’on nait, et aussi où l’on meurt. L’hôpital, c’est la voisine de l’au-delà ». L’espoir même d’une démocratie basée sur le vote n’est qu’illusion. Les fonctionnaires, ceux de l’Etat haïtien (ou ce qu’il en reste), ceux des ONG, ne sont que des incapables ou des prédateurs. Description implacable d’un pays qui, pour survivre, est « comparé à une putain que les membres de la communauté internationale se passeraient à tour de rôle ».

L’écriture de Evains Wêche accompage la violence de ce livre, et son ambiguïté aussi : elle esr très rythmée, très descriptive, bariolée, agitée, mais aussi parfois emprunte de tendresse, d’amour profond, comme tout le dialogue désespéré qui survole ce récit, celui de la mère et du père, dialogue qui finit par se briser. Mais la vie continue. « Si ça se trouve, Babette sera un jour Shakira. ».

Avec cette fin en pirouette, en rêve insensé, en illusion tragique, Evains Wêche enterre encore davantage le destin de son pays où les loas ne protègent plus des viols, des meurtres, des vengeances, où les zombies n’ont plus de pouvoir. Livre magnifiquement désespéré qui largue les amarres d’une tradition liée intimement au surnaturel, où il ne reste que cette question brutale : jusqu’où peut-on aller pour survivre ?

Evains Wêche

Evains Wêche

(8)

Publié dans Lectures, Roman | Marqué avec | Laisser un commentaire

Grand succès pour Bernard Le Gonidec

IMG_1143 IMG_1145Livre Bernard Le GonidecA-t-on jamais vu autant de monde à la bibliothèque de Pléhédel ? Samedi dernier, 2 juillet, environ 35 personnes s’y sont retrouvées pour rencontrer Bernard Le Gonidec, venu signer son livre qui vient de paraitre, Quand Paimpol armait pour la grande pêche. La plupart était des Pléhédélais qui ont bien connu Bernard et sa famille par le passé et qui visiblement étaient  très heureux de le rencontrer et de partager avec lui des souvenirs  de leur vie d’autrefois et de celles de leurs parents. Des vies marquées pour beaucoup par le départ des hommes pour la grande pêche .

Bernard a été très pris par ces échanges personnels successifs avec les uns et les autres, si bien qu’il n’a disposé que de peu de temps pour parler plus précisement de son livre. Il a cependant insisté pour expliquer qu’ il n’avait pas écrit ce livre pour faire une « biographie familiale » mais pour faire un travail de mémoire sur la vie de ces marins et de ces pêcheurs d’autrefois, sur la vie de leurs familles à terre et leur rendre un vibrant hommage. Il veut également signifier comment la langue bretonne matérialise l’expression de ces vies passées et combien il serait dommageable à tous  que la connaissance de cette langue disparaisse.
En somme, un livre de mémoire et un livre engagé !
IMG_1147 IMG_1150

(40)

Publié dans Les manifestations | Marqué avec , , | 3 commentaires