Vi – Kim Thuy – Liana Levi (2016)

ViKim Thuy continue de creuser son sillon autour de son histoire personnelle marquée par la fuite du Vietnam, encore enfant, avec les Boat People et la construction d’une toute nouvelle vie au Québec. Comment renouveler son récit, déjà narré dans Ru et Man, qui se fonde sur les mêmes expériences personnelles ?

Dans Vi, le récit remonte davantage dans le temps et l’histoire de sa famille, même si cela était déjà évoqué dans les livres précédents. Le personnage central devient la mère, déterminée pour gravir l’échelle sociale de son pays en se mariant, elle dont la peau est si foncée, avec un jeune homme riche et beau. Ambitieuse mais aussi réaliste pour elle-même et ses enfants, elle choisit sans hésiter de fuir l’avancée du régime communiste en embarquant sur un bateau dont la destination était alors inconnue, laissant sur place son mari très mal vu par le nouveau régime. Long et dangereux périple de réfugiés qui les amène à Montréal.  Ambitieuse mais aussi respectueuse de la tradition, la mère veut promettre sa fille à un homme à qui elle doit obéissance. Ce n’est pas du goût de cette dernière – alter ego de l’auteure – qui a vite fait de prendre son indépendance pour parcourir le monde. Pour connaitre un autre type de relation amoureuse qui ne soit plus ankylosée dans la tradition. Pour conquérir sa totale liberté, hors de carcans de son enfance et de sa famille… Sa mère accepte « de confier l’éducation de sa propre fille à Hà, une autre femme loin d’elle, à l’opposé d’elle »

Le livre est traversé par de nombreux personnages : Hà, cette amie de sa mère, beaucoup plus jeune, qui « incarnait la femme moderne à l’américaine » ; Long, le frère ainé qui a « porté le poids du rôle de chef de famille. Il remplaçait à la fois mon père et ma mère » ; Tân, le premier amoureux qu’elle rejoint à Berlin pour célébrer la chute du mur ; Vincent, rencontré à Hanoï…

Entre Montréal, Copenhague, Manhattan, Shanghaï, tout ce monde, hormis la mère, rivée à son restaurant à Montréal, ne cesse de bouger comme si avoir fui le pays natal doit les mener à l’errance. Mais celle-ci est volontaire, elle est le signe éclatant de leur liberté, en se promettant de n’avoir jamais de regrets, en s’installant, ultime revanche, à Hanoï, capitale d’un Vietnam qu’elle avait fui dans la plus grande détresse quarante ans plus tôt. Et de se rapprocher de son père, sans le rencontrer…

C’est le livre d’un parcours en zig-zag, d’allers-retours, en courts chapitres-flash, entre Asie, Amérique et Europe, d’une errance entre les contradictions familiales, les contrastes culturels, les antagonistes politiques. A la conquête d’une liberté arrachée avec les dents, Vi traverse chaque étape, qui est autant un abandon qu’une découverte, cherchant à se libérer de « la lourde histoire laissée en héritage ».

Kim Thùy écrit ainsi un livre qui transcende son passé de réfugiée, qui dépasse les saveurs et les odeurs magnifiques de la cuisine vietnamienne propres à ses deux premiers livres. Tout en gardant son écriture sensuelle, elle narre un récit mêlant douceur et violence, tradition et audace, un récit où l’errance est reine, où le retour est possible.
Une réussite !

Si vous souhaitez en savoir  plus sur les deux premiers livres de Kim Thùy, cliquez sur :
Ru et Mãn

Kim Thuy

Kim Thuy

 

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Beau succès de la brocante 2016

Le temps était à la grisaille quand nous avons installé le stand des « Amis de la bibliothèque de Pléhédel ». Mais ce n’était que vaine menace : pas une goutte de pluie et beaucoup de monde pour acheter des livres proposés par l’association des « amis de la bibliothèque de Pléhédel. » pour des prix entre 50 centimes et 2 euros.
Ce fut aussi l’occasion aussi d’échanger avec les lecteurs, de recueillir leurs suggestions.
Une belle et utile journée !

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Outre-Terre – Jean-Paul Kauffmann – Equateurs littérature (2016)

outre-terreDécidément, Jean-Paul Kauffmann ne fait pas dans la facilité ! Quand il veut remonter une rivière, il choisit la Marne, qui n’est pas, a priori, très attractive. Et en fait une formidable livre, Remonter la Marne (Fayard – 2013). Quand il part en vacances avec femme et enfants, il va en plein hiver à Kaliningrad, enclave russe aux confins de la Lituanie. La raison d’un tel voyage : assister à la célébration du deux-centième anniversaire de la bataille d’Eylau qui a opposé les troupes françaises aux troupes russes, bataille surtout connue comme une épouvantable boucherie et une improbable victoire de Napoléon 1er.  Son souvenir a été entretenu par Balzac avec Le Colonel Chabert et le tableau peint par le baron Gros à la gloire de l’Empereur qui retient l’attention des visiteurs du Louvre, ne serait-ce que pour sa taille.

Avec Outre-Terre (ce titre sonne d’emblée aux confins du monde connu, aux confins de la vie et de la mort), Kauffman a écrit un livre dense, partant dans de multiples directions, entre analyse historique, reportage d’actualité, chronique familiale, leçon de stratégie militaire, étude picturale. C’est parfois touffu, toujours passionnant. J’ai terminé ce livre éberlué qu’on ait pu m’intéresser à au moins deux sujets qui m’indiffèrent d’habitude, les guerres napoléoniennes, et Kaliningrad, l’ancienne Koenigsberg qui a été allemande jusqu’à la défaite de Hitler et cédée à Staline en 1945, devenue un avant-poste de la stratégie de l’actuelle Russie face à l’Europe.

De ces lieux plutôt lugubres, de cet épisode presque oublié de l’épopée napoléonienne, l’auteur en tire une réflexion passionnante sur l’articulation du passé et du présent qui « restera toujours une illusion. On peut inventer des images, en combiner de nouvelles, l’emboîtement de l’imagination à ce qui fut ne s’ajustera jamais vraiment. Ce n’est pas faute d’essayer. Certains enchanteurs y parviennent, mais on ne sort pas du miroir magique, pas très éloigné au fond des tables tournantes.» (page 92). D’autant que, dans ce livre, se superposent plusieurs représentations : les écrits et témoignages de ceux qui y ont survécu, le tableau du baron Gros, tout entier plein d’un message politique, les festivités pour le bicentenaire de cette bataille organisées par les Russes, qui n’ont, bien sûr, pas la même lecture de l’événement. Tout ceci sur ce petit bout de terre à l’histoire brouillée. Ce ne sont pas les mannes de Kant, qui n’a jamais quitté cette ville, qui vont aider à y voir plus clair. Kauffman chemine entre ces représentations, pour en saisir autant les discordances que la cohérence.

Dans cet un écheveau indémêlable, Kauffman s’attache particulièrement au clocher de l’église que l’on voit à l’horizon sur le tableau de Gros. Cette église-sémaphore, selon ses propres termes, le fascine jusqu’au vertige, comme s’il apercevait Kim Novak qui se jette dans le vide dans Vertigo, le film d’Hitchcock. Cette église devenue église-usine, « sorte de stupa au cœur duquel est enfermée la signification d’Eylau. Elle est devenue la ligne de visée de ce voyage » (page 115). Pour y découvrir quoi ?

En plus de ses recherches historiques sur le déroulement de la bataille, de sa démarche personnelle pour tenter de toucher un part de la vérité historique, et de juger de la qualité de ses commémorations, Jean-Paul Kauffman met en scène aussi son voyage familial avec son épouse, Joëlle, et ses deux fils, aussi intrigués que goguenards sur la finalité de ce voyage. Faut-il qu’il ait été convaincant pour les emmener en plein hiver dans cette contrée froide et sombre, si ce n’est la blancheur de la neige.  Que sont-ils venus chercher ? L’impossibilité de connaitre la signification profonde d’un évènement, fut-il autant commenté que cette bataille ? Une expérience commune d’une sorte de bonheur que le vivre-ensemble familial peut faire sourdre, après tout, malgré tout ?

Ce livre ne peut pas éviter, après bien des chemins de traverse, le  drame fondamental de Jean-Paul Kauffmann : sa captivité au Liban pendant trois ans. Comme Chabert revenu des morts de la bataille d’Eylau, Kauffmann est revenu des camps où il a été isolé pendant trois ans. « C’est dans l’attente de la perte totale que j’ai appris à vivre en m’accrochant désespérément aux traces, aux empreintes de la mémoire heureuse. Il avait suffi de peu pour que tout cela soit enseveli. Aussi suis-je devenu chasseur de traces. » (page 185).

Outre-Terre me fait penser au livre de Emmanuel Carrère, Le Royaume (P.O.L), avec cette façon de mélanger les genres entre l’enquête historique approfondie et le récit personnel. Il y a un autre point commun qui n’est pas des moindres. Comme Carrère qui terminait son livre par « Je ne sais pas », Kauffmann termine le sien sur l’impossibilité de percer le secret du clocher de l’église. Les deux auteurs, à la suite de leurs recherches très approfondies, débouchent sur des interrogations, des remises en question. En évitant toute affirmation qui prendrait une allure de dogme, ils allument un puissant contrefeu contre toute pensée totalitaire, en dénonçant le mythe de LA vérité, qu’elle soit historique ou religieuse ou personnelle …

Jean-Paul et Joëlle Kauffmann, et leurs fils, à Kaliningrad (photo lepoint.fr)

Jean-Paul et Joëlle Kauffmann, et leurs fils, à Kaliningrad
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Le mariage de plaisir – Tahar Ben Jelloun – Gallimard (2016)

le mariage de plaisirTahar Ben Jelloun est depuis longtemps un des écrivains francophones les plus connus, que l’on voit souvent sur les médias, autant pour commenter l’actualité, notamment quand elle concerne le monde arabo-musulman, que pour faire la promotion de ses livres – romans, essais, poésie – qu’il publie à un rythme très soutenu. Il est aussi membre de l’Académie Goncourt, donc doté d’une certaine influence dans le monde littéraire français.

Le titre de son dernier roman est accrocheur. Le mariage de plaisir est la permission donnée par l’Islam à un homme qui part longtemps en voyage, de contracter un mariage à durée déterminée afin de ne pas être tenté de fréquenter les prostituées. Et de sauvegarder son mariage.

C’est l’histoire d’Amir, commerçant prospère de Fès, qui se rend souvent au Sénégal pour approvisionner son commerce. Il y rencontre la très belle Peule, Nabou. Et en tombe éperdument amoureux au point de lui proposer de la ramener à Fès. Que passe-t-il quand l’homme revient au Maroc avec sa femme de plaisir qui, de plus, est noire de peau ? Ça se passe mal ! Et tout se complique quand Nabou donne naissance à des jumeaux, l’un étant noir autant que l’autre est blanc.  Se déchaîne le racisme alors ajouté à la jalousie qui mène à la catastrophe. Et qui se répercute sur la génération suivante.

Le message est évident : ce livre est une vigoureuse et nécessaire charge contre le racisme dont la malédiction se poursuite dans les générations suivantes. Salim, le petit-fils noir de Nabou et Amir, paiera cher la couleur de sa peau. Ce livre a aussi des accents de plaidoyer pour la libération de la femme, il contient de belles pages sur l’amour et le plaisir. Il met le projecteur sur une société marocaine en permanent déséquilibre entre l’ambition d’accéder à une certaine modernité et les freins d’une tradition perpétuant les dominations séculaires.

Cela suffit-il pour en faire un bon livre, au-delà des bons sentiments dont il est plein ? Nul doute que Tahar Ben Jelloun a du métier, qu’il sait tenir en haleine le lecteur. Cela se lit bien, vite. Le propos est digne. Les personnages sont bien campés. Il ajoute comme témoin décalé du récit, Karim, un enfant trisomique dont la parole difficile est une sorte d’oracle aussi signifiant qu’indéchiffrable (l’auteur lui-même est père d’un enfant trisomique). Il a enchâssé le récit dans la bouche d’un conteur.
Mais l’ensemble de l’attelage ne suffit pas à donner au livre le ton d’un conte dépassant la trivialité de la réalité que j’attendais de l’auteur de Moha le fou, Moha le sage, de L’enfant de sable et de La Nuit sacrée. C’est un peu frustrant. Dommage !

Tahar Ben Jelloun

Tahar Ben Jelloun

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Mémoire de fille – Annie Ernaux – Gallimard (2016)

mémoire de filleAnnie Ernaux n’a jamais cessé de creuser le même sillon : raconter sa vie. Il s’agit pour elle d’un impératif absolu. « Aucun autre projet d’écriture ne me paraît, non pas lumineux, ni nouveau, encore moins heureux, mais vital, capable de me faire vivre au-dessus du temps. Juste « profiter de la vie » est une perspective intenable, puisque chaque instant sans projet d’écriture ressemble au dernier » (page 18). De ce projet, elle a bâti une des œuvres les plus passionnantes de la littérature française contemporaine.

Et comme dans la plupart de ses livres, elle part d’une photo : elle a 16 ans en 1958. Cette photo lui dit ce que pensais cette fille, si lointaine qu’elle puisse être de la femme de 70 ans qui la regarde. Et se souvient de ses rêves, ses attentes, ses obsessions, ses prudences. Si loin soit-elle, cette jeune fille surgit. La vieille femme la raconte : « Cette fille qui est capable à cinquante ans de distance de surgir, et de provoquer une débâcle intérieure, a donc une présence cachée, irréductible en moi. Si le réel, c’est ce qui agit, produit des effets selon la définition du dictionnaire, cette fille n’est pas moi mais elle est réelle en moi. Une sorte de présence réelle. » (page 22)

Toute au long de l’œuvre de Annie Ernaux, on retrouve cette démarche qui écarte tout de suite les « Mémoires » au sens classique du terme, comme un ensemble déjà fixé par le temps, que l’on déterre avant qu’il n’entre en décomposition ; alors que le temps qu’on dit à jamais disparu, ne fait que sourdre impunément dans chaque acte de la vie.

Annie Ernaux fixe tout de suite une règle : mettre à distance la narratrice de son personnage, : « (…) dois-je fondre la fille de 1958 et la femme de 2014 en un « je » ?  Ou, ce qui me paraît, non pas « le plus juste » – évaluation subjective – mais le plus aventureux, dissocier la première de la seconde par l’emploi de « elle », et de « je », pour aller le plus loin possible dans l’exposition des faits et des actes. Et le plus cruellement possible, à la manière de ceux qu’on entend derrière une porte parler de soi en disant « elle » ou « il » et à ce moment-là, on a l’impression de mourir. » (page 22)

Je ne vais donc pas raconter ce que « elle » et « je » disent dans ce livre de 150 pages à la lecture trompeusement facile où chaque mot a été pesé au trébuchet, avec cette écriture dont la « blancheur » creuse impitoyablement au plus profond. Mais juste noter la lucidité totale de la démarche d’Annie Ernaux sur ce qu’elle était et croyait être, sur le regard de celle qu’elle est maintenant. Noter aussi son besoin de ne pas être prisonnière de sa mémoire en la stimulant avec des recherches présentes pour faire du récit du passé un acte vivant. « Faire de l’écriture une entreprise intenable » (page 38).

Et finir avec sa dernière phrase. « Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt des années après, ce qui est arrivé. » Une autre façon de partir à la recherche du temps perdu….

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur mes lectures des livres d’Annie Ernaux, voici quelques liens en cliquant sur le nom des livres :
– sur le livre « Les années » (Gallimard )
– sur le livre « L’autre fille » (Editions Nil)
– sur le livre « L’écriture comme un couteau » (Folio)
– sur le livre « La place » (Gallimard)
– sur le livre « Regarde les lumières, mon amour » (Seuil)

Annie Ernaux

Annie Ernaux

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Les brasseurs de la ville – Evains Wêche – Editions Philippe Rey (2016)

Les brasseurs de la villePoursuite de mon exploration de la littérature haïtienne, avec le jeune écrivain Evains Wêche, dont le premier livre, « Les brasseurs de la ville », est paru au Québec en 2014, et en France, cette année, chez la belle maison d’édition Philippe Rey.

Surprise ! Là, pas de loas, peu de références au fonds traditionnel de la culture haïtienne, (presque) pas de zombie… On est à Port-au-Prince, dans un quartier pauvre, Carrefour. Un homme parle, il aime et désire sa femme, leurs enfants dorment à même le sol. Il part travailler, se sent SDF, « Sans Destination Fixe », dans le tumulte insensé, multicolore et bruyant de celles et ceux qui vont « brasser » la ville. Brasser, c’est plonger dans cette ville tentaculaire, anarchique, délabrée, et y chercher un travail. « Mais le travail, on ne le trouve pas ici. Ça peut arriver qu’on te le donne. Ça se fait toujours par complot. ». Un travail pour la journée, pour une semaine, toujours au bord du chômage et noyé dans l’exploitation sans répit, ni honte. Il travaille sur un chantier, est maître pelle, prépare le mortier sans même un malaxeur.

Sa femme prend le relais du récit. Elle était couturière. Maintenant, elle revend des serviettes. Le soir, «  on a juste le temps de donner  aux enfants le maigre repas que Babette nous a laissé avant de nous abandonner au sommeil sur le vieux matelas de coton. »  Babette, leur fille ainée, elle est belle, elle a eu son brevet. Tous les espoirs sont permis… Il lui faut trouver un homme riche.

C’est autour du destin de Babette que le récit va se développer en alternant la parole de son père avec celle de sa mère, Babette que le riche R. Erikson installe dans une maison luxueuse. Les parents ne voient plus guère leur fille, mais reçoivent de quoi améliorer leur quotidien et habitent à présent une maison pourvu de tout le confort moderne.  A quel prix ?

Ce récit est la description d’une trajectoire tragique, symbole de la dérive d’un pays qui se « putanise » pour pouvoir survivre. Comment enrayer cette machine infernale que l’extrême précarité leur avait présentée comme une issue possible. Ils en perdent les seules choses qui valent dans leur vie : leur amour, leur famille. « Je t’aime, mon amour. Je sens mon cœur grand comme ça tandis que mes moyens ne sont qu’un poing contre la gueule de la vie dure. Elle est coriace, la vie. Et elle fait mal. ». La mère accepte ce marché. « Pourquoi devrions-nous toujours bouffer de la merde quand d’autres jettent des cuisses d’oie dans leur poubelles ». Le père le refuse. « Nous sommes en train de nous tuer, mon amour ».

Ce récit familial fait corps avec la réalité quotidienne de Port-au-Prince, celle des camionnettes bondées à la chaleur étouffante où les discussions fusent de toute part, entre révolte et fatalisme. Celle des manifs où se mélangent revendications personnelles et mots d’ordre généraux. « Ils nous ont envoyé les policiers pour nous empêcher de revendiquer nos droits. Pour nous empêcher de réclamer nos millions. Je comprends les crises politiques de cette ville. Les pauvres en ont marre d’être pauvres. Il faut nous dédommager de tout. ». Les infrastructures sont en ruine.  « L’hôpital est le lieu où l’on nait, et aussi où l’on meurt. L’hôpital, c’est la voisine de l’au-delà ». L’espoir même d’une démocratie basée sur le vote n’est qu’illusion. Les fonctionnaires, ceux de l’Etat haïtien (ou ce qu’il en reste), ceux des ONG, ne sont que des incapables ou des prédateurs. Description implacable d’un pays qui, pour survivre, est « comparé à une putain que les membres de la communauté internationale se passeraient à tour de rôle ».

L’écriture de Evains Wêche accompage la violence de ce livre, et son ambiguïté aussi : elle esr très rythmée, très descriptive, bariolée, agitée, mais aussi parfois emprunte de tendresse, d’amour profond, comme tout le dialogue désespéré qui survole ce récit, celui de la mère et du père, dialogue qui finit par se briser. Mais la vie continue. « Si ça se trouve, Babette sera un jour Shakira. ».

Avec cette fin en pirouette, en rêve insensé, en illusion tragique, Evains Wêche enterre encore davantage le destin de son pays où les loas ne protègent plus des viols, des meurtres, des vengeances, où les zombies n’ont plus de pouvoir. Livre magnifiquement désespéré qui largue les amarres d’une tradition liée intimement au surnaturel, où il ne reste que cette question brutale : jusqu’où peut-on aller pour survivre ?

Evains Wêche

Evains Wêche

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Grand succès pour Bernard Le Gonidec

IMG_1143 IMG_1145Livre Bernard Le GonidecA-t-on jamais vu autant de monde à la bibliothèque de Pléhédel ? Samedi dernier, 2 juillet, environ 35 personnes s’y sont retrouvées pour rencontrer Bernard Le Gonidec, venu signer son livre qui vient de paraitre, Quand Paimpol armait pour la grande pêche. La plupart était des Pléhédélais qui ont bien connu Bernard et sa famille par le passé et qui visiblement étaient  très heureux de le rencontrer et de partager avec lui des souvenirs  de leur vie d’autrefois et de celles de leurs parents. Des vies marquées pour beaucoup par le départ des hommes pour la grande pêche .

Bernard a été très pris par ces échanges personnels successifs avec les uns et les autres, si bien qu’il n’a disposé que de peu de temps pour parler plus précisement de son livre. Il a cependant insisté pour expliquer qu’ il n’avait pas écrit ce livre pour faire une « biographie familiale » mais pour faire un travail de mémoire sur la vie de ces marins et de ces pêcheurs d’autrefois, sur la vie de leurs familles à terre et leur rendre un vibrant hommage. Il veut également signifier comment la langue bretonne matérialise l’expression de ces vies passées et combien il serait dommageable à tous  que la connaissance de cette langue disparaisse.
En somme, un livre de mémoire et un livre engagé !
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Prochaine « Rencontre autour des livres » – dimanche 3 juillet 2016 – 18h30 – Arbre Lyre (ancienne crêperie de Lanleff)

Arbre-Lyre2La prochaine « Rencontre autour des livres » aura lieu juste avant le début des vacances scolaires  :
– le dimanche 3 juillet 2016 à 18h30
– à l’Arbre Lyre (ancienne crêperie de Lanleff)

Pas de thème proposé, cette fois-ci : vous présenterez vos coups de coeur (et vos coups de gueule…) autour desquels nous pourrons échanger en toute liberté et bonne humeur.

Ces échanges seront suivis de la traditionnelle auberge espagnole.

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Samedi 2 juillet – 11h – Bernard Le Gonidec présente son livre

Livre Bernard Le GonidecSamedi prochain, 2 juillet 2016, à partir de 11 heures
Bernard LE GONIDEC, pléhédélais, présentera son livre à la bibliothèque de PLÉHÉDEL.

Dans ce livre, il raconte la vie de son grand-père, lanleffois et, notamment sa vie de marin-pêcheur à Terre-Neuve.

Venez nombreux pour échanger avec l’auteur sur les différents aspects du passé de notre région et de cette activité de pêche qui a fait la renommée de Paimpol.

 

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Fais-moi danser, Beau Gosse – Tim Gautreaux (Seuil – mars 2016)

Fais moi danser, beau gosseUn titre accrocheur, une belle photo en couverture, voilà de quoi attirer le lecteur vers le troisième roman traduit en français de l’auteur américain, Tim Gautreaux.

S’agit-il d’une histoire d’amour, comme le suggère le titre ? A Tiger Island, en Louisiane, quelque part dans le delta du Mississipi, Paul, dit Beau-Gosse, et Colette, la plus jolie fille de l’endroit, sont mariés. Une passion commune, la danse, le jitterbug, aussi acrobatique que rythmée. Qu’ont-ils d’autre à partager ? Pas grand-chose. Paul drague les filles. Colette s’ennuie dans son job de caissière à la banque. Elle est consciente de ses capacités et décide d’aller tenter sa chance en Californie, Pays de Cocagne s’il en est.  Elle y réussit rapidement, gagne de l’argent, s’achète une Mercedes. Paul la rejoint de loin, et travaille dans une entreprise de chaudières, domaine où il excelle, surtout sur les plus anciennes que plus personne ne connait. Séjour californien qui se termine en eau de boudin : Colette découvre le harcèlement sexuel et démissionne fissa ; Paul découvre les manœuvres frauduleuses de son patron, et démissionne aussi fissa. Description au vitriol de la Californie, riche et plongée dans une modernité individualiste, vicieuse et diabolique…

Retour en Louisiane au moment où la crise pétrolière plonge toute la région dans un marasme total. Les rustres – les travailleurs des Etats voisins – qui avaient occupé les emplois de l’industrie pétrolière sont repartis. Reste le chômage, et son corollaire, la pauvreté. Il faut survivre. Colette et Paul s’y emploient chacun de leur côté, puis ensemble entre pêche à la crevette et chasse aux ragondins… Délaissés après avoir été pillé, les Bayous deviennent dangereux, mortifères. En contrepoint, les solidarités anciennes restent fortes, l’église reste le pivot de la vie familiale et sociale, le culot et le courage prennent le dessus sur les éléments climatiques. L’exact contraire de la Californie. Le message est clair : seules les valeurs traditionnelles de solidarité et de volontarisme permettent de (sur)vivre dignement.

Le chapitre ultime représente le couple enfin réuni, avec deux enfants, une fille et un garçon, et le grand-père toujours vivant : image d’une Amérique iconique, d’où toute population non blanche est absente, image idyllique, simpliste et caricaturale du rêve américain, mythe finalement célébré sans complexe dans ce livre, ce qui tranche bizarrement avec l’âpreté du récit.

C’est justement l’âpreté du récit, qui rend ce roman attachant et intéressant : la description très précise et vivante de la vie sociale et familiale dans ce coin paumé de la Louisiane, du délitement implacable de la société touchée par le chômage, des stratégies personnelles de chacun pour s’y résigner ou s’en sortir… Et l’évolution des deux personnages principaux, Colette et Paul, post-adolescents mal dégrossis au départ, adultes courageux à la fin… Et la puissance inexorable de la nature toujours incertaine et menaçante, la moiteur de l’air, la puissance de l’eau, celle du ciel qui se renverse sur le sol, celle du fleuve qui se mêle à la mer…

Tout ceci dans un style assez plat qui tient davantage du scénario détaillé minute par minute, image par image, au rythme monotone un brin pépère. Sauf dans quelques magnifiques morceaux de bravoure (Paul enfermé dans une chaudière, Colette cherchant Paul dans les Bayous submergés) où l’auteur trouve enfin un souffle épique et dramatique qui empêche le lecteur de poser le livre.

Question d’actualité : pour qui voteraient les principaux protagonistes de ce roman?  Donald Trump ? Hillary Clinton ? Bernie Sanders ? S’abstiendraient-ils ?

Tim Gautreaux

Tim Gautreaux

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