Fugitives – Alice Munro (Editions de l’Olivier – 2008)

Il s’agit de huit nouvelles, écrites en 2003 par l’auteure canadienne anglophone, Alice Munro, Prix Nobel de littérature en 2013, publiées en France en 2008. Alice Munro est toujours méconnue en France. Il serait temps que les lectrices et lecteurs français(es) la découvrent enfin.

Fugitives est composé de huit nouvelles qui racontent huit femmes qui fuient, fuguent, partent. Ce ne sont pas a priori des aventureuses, mais leur vie familiale ou conjugale ne les retient pas ; elles préfèrent aller voir ailleurs. Ce qui ne signifie pas qu’elles cherchent un autre compagnon, un autre métier. Mais juste aller ailleurs, pour se frotter à une dose d’inconnu, de découverte, chercher d’autres façons de vivre. Fuites parfois réelles ou symboliques, fuites perdues, mais fuites quand même.

Dans la première nouvelle, Carla veut fuir le domicile conjugal. Mais, ailleurs, elle ne devient plus rien. Dans la deuxième, on découvre Juliet qui se passionne pour les langues mortes, autre manière de fuir une société corsetée dans ses préjugés. Dans une autre nouvelle, c’est Penelope, la fille de Juliet qui s’en va. Sans laisser de traces, C’est la seule nouvelle qui n’est pas vue depuis celle qui s’en va mais par celles qui restent et attendent. Dans les huit nouvelles, les hommes ne sont pas toujours la cause de leur fuite, ni l’enjeu. Le vrai enjeu, c’est la possibilité d’être libre, de qui que ce soit. Elles plaquent leur passé pour se réinventer une nouvelle vie. Ou non.

Ce livre est une sorte de dédale dans lequel les héroïnes se perdent et, parfois, se retrouvent. Ce vertige s’incruste dans une vie quotidienne qu’Alice Munro décrit avec lucidité, voire acidité : ce récit n’a rien d’une rêverie dans les limbes. Il est d’une grande précision, comme cette description d’une crise d’hypoglycémie qui terrasse pendant quelques minutes un pasteur.  Elle utilise des expressions qui frappent comme cette description du chagrin : « Elle a l’impression qu’un sac de ciment déversé en elle a rapidement durci. ». Ou la place que la lecture peut prendre : « Elle vivait parmi les livres, consacrant presque tout son temps à la lecture, et se sentant contraindre d’approfondir, de modifier l’ensemble des prémisses avec lesquelles elle avait commencé. Elle manquait souvent les nouvelles du monde pendant toute une semaine. ». Et cette description implacable de ce que les hommes attendent des femmes : « Belles, adorées, gâtées, égoïstes, avec un pois chiche à la place du cerveau. C’était ainsi qu’une fille devait être pour qu’on en tombe amoureux. Ensuite elle deviendrait une mère et se consacrerait tout entière à ses enfants avec une affection baveuse. Elle cesserait d’être égoïste mais garderait son pois chiche à la place du cerveau. A tout jamais. ». Ou ce constat cinglant : « Tu ne mérites pas de pourrir dans ce bled pourri. Tu ne mérites pas de choper leur accent de ploucs. ». Ou bien des réflexions sur l’impossibilité du bonheur : « La vie est toujours si remplie. Nous la passons à acquérir et dépenser, détruisant tous nos pouvoirs. Pourquoi nous laissons-nous accaparer au point de ne pas faire les choses que nous aurions dû, ou aurions pu, aimer faire ? ». Et cette perception étonnante du passé : « Mais ce quel croit faire, ce qu’elle veut faire si elle trouve le temps de le faire, n’est pas tant vivre dans le passé, que l’ouvrir afin de voir une bonne fois pour toutes ce qu’il a dans le ventre.’. Toujours le mot juste, l’expression claire pour exprimer le doute, l’incertitude, le rêve et son renoncement, la vie dans toutes ses contradictions. Notre vie tout simplement décryptée avec finesse et une certaine férocité.

Ce livre doit se lire attentivement et avec l’esprit libre pour en percevoir les pépites multicolores qui éclairent son propos. Cela rend sa lecture en même temps addictive et hypnotique. Du grand art, vraiment.

FUGITIVES (RUNAWAY) d’Alice Munro. Traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. L’Olivier, 348 p., 22 €.

Alice Munro

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Frères migrants – Patrick Chamoiseau (Editions du Seuil – 2017)

L’image du petit Aylan dont le visage est enfoui entre vaguelette et sable sur une plage d’une île grecque est l’un des symboles forts de la tragédie migratoire de ces dernières années. Elle témoigne de la nuit dans laquelle notre monde s’enfonce. Entre la colère, la pitié, l’effarement, et biens d’autres sentiments, certains cherchent à oublier. D’autres tentent de réagir, de penser. Avec Frères migrants, l’un des très grands écrivains français d’origine caraïbéenne, Patrick Chamoiseau, dresse un état des lieux glaçant de notre époque mondialisée sous les fourches caudines de l’ultra libéralisme. « Qu’est-ce donc qu’agir ou que porter-manœuvre au-delà de l’urgence sans délaisser l’urgence ou rater l’essentiel, et sans considérer qu’au principe de ce drame règnent des forces invisibles ? ». Ces forces planétaires prennent des visages divers « (…) jusqu’à soudain prendre carnation malveillante sous une mèche blonde aux commandes de la nation la plus puissante des hommes ». Cette mondialisation mortifère dont les migrants sont le signe et les victimes est une  « (..) barbarie qui surdétermine l’économie, les techniques et les sciences [et qui] fait du monde un lieu plus que jamais indissociable par la seule densité des misères qu’il essaime.».

Et pourtant : « Leur mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain. (…). Et donc, au cœur de cette ténèbre, ce qui n’a pas été prévu, qui s’affirme sur ces pancartes d’intensité amygdalienne, tel le sillage sublimé d’une comète, s’ouvre la mondialité dont a parlé Glissant. »). Dans les pages suivantes, Patrick Chamoiseau reprend et approfondi ce concept créé par son ami et aîné, le poète caribéen Edouard Glissant. Face au Marché qui ne relie que « les pierreries glacées » des capitaux et des marchandises, « la mondialité, c’est cette part dans l’imaginaire qui dans l’instinct dénoue et ouvre à fond, qui dans l’instinct se relie à d’autres imaginaires, qui rallie, qui relaie et relate les sensibilités, la joie, la danse, la musique, l’amitié, la rencontre, et qui surgit des magnétismes de ces rencontres multi-trans-culturelles, orchestrées par le hasard, les accidents, la chance et les errances. ».

L’auteur développe ce concept – ce poécept, pour reprendre un mot qu’il a inventé – dans des pages magnifiques où se mêlent la rhétorique et la poésie, la raison et la passion, les idées et les images, les fulgurances et les explications. Avec ce texte aussi politique que poétique, Patrick Chamoiseau insuffle une force à celles et ceux qui tentent leur chance et risquent leur vie en fuyant leur pays mais qui partagent la même terre. Il fait appel à l’imaginaire d’autant plus riche et débordant qu’il vient à présent du monde entier et qu’il est perceptible par le monde entier.

Il termine par une déclaration des poètes, lueur destinée aux hygiènes de l’esprit, avec un splendide hommage aux migrants : « (..) les poètes déclarent en votre nom que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira des infimes impulsions… (..) Que le bonheur de tous clignote dans l’effort et la grâce de chacun jusqu’à nous dessiner un monde où ce qui verse et déverse par-dessus les frontières se transforme la même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières en cent fois cent fois cent millions de lucioles ! – une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous, les autres pour garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires ».

La mondialité peut-elle vaincre la mondialisation ? J’ai eu la chance de poser cette question à Patrick Chamoiseau rencontré en mai dernier au Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Avec son sourire et sa voix douce, il me répondit : « Croyez-vous les structures en dur ont été toujours plus fortes que les structures fines et douces ? » Ou bien, en reprenant les termes de son livre : Les pierreries glacées seront-elles toujours plus fortes que les cent fois cent fois cent millions de lucioles ? Patrick Chamoiseau invite chacun de nous à esquisser la voie d’un autre imaginaire et à faire partie de ces innombrables lucioles qui forment une lueur destinée aux hygiènes de l’esprit. Chacun a sa part. La résignation et le repli sur de vieilles frontières ne sont plus de mise. Et l’ouverture de notre imagination au monde, plus que jamais indispensable.

Pour approfondir votre réflexion, écoutez cet entretien de Patrick Chamoiseau au sujet de son livre « Frères migrants » : c’est ICI

Patrick Chamoiseau © TOMAS BREGARDIS/PHOTOPQR/OUEST FRANCE

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Lire à Plourivo : « jardin littéraire », jeudi 22 juin 2017 (Chez Jean-Luc Morris)

Nos amis de « Lire à Plourivo » organise le prochain « Jardin littéraire » :
le jeudi 22 juin 2017
à 18h
dans le jardin de Jean-Luc Morris  ( 36, chemin François Ollivier Kermaria, Plourivo)

Le thème pour cette dernière soirée de la saison  est LA POÉSIE.

Apportez ce que vous aimez, ce que vous écrivez, ce que vous publiez… tous les genres sont souhaités.

 

 

 

 

 

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Avant que les ombres s’effacent – Louis-Philippe Dalembert (Sabine Wespieser – 2017)

En 1939, l’État haïtien a voté un décret-loi autorisant ses consulats à délivrer passeports et sauf-conduits à tous les Juifs qui en formuleraient la demande. Et en 1941, quelques jours après l’attaque nippone sur la flotte américaine à Pearl Harbor, ce même État déclarait la guerre contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. C’est autour de ces actes politiques peu connus que l’auteur haïtien Louis-Philippe Dalembert a écrit Avant que les ombres s’effacent.

Le livre est construit autour d’un personnage central, Ruben Schwarzberg, qui raconte sa vie à sa petite-cousine venue en Haïti en secouriste à la suite du séisme de janvier 2010. Cette vie est une véritable odyssée à travers les décennies tragiques du XXème siècle et les pays entre Europe et Caraïbes. Intéressante leçon d’histoire et de géographie qui échappe à l’européocentrisme, entre Pologne et Haïti en passant par l’Allemagne, la France, les États-Unis, Cuba, et cette déclaration de guerre à la fois exemplaire et burlesque, donnant à Haïti une place lointaine mais nécessaire de la lutte contre le nazisme. C’est également une description pleine de sympathie de cette famille juive « entre rires et pleurs » dont les membres sont contraints de se disperser entre Europe, Amérique, Israël et Caraïbe pour échapper au nazisme. Tout cela nimbé d’une certaine ironie quand la tragédie n’est pas trop proche.

Pourtant, j’ai refermé ce livre avec une certaine réserve. A côté de personnages réels ou inventés comme la poétesse haïtienne Ida Faubert rencontrée et l’ami américain Johnny, étudiant en médecine comme le héros à Paris, tout le récit tourne autour de son personnage principal, Ruben Schwarzberg, un homme quasiment parfait, qui a toutes les qualités, qui réagit toujours comme il faut devant toutes les épreuves, qu’il soit à Lodz en Pologne, dans Paris occupé par les Allemands, sur un bateau entre l’Europe et Cuba, en Haïti où il devient un médecin adulé et marié avec une merveilleuse haïtienne. C’est même en raison de son attitude exemplaire que Ruben, enfermé à Buchenwald, a fait partie des quelques prisonniers libérés par ordre du Führer à l’occasion de son cinquantième anniversaire…

Pourquoi avoir transformé un homme en héros quasi-parfait ? Pour donner à ce livre le style d’un conte enchanteur ? Dommage, alors, que la plume soit restée singulièrement académique, loin du lyrisme, de la truculence, voire la transcendance qui font tout le génie de la littérature haïtienne.

Louis-Philippe D’Alembert

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Co-épouses et co-veuves – Adrienne Yabouza (Cauris livres – 2015)

Ndongo Passy et Grekpoubou vivent ensemble. Elles sont co-épouses du même mari, Lidou. C’est jour d’élections du président. Et c’est la première fois qu’elles votent. Elles en sont fières, et patientent dans la longue file des votants, heureuses d’être consultées. « Au bout de la patience, il y a le ciel ». Lidou, lui, reste à la maison, fier de sa petite entreprise. Après le repas, il se repose et médite sur sa réussite. Il ingère un liquide pour revigorer sa virilité flageolante qui fait son effet avec ses deux épouses… En écoutant la messe à la radio alors que ses épouses sont à la cathédrale, « Lidou, après un bref temps de dures souffrances, partit seul voyager du côté de la case des ancêtres. ».

C’est ainsi que commence ce livre avec une écriture vivante, ironique, imagée et ses mots venant de la rue. Elle devient dramatique, puis révoltée quand Zouaboua, le frère du défunt, intrigue impitoyablement pour récupérer l’héritage du défunt à coup d’intimidations, de mensonges, de violence, de corruption… Les deux femmes n’hériteront que « des mangues qui vont mûrir ».

La description du combat de ces deux femmes face à l’injustice et la corruption dont les hommes se servent pour nier tout droit aux femmes est à la fois sobre et fulgurante. Description aussi de cette relation entre elles deux, qui se trouvaient en concurrence plus ou moins régulée devant leur mari commun. Et qui se mue en une solidarité pleine de tendresse et de détermination. « Cette nuit, la mort de Lidou les avait rapprochées. Cette mort avait fait d’elles des jumelles, deux femmes plus sœurs que sœurs donc. » Solidarité qui s’avère être impuissante face aux manœuvres de Zouaboua qui parvient à déposséder complètement les deux ex co-épouses, malgré quelques victoires temporaires mais finalement inutiles. Au tribunal, elles croisent un homme Peuhl « beau et présent » qui était un ami du défunt. Il paie le taxi aux deux co-veuves qui ont perdu leur procès sur toute la ligne. « On a perdu… C’est comme ça la vie de veuves. Dans le pays, c’est la maltraite de veuves, toute l’année. Mais la vie continue. »

Oui la vie continue, comme le montre la dernière partie du livre qui offre une issue heureuse après cette vision violente de la condition féminine.

L’écriture vivante, colorée et parfois âpre de Adrienne Yabouza donne une réelle densité à ce roman qui s’indigne sans réserve contre l’injustice contre les deux co-épouses et qui s’attendrit avec pudeur sur leur destinée finalement heureuse. Et, au-delà des agissements des personnages, on perçoit autant la dureté impitoyable d’une société quand elle est dominée sans partage par les hommes que l’esquisse du bonheur quand un homme est respectueux. Ce qui montre aussi que, là-bas comme ailleurs, les femmes ont un long combat à poursuivre pour avoir le droit de vivre pleinement leur liberté et de choisir leur vie sans dépendre de l’humeur et du pouvoir des mâles.

Adrienne Yabouza

Adrienne Yabouza est née en république centrafricaine. Elle est actuellement réfugiée politique en France et vit dans les Côtes d’Armor. Elle a déjà publié trois romans et deux albums pour la jeunesse.

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Prochaine rencontre autour des livres : dimanche 2 juillet – 18h, à l’Arbre-Lyre (Lanleff)

La prochaine « Rencontre autour des livres » aura lieu :
– le dimanche 2 juillet 2017,
– à 18 h,
– à l’Arbre-Lyre, (ancienne crêperie de Lanleff)

Il n’y a pas de thème proposé. Chacune et chacun pourra évoquer le livre ou le texte de son choix, en lire un (court) extrait, en faire un commentaire, proposer un débat…

Comme d’habitude, la « Rencontre autour des livres » sera suivie d’une « auberge espagnole » où tout le monde pourra apprécier plats et boissons que chacun aura apportés.

Nous vous attendons nombreux !

 

 

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La couleur de l’aube – Yanick Lahens (Sabine Wespieser – 2008)

Une femme attend. Elle habite « une île où le Diable a la partie belle et doit se frotter les mains. » Elle essaie de prier. Elle s’appelle Angélique et attend son frère, Fignolé, qui n’est pas rentré depuis la veille au soir… Joyeuse, sa sœur, attend aussi. Et leur mère aussi. Elles sont à Port-au-Prince, capitale de Haïti, « poste avancé du désespoir ».

Cette attente – et tout ce que cela suppose – se poursuit jusqu’aux dernières pages du livre. La parole passe difficilement entre ces trois femmes :  Angélique, soumise, se réfugie dans la prière, s’occupe de son fils Gabriel et soigne les malades à l’hôpital ; Joyeuse, libre, sensuelle, amoureuse, embrasse la vie, ses plaisirs et ses failles, avec une force quotidienne pour garder sa dignité. Leur mère, quant à elle, est chevauchée par ses loas, les divinités du vaudou. Il y a aussi Ti-Louze, « si noire qu’elle en est invisible », qui vient de la campagne et accomplit les tâches les plus ingrates. « Autant dire que la maison est pleine comme un œuf. Que nous nous écoutons respirer. Et qu’à force, l’amour a pris les couleurs de nos rancunes, s’est mélangé à s’y confondre avec nos ressentiments. ».

Celui que l’on cherche, Fignolé, est « récalcitrant, rebelle, habité de poésie, fou de musique. Fignolé n’a pas sa place dans cette île où la débâcle a défait les âmes », Fignolé dont personne n’est en mesure de donner des nouvelles, alors que la ville, chauffée à blanc par la misère, est écartelée par le retour du Prophète-Président, chef du Parti des Démunis.

Dans ce chaos poussé au paroxysme, alors que les armes crépitent, Angélique, Joyeuse et leur mère partent à la recherche de Fignolé, l’une poussée par sa piété, l’autre par son audace, la troisième par la force des loas. Elles tentent d’arracher par bribes des indices pour garder la force de continuer leur recherche.

Yannick Lahens dépeint les habitants de son pays qui ne cesse de glisser dans le gouffre de la misère, tentent de s’en sortir et y retombent. Pourtant, dans cette société complexe où femmes et hommes s’affrontent autant qu’ils s’aiment, il existe un rapport à la vie qui est d’autant plus fort que la mort y est omniprésente. Car il est dit que les morts peuvent revivre. Car la lutte pour la liberté et la justice, incarnée ici par Fignolé et quelques autres, ne cessera jamais. Une lutte pour la vie.

L’écriture de Yanick Lahens est polyphonique. Elle distille tous les possibles contradictoires dans cette île où le surnaturel est omniprésent : «(…) c’est le moment de la journée où nous pourrions nous écouter des heures entières. Le moment de la parole nue. Forte. Sans les oripeaux, sans les béquilles du monde. C’est l’heure où nous allons chercher la parole très loin ou à fleur de vie. Les paroles qui arrivent de ces terres sont lointaines, douces, secouées de rires, déchirées, brûlées, fragiles, puissantes, précieuses. » Elle se charge d’une force âpre, sous la lumière aveuglante d’un soleil impitoyable, où l’ombre peut être un refuge, un voile, un abri, un piège. Où pour survivre, il faut être « une pierre ». Où la vengeance est un ultime rapport à la vie. Où « la lumière blanche, laiteuse de la lune continue, impassible, d’envelopper le monde. »

Avec La couleur de l’aube  paru en 2008 et réédité en poche en 2016, Yanick Lahens a trouvé une place centrale au cœur de la littérature haïtienne, qui s’est confirmée de livre en livre avec, notamment, Bain de lune (Sabine Wespeiser) qui a obtenu le Prix Renaudot 2014.

Yanick Lahens

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Le pique-nique des orphelins – Louise Erdrich (Albin Michel – 2016)

Il y a un mois, je ne connaissais pas l’existence de l’écrivaine américaine d’origine amérindienne, Louise Erdrich. C’est après avoir écouté la toujours intéressante émission d’Augustin Trapenard, « Boomerang », sur France Inter, dont Louise Erdrich était l’invitée, que je suis allé à la médiathèque de Paimpol pour y trouver son dernier livre traduit en français en 2016, mais qu’elle avait écrit en 1986.

Les premières pages donnent le ton du livre : trois enfants voient leur mère, Adelaide, s’enfuir à bord d’un biplan conduit par un pilote acrobate pour qui elle quitte tout. Les deux ainés n’ont plus qu’à monter dans un wagon d’un train de marchandise pour rejoindre une tante quasi inconnue. Le dernier est recueilli par un couple qui vient de perdre un bébé. D’entrée, le lecteur est happé par une situation hors du commun décrite de façon très réaliste dans son cadre et son époque.

Ainsi commence cette chronique familiale : cette scène ne cessera pas de résonner durant une quarantaine d’années, événement initiateur d’une saga où tout se bouscule, se construit, se dissout, se détruit et parfois renait, au sein de cette famille vivant d’un commerce de boucherie à Argus, dans le Dakota du Nord.

La cohérence de ce livre tient à cette famille qui s’étend pour mieux se distendre. Les intrigues se chevauchent les unes les autres. Ce n’est pas tant la famille qui est au centre du livre que les essais souvent vains de s’en défaire. Ou de la vaincre. Dans cette atmosphère souvent lourde qui pèse entre parents et enfants, frères et sœurs, cousins et cousines, il n’y a pas de grand méchant. Mais des êtres cherchant à tâtons de vivre tant bien que mal, pour qui la quête de l’amour mène à des impasses, des secrets, des tabous, de la tendresse parfois, de la violence aussi. Des êtres poursuivis par des esprits plus ou moins bien attentionnés. Le récit ne s’attache pas à des ressorts psychanalytiques mais donne libre cours à la quête, souvent infructueuse, du droit à la différence, physique, sexuelle, sociale, familiale…

Sur cette période de l’histoire américaine, il semble que la société ne bouge guère, à part quelques éléments dérisoires de modernité dont la trace reste superficielle. Même si le sens pragmatique des affaires n’est pas oublié, le vieux cliché du rêve américain symbolisant le progrès laisse la place à l’émergence d’un chaos naissant d’un mouvement circulaire qui ne fait que s’étioler.

Ce récit est éclairé par une écriture particulièrement fine, une imagination florissante, un sens du récit aussi maitrisé que surprenant. On suit Louise Erdrich quel que soit le dédale dans lequel elle nous conduit, se délestant parfois du poids du réalisme comme dans cette scène où un visage de jeune fille s’imprime sur un bloc de glace après une glissade en toboggan, provoquant l’émerveillement des religieuses de l’école qui cherchent à en faire un culte. Ailleurs, l’apparition de l’Indien Russell, un marginal revenu blessé de la guerre de Corée et cloué à un fauteuil roulant, est absolument saisissante.

Cela donne un livre stupéfiant dont la lecture absorbe facilement les presque cinq cent pages : par cette histoire familiale mélangeant réalisme, onirisme et spiritisme, il s’inscrit dans la littérature américaine dans sa façon de décrire, souvent par le menu, les choses et les gens, mais l’enrichit par une relation souterraine avec un outre-soi, libérant force et mystère. Sont-ce les origines amérindiennes de Louise Erdrich qui donnent à son livre toute sa singularité ?

Louise Erdrich

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Samedi 15 avril – 10h30 – Xavier Pierre (poète et éditeur) et Charles Doursenaud (poète et historien)

Xavier Pierre, poète et éditeur, et Charles Doursenaud, poéte et historien, nous font l’honneur de venir présenter à la bibliothèque de Pléhédel leurs multiples activités , notamment la maison d’édition et signer leurs recueils de poèmes, samedi 15 avril 2017, à 10h30.

Un rendez-vous à ne pas manquer pour celles et ceux qui s’intéressent à l’effervescence de la littérature bretonne.

Pour en savoir davantage sur Xavier Pierre, cliquez ICI
Et sur Charles Doursenaud, cliquez ICI


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Lettres noires : des ténèbres à la lumière – Alain Mabanckou (Fayard – avril 2016)

Le 17 mars 2016, l’écrivain congolais-français Alain Mabanckou a prononcé, devant ses collègues du Collège de France et un large public, sa « Leçon inaugurale » dont le titre est très explicite, « Lettres noires : des ténèbres à la lumière ». Il retrace l’histoire de la littérature d’Afrique noire d’expression française, à laquelle il associe les littératures caribéenne et afro-américaine.

Cette histoire débute par la littérature coloniale, liée évidemment à  la colonisation française en Afrique, avec les images et clichés que l’on plaquait (que l’on plaque encore) sur l’homme africain considéré comme inférieur. Elle se poursuit avec les combats menés depuis un siècle pour s’en dégager et l’émergence, qui devient actuellement une belle efflorescence, d’une littérature spécifique d’Afrique noire d’expression française.

Alain Mabanckou observe la dialectique entre cette littérature et la littérature coloniale française « à la fois inséparables et antagoniques » qui aboutit « à un constat indéniable : la littérature coloniale française a accouché d’une littérature dite « nègre », celle-là qui allait revendiquer plus tard une parole interdite ou confisquée par l’Occident, permise parfois ou sous tutelle ou sous le couvert d’une certaine aliénation culturelle jusqu’à la franche rupture née de « négritude, ce courant qui, dans l’entre-deux-guerres, exaltait la fierté d’être noir et l’héritage de la civilisation française » (..) » (pages 27&28). L’auteur retrace  l’évolution de cette littérature, qui prépare et accompagne la décolonisation.  En 1921, le guyanais René Maran, fut le premier noir à obtenir le Prix Goncourt en 1921 avec son livre Batouala. Dès les années 20, les écrivains coloniaux qui vivent dans les Colonies et justifient l’entreprise coloniale, se trouvent remis en cause par les écrivains voyageurs qui dénoncent violemment le système colonial, de Gide jusqu’à Céline en passant par Michel Leiris et aussi l’écrivain journaliste Albert Londres. A côté, d’autres influences ont été importantes comme celle de la littérature arabe, bien antérieure à celle de la colonisation occidentale, celle, plus contemporaine, de la littérature afro-américaine, et celle de sa sœur-jumelle, la littérature caribéenne.

L’auteur retrace l’accélération de la prise en main de la parole et de l’écrit par les auteurs noirs après la deuxième guerre mondiale et la période de la décolonisation, l’arrivée des femmes dans le paysage littéraire, la problématique de la migration qui surgit dès les années 70, l’émergence de la mondialisation dans les années 2000, tout ceci contredisant les âneries insultantes proférées par un Président de la République française à Dakar en 2007 sur « l’homme africain (qui) n’est pas assez entré dans l’Histoire. »

Alain Mabanckou montre combien la littérature francophone peut ainsi se diversifier, se démultiplier, se déployer, non pas pour étendre un empire mais pour réfracter tous les éclats d’un monde aux multiples écritures miroitantes, refusant ainsi « la départementalisation de l’imaginaire ».

En refermant ce livre court et passionnant, je n’ai pas pu m’empêcher de craindre qu’un certain milieu littéraire germanopratin se « départementalise » à force d’en revenir trop souvent aux mêmes icônes médiatiques ou aux auteurs cultissimes toujours vénérés dans l’histoire littéraire nationale. Respirons le grand large !

Alain Mabanckou  prononçant sa Leçon inaugurale au Collège de France le 17 mars 2016. / AFP / JACQUES DEMARTHON

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