Nos vies – Marie-Hélène Lafon (Buchet Chastel – 2017)

Gordana est caissière dans un Franprix dans le douzième arrondissement de Paris. Elle vient d’un des pays de l’Est européen, elle a un « rire acrobatique et sexuel, (…) un cou long, crémeux, solide et charnu, des seins qui dépassent la mesure ». C’est la narratrice qui décrit ainsi cette caissière dont l’attitude et la silhouette l’intriguent. Elle observe aussi un homme qui semble être attaché à Gordana. Elle découvre enfin qu’il s’appelle Horatio Fortunato « fils unique de parents portugais, gardien et gardienne d’immeuble ».

Celle qui observe, commente et intervient dans le récit, c’est Jeanne Santoire, d’une famille de commerçants provinciaux où « (…) les neveux changent les couches et donnent les biberons. (…) ils sont ensemble, personne n’a encore divorcé, personne n’est homosexuel (…) », signe d’un certain conformisme douillettement contemporain. Jeanne, elle, a dévié car elle avait eu une longue relation amoureuse depuis 1967 avec Karim, algérien. Il «  était beau, parfaitement beau ; toutes les femmes le pensaient, le sentaient, sous la peau, dans leur ventre, c’était sans paroles, sans phrases. » « En septembre 1985, il n’est pas revenu d’Algérie. (…) le silence a commencé, son silence, son absence : j’ai tenu, j’ai continué et, pendant des années, j’ai sous-vécu (…) ».

Le titre de ce livre est explicite : il raconte « Nos vies », celles qui gravitent davantage par coïncidence que par choix. Pas de destin exceptionnel mais des vies plus ou moins ordinaires, qui recèlent, en minuscule ou majuscule, les drames, les bonheurs, les silences, les regrets, les chagrins, les secrets qui tressent la vie de chacune et chacun. L’écriture de Marie-Hélène Lafon est d’une justesse parfaite pour faire battre ces cœurs et cogiter ces cerveaux dans leur contradiction, leur singularité et leur complexité. Dans ce Franprix parisien et contemporain, ces gens ordinaires composent un reflet de notre société où le monde entier peut se croiser, se rencontrer et s’éviter parfois. Est-ce cette « ultra-moderne solitude » que chante si bien Alain Souchon ?

Il faut lire « Nos vies » lentement car le livre court tend un miroir de notre société au-delà des consensus ou des imprécations qui obscurcissent notre quotidien, un miroir subtil et captivant à hauteur de femmes et d’hommes comme vous et moi. Ce miroir est enchâssé et magnifié par une écriture qui donne un réel plaisir de lecture grâce à son acuité et sa simplicité.

© Marie-Hélène Lafon : « Nos vies » Éditions Buchet Chastel, Paris, septembre 2017 – 190 pages – 15€
(« Nos envies » est disponible à la Médiathèque de Paimpol.)

Marie-Hélène Lafon

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Le procès de l’Amérique – Ta-Nehisi Coates – (Autrement – 2017)

En 2015, Ta-Nehisi Coates a fait une irruption retentissante dans la pensée critique des Noirs-Américains avec « Between the World and Me » traduit en français en 2016 sous le titre éloquent de « Une colère noire – lettre à mon fils« . Selon Toni Morrison, Prix Nobel de littérature en 1993 et seul auteur afro-américain à avoir reçu cette distinction, Coates est devenu la nouvelle voix capable de remplir le vide creusé après la mort de l’écrivain James Baldwin en 1987. En 2014, il avait écrit un essai dont le titre anglais « The Case for Reparations », qui vient d’être traduit en français et publié sous le titre Le procès de l’Amérique, préfacé par Christiane Taubira qui termine par ces mots du poète palestinien Mahmoud Darwich, « Nous aussi nous aimons la vie quand nous en avons les moyens ». .

Le réquisitoire est implacable. En parcourant l’histoire des Noirs-Américains depuis l’esclavage jusqu’à maintenant, Coates dénoue un apparent paradoxe. « A l’origine de l’Amérique, il y a la spoliation des Noirs et la démocratie blanche, deux éléments qui ne sont pas contradictoires mais complémentaires. «. Il brosse les portraits successifs de cette complémentarité historique tout au long de l’histoire de États-Unis. Au départ, l’Amérique blanche a dénié toute humanité aux Noirs en les réduisant à l’esclavage qui, avec le temps, devenait de plus en plus violent. Après l’abolition de l’esclavage arrachée en 1865, le racisme a survécu, voire proliféré, avec les lois discriminatoires. Au-delà des lois, les droits élémentaires sont bafoués, comme le respect, « (…) l’essence du racisme américain est précisément l’absence de respect. », comme la non-reconnaissance de la cellule familiale pour les Noirs, alors que c’est l’un des fondements de la démocratie américaine, comme l’exclusion implicite ou explicite des Noirs pour bénéficier des lois sociales, des prêts immobiliers.

Même si Coates reconnait que « les Afro-Américains vivent mieux qu’il y cinquante ans », il insiste sur les inégalités restées criantes pour l’accès à l’emploi et au logement. Ce dernier point est important car l’idéal américain est d’être propriétaire de sa maison. Mais la discrimination « a détruit toute possibilité d’investissement là où vient les familles noires. » La majorité des victimes de la crise de subprimes en 2006 ont été des familles noires. L’élection de Barack Obama, le prestige de sa femme Michelle et la réussite de leurs filles ne sont pas des signes probants de la progression de l’égalité raciale mais juste « la preuve de la persévérance singulière de leur famille. ». Coates montre en outre que « la pauvreté noire n’est pas la pauvreté blanche. » . Il note que « Il y aura toujours des Noirs pour faire deux fois mieux. Mais ils apprennent à leurs dépens que la prédation blanche est trois fois plus rapide. » Il est très réservé sur l’Affirmative Action qu’il qualifie de « diversité de bon aloi pour avoir la conscience tranquille.» Car il constate que « les diplômés noirs connaissent un taux de chômage plus élevé que leurs homologues blancs et les candidats noirs sans casier judiciaire auront toujours à peu près autant de chances d’être embauchés à un poste que les Blancs avec un casier. »

Le titre américain de ce livre, « The Case for Reparations » (Plaidoyer pour une réparation) affiche l’idée d’une compensation financière que l’Amérique blanche devrait verser à la communauté noire comme celle que les Allemands ont versé à l’État d’Israël où les Juifs s’étaient regroupés. Coates soutient cette idée d’une compensation. « Plus important qu’un quelconque chèque, le paiement des réparations signifierait que les États-Unis sortiraient enfin de l’enfance, qu’ils ont dépassé le mythe de leur innocence pour acquérir une sagesse digne de leurs fondations. »

Les États-Unis seront-ils sages un jour ? Au vu de la récente élection d’un Président raciste et de la violente hargne renouvelée des suprématistes blancs, la sagesse n’est pas au coin de la rue. C’est une raison de plus pour lire Ta-Nehisi Coates. Et pour regarder l’enjeu sans trembler.

Ta-Nehisi Coates

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Le Jour d’avant – Sorj Chalandon – (Grasset – 2017)

Le monde de la mine dans le nord de la France, en 1974. Son histoire dramatique, la fierté des mineurs, le risque toujours présent d’un coup de grisou, le retraité qu’on « identifiait à sa respiration de poisson échoué sur la grève, à ses tremblements, ses gestes lents, son dos saccagé, ses yeux désolés, à ses oreilles mortes. » Ou «  même le dimanche, même nettoyés dix fois, les cous, les fronts, les oreilles racontaient la poussière de la fosse. »

Joseph et Michel Flavent sont frères et ont la même passion pour Steve McQueen dans le film Le Mans, qui conduit une Porsche 917 appelée Gulf, nom qu’ils donnent à leur mobylette. Joseph se rêve pilote de course automobile. Malgré l’opposition de son père, mineur retraité, il va travailler à la mine. Il est parti vivre avec Sylwia, à Liévin. Le 27 décembre 1974, Joseph descend à la mine dont l’atmosphère est irrespirable. Au matin, on annonce quatre morts suite à un coup de grisou. Au total, il y en aura 42. Joseph fait partie des blessés. Il est conduit à l’hôpital de Bully. Il part « sans ouvrir les yeux, le 22 janvier 1975, vingt-six jours après ses 42 camarades ». Son nom ne figure pas sur la  liste des victimes gravée sur stèle commémorative puisqu’il n’est pas mort au fond de la mine. Plus tard, le père se pend, en laissant un message « Michel, venge-nous de la mine ».

C’est l’histoire de cette vengeance que Sorj Chalandon raconte ensuite. Une vengeance que Michel va accomplir après la mort lente de sa femme, plus de quarante ans après. Il change de patronyme, en prenant celui du coureur incarné par Steve McQueen dans « Le Mans » et devient Michel Delanet. Le cible de la vengeance est Lucien Dravelle, le « chef de fonds » au moment de la catastrophe, appelé comme tous ces collègues le porion « parce qu’ils restaient ainsi immobiles comme des poireaux ». Son but, le tuer. Il le trouve dans un fauteuil roulant électrique  et sympathise avec lui. Il tente de le tuer. Dravelle n’est que gravement blessé. Delanet est emprisonné.

La dernière partie du livre est consacrée à l’enquête et au procès de Delanet redevenu Flavent, Elle renferme un coup de théâtre mené de façon tout à fait virtuose par l’auteur, où l’on comprend enfin le titre « Le Jour d’avant ». La narration de la préparation du procès avec son avocate, Aude Boulfroy, et de son déroulement est extrêmement détaillée, et son issue, tout à fait inattendue. Sorj Chalandon ayant longtemps suivi les procès d’assise pour Libération, son art de raconter les débats pendant le procès lui-même est à la fois réaliste et saisissant. Ce n’est pas seulement la description des rouages de la justice mais aussi celle de l’empreinte de l’exacerbation du drame humain.

Ce roman est un hommage aux quarante-deux victimes de cette catastrophe – elles sont nommées une par une à la fin du livre. C’est aussi un réquisitoire contre les dirigeants des Charbonnages de France obsédé par le résultat financier à l’encontre de la sécurité, réquisitoire étendu implicitement aux conditions de travail dangereuses et inhumaines qui prolifèrent dans le monde d’aujourd’hui. En outre, il ouvre une réflexion sur la vérité et ses leurres, sur la vengeance et la culpabilité, avec une surprenante et poignante plongée dans le monde judiciaire, tout ceci servi par la rigueur romanesque et l’art très abouti de la narration de Sorj Chalandon.

Le Jour d’avant – Sorj Chalandon – (août 2017) –  Grasset- 332p., 20,90 €

Sorg Chalandon

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Grand succès pour le spectacle « Au Café du Canal » consacré aux chansons tendres et engagées de Pierre Perret

Hier, dimanche 19 novembre, la salle des fêtes de Pléhédel était pleine pour écouter, regarder, frémir, rire, être ému en écoutant et regardant « Au Café du Canal », les chansons tendres et engagées de Pierre Perret mises en scène et interprétées par :
Sandra Quelen (Blanche, la jeune fille)
Soaze Quintin (Rosette, la serveuse)
Yves Briens (Marcel, le client)
Philippe Pénicaud ( Bruno, le patron)
Dominique Babilotte (Monsieur Pierre)

                               

 

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La Conversion – James Baldwin (Editions Rivages – 2017)

Depuis la diffusion du film du réalisateur haïtien Raoul Peck, « I Am Not Your Negro », dans lequel, avec pour commentaires, les propos de James Baldwin, le cinéaste retrace la longue lutte, toujours en cours, pour l’égalité des races aux États-Unis, les éditeurs français ont réédité un certain nombre de livres de James Baldwin qui avait complètement disparu des rayons des librairies. Seul Alain Mabanckou avait honoré sa mémoire et son œuvre avec l’intéressant « Lettre à Jimmy » paru en 2007 à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort.

« Go Tell It On The Mountain » est le titre de la version originale du premier roman de James Baldwin, paru aux États-Unis en1952. La première traduction française est parue en 1957 sous le titre « Les Élus du Seigneur ». En 2017, il a été réédité sous le titre « La Conversion »..

Ce livre est totalement captivant au sens propre du terme : difficile de s’en extraire, d’autant qu’il est assez touffu. On ne voyage guère dans l’espace : Harlem est le lieu quasi-exclusif de tout le roman, plus particulièrement une église survoltée en prières et déclamations de foi et de confiance en un dieu à la fois protecteur et rigoureux, dans laquelle Gabriel Grimes est le principal prédicateur. Autour de lui, sa femme, Elizabeth, son fils ainé, John, son fils cadet, Roy, sa belle-sœur Florence. L’ainé, John, 14 ans, est promis à la charge de prédicateur. Roy a été attaqué violemment par une bande de jeunes Blancs. Gabriel lance lamentations et accusations pour chacun, notamment envers sa femme Elizabeth qui n’aurait pas su empêcher Roy de sortir. La tante Florence essaie « de juste mettre un peu de bon sens dans ta grosse tête dure de Noir. (…) et d’arrêter de mettre tout sur le dos à Elizabeth et de regarder les fautes à toi. ». John assiste quasi-muet au règlement de compte verbal, mais ne peut s’empêcher de penser que c’est à lui que ces reproches sont adressés car il se sent détesté par son père. De quoi est-ce le présage ? 

C’est ainsi que commence « La Conversion ». Tout le long des quatre parties du livre qui couvrent quatre périodes différentes de la vie de cette famille, on retrouve les mêmes sujets : la violence familiale, la toute-puissance du père qui, loin de pouvoir rester drapé dans son rôle de prédicateur, reconnait implicitement la fatalité de l’extrême violence de la domination blanche : le refuge dans la recherche continuelle du pardon dans une église aux éclats faussement lumineux de l’espoir d’un Paradis. Les femmes –  la plupart sont courageuses et ont du caractère – restent le plus souvent asservies à leur rôle de jouet sexuel plus ou moins consentant, puis de génitrice, de consolatrices ou de victimes expiatoires.

Tout le long du livre, John, sa famille, sa communauté sont pris dans les rets d’un piège qui les étouffe. Le racisme élève les murs d’une prison sans espoir d’évasion. Les conflits internes à la communauté noire sont plus ou moins arbitrés par l’Église et ses pasteurs, tout aussi faillibles que les fidèles. Cela donne un vision cataclysmique de cette communauté que John, l’alter ego de James, veut quitter sans y parvenir à cause de la violence impérieuse des Blancs. La fin du livre, pourtant, laisse voir une possibilité d’un départ pour John…

Dans ce roman tumultueux, l’écriture de James Baldwin tient du sismographe, en rendant compte de la frénésie de la violence extrême, de la lassitude et de la colère des femmes, de l’élan dramatique de prières communes, du poison du soupçon, de l’extrême sensibilité d’un regard, d’un geste… Et de l’enfermement dans lequel vivent John et sa communauté.

La conversion est la première pierre de la réflexion de James Baldwin contre le racisme et toute autre discrimination, notamment sexuelle. C’est aussi une création littéraire qui allie puissance et finesse, premier jalon d’une œuvre multiforme, qui parle toujours à nos cœurs et nos cerveaux d’aujourd’hui.
Raoul Peck a fait vraiment œuvre utile avec son film  « I Am Not Your Negro », en remettant en haut de l’affiche James Baldwin, l’homme et son œuvre.

La conversion – James Baldwin – paru aux Etats-Unis en 1952 sous le titre « Go Tell It The Mountain » – traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch – (septembre 2017) – Payot-Rivages – 336p., 20,00 €

James Baldwin (en 1965)

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Zabor ou les psaumes – Kamel Daoud (Actes Sud – 2017)

Zabor est un étranger dans sa famille, sa ville, son pays, l’Algérie. Sa mère est morte, son père le rejette. Avec sa voix fêlée et sa démarche entre reptation et claudication, il vit à l’écart d’Aboukir, village figé entre poussière et vent. Il vit avec Hadger, une tante célibataire et un grand-père « tombé dans l’hébétude ». Zabor découvre très jeune dans une bibliothèque poussiéreuse sa passion pour la lecture de livres de toutes sortes. Pour sa famille et son village, c’est une tare, un défaut, une erreur, une malédiction. A l’âge de quatorze ans, il découvre qu’il doté d’un don extraordinaire, : tant qu’il lit, la mort reste à l’écart. A l’inverse, « Quand moi j’oublie, la mort se souvient (…) quand ma mémoire se vide ou hésite, la mort se montre ferme, retrouve la vue comme un rapace des airs et se permet ses vols en piqué qui dépeuplent mon village sous les yeux. »

Kamel Daoud fait de Zabor son interprète pour un flamboyant plaidoyer pour l’écriture, la lecture. « Et si l’écriture est venue au monde aussi universellement mémoire, c’est qu’elle était un moyen puissant de contrer la mort, et pas seulement un outil de comptables en Mésopotamie. L’écriture est la première rébellion, le vrai feu volé et voilé dans l’encre pour empêcher qu’on se brûle. »  Son nom, Zabor, « est né du son que provoqua le heurt de ma pauvre tête sur un fond caillouteux quand je fus repoussé violemment par mon demi-frère (…) ». Ce demi-frère Abdel et ss autres demi-frères sont ses ennemis. « J’ai senti leur odeur de peau de bête et de troupeau. Parfum de l’argent, chez nous, signe de richesse et de racines. (…)  Il ne sait ni lire, ni écrire mais à l’instinct méchant de ceux qui en ressentent le manque ».
Ce don sert la vie et permet le souvenir. « Qui se souvient des anciens aujourd’hui ? Et qui doit sauver ce monde de l’effacement ? Sûrement pas celui qui récite le Livre sans le comprendre. Plutôt celui qui écrit sans s’arrêter sauf pour aller faire ses besoins, manger ou reprendre des forces ne fermant les yeux » (page 69). Car « la langue est le versant impétueux du silence ». C’est également un livre de « (…) colère contre ce Dieu qui engraisse les habitants par cycles, leur fait croire aux délices, puis les écrase par la maladie et la mort. »

Le livre est le récit de ce combat de Zabor qui écrit d’abord pour se trouver lui-même puis pour se battre avec son pouvoir incontestable, celui du livre contre celui de la mort. Le combat contre son père qui ne l’a jamais aimé et ces frères contraints à lui mendier quelques jours de vie supplémentaires. Le combat entre le lettré marginal et le clan illettré et dominant, entre la mort et le temps retenu par la lecture. C’est le combat qu’il se livre à lui-même quand il bute « sur l’invraisemblable convention de l’écriture et la prétention majeure de la langue.»

Le récit est interrompu par des digressions, souvent en italique, dans lesquelles Zabor soliloque ou s’adresse au lecteur. Il livre ses pointillés, ses blancs, ses interrogations, ses exclamations comme le chœur antique commente l’action des personnages, sur un niveau encore plus sensible, fragile, comme balayé par les vents. Il y commente ou déconstruit l’ensemble du récit afin de trouver une description encore plus complète pour lui-même. « Mes cahiers sont gonflés par le torrent d’un récit unique, sans queue ni tête, qui emporte dans son cours violent des murs, des portiques, des odeurs de café moulu ou des mystères d’aisselles féminines, des couleurs de robe, des amandiers étincelants en jets d’eau pétrifiée, qui mêle des dates de naissance, des prénoms et des mains dans une crue totale et ravageuse. » Plus loin, il remet en cause la comparaison avec le torrent en précisant : « A quel moment est né ce torrent ? Pour être exact, il faut inverser l’image : parler non pas de crue mais d’arche. La crue, c’est celle des débris du monde emporté, ces planches et animaux effilochés dans les livres d’enfants, ces arbres déracinés par les pluies, poussés du dos vers la mer, ces incroyants à la bouche hurlante, trottoirs désossés, poteaux tordus, bisons d’huile vides, chaussures dépareillées et buissons. L’arche est justement mon écriture, celle qui tient tête au déluge. ». Ou encore « (…), le livre « est le monde, entièrement. Il est ce qui restera quand le soleil se lèvera à l’Ouest, au Jugement dernier. Oh oui, l’éternité est un livre « à paraître. »  Exemple de passages magnifiques du livre – il y en a tant d’autres – à relire plusieurs fois pour en inhaler tous les effluves.

En contrepoint à ce récit, Kamel Daoud dresse un portrait à l’acide de son pays, de ses rites, de ses habitants, de son régime politique aussi. En parlant de la fête de l’Aïd el-Kébir, il note : « Une odeur de foin, de fumier et de couteaux aiguisés prenait la place des menthes et des eucalyptus. Aboukir se salissait dans une grossière dévoration. » Il développe des portraits d’hommes, de femmes, d’enfants entre la soumission à une religion, à un Etat et l’échappée belle donnée à ceux qui en sont exclus, comme Zabor lui-même dont l’intelligence souvent manipulatrice lui permet de se soustraire à son entourage effrayé et agressif.  Comme sa tante Hadjer, à la bonté et la générosité en dehors de toute obligation de la société.

Autre sujet important, le corps, impensé tout puissant de la religion et du régime policier pour lesquels le corps doit être sous contrôle permanent. Pour Hadjer, « le corps est la fenêtre de Dieu, mais aussi la porte du diable. Le mien était examiné par ses soins, chaque soir, comme un cahier qui devait rester blanc. Si j’étais aussi maigre, ce n’est pas parce que j’étais malade ou mal nourri, mais parce que je n’étais pas encore tout à fait descendu du ciel. ». Ou encore, mais c’est l’auteur lui-même qui note : « Le seul moyen de sauver les femmes décapitées de Mille et Une Nuits, c’est de leur rendre leur propre corps.»

Je pourrai continuer longtemps comme ça, en rendant compte des multiples pépites qui étincèlent tout le long de ce livre. « (..) que pour dire l’essentiel, une écriture ne pouvait se contenter d’un alphabet fini et devait accepter les blancs entre les mots et aux marges des pages. » Et de conclure : « L’écriture est un tatouage. Et derrière le tatouage, il y a un corps à libérer. »

Zabor perd la course entre la mort et le livre. Son père meurt. C’était son meilleur cahier, « une histoire presque parfaite, tant le destin de la quête et l’assouvissement final y sont précis et glorieux. Une histoire dans laquelle mon frère est mon frère, ma mère encore vivante, mon père de retour après une aussi longue absence et il m’accueille avec un rare sourire qui n’est pas un couteau. ». Pour Zabor, la mort « (…) attendra jusqu’à demain, je le ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. »

Un aveu : cela fait plus d’un mois que j’essaie d’écrire quelque chose sur ce livre qui m’a autant transporté que débordé. Je ne suis pas Zabor. J’abandonne ce billet en l’état. Personne n’en mourra.

Zabor ou Les Psaumes de Kamel Daoud – (août 2017) –  Actes Sud – 336 p., 21,00 €.

Kamel Daoud

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Les nouveautés d’octobre 2017

 

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Nos richesses – Kaouther Adimi (Seuil – 2017)

En cette rentrée littéraire 2017, l’Algérie est vraiment à l’honneur avec le livre de Kamel Daoud , « Zabor » (Actes Sud), celui d’Alice Zeniter,  «  L’Art de perdre » (Flammarion ) et celui de l’écrivaine algérienne Kaouther Adimi, « Nos richesses » ( Seuil), trois très beaux livres dans des genres très différents.

Dans le dédale des petites rues d’Alger autour de la place de l’Emir Abd-el-Kader, prenez le temps de vous perdre avant de trouver un véritable Ovni dans l’Alger contemporaine, une librairie. Mais non, elle n’existe plus…
Dans cette ruelle un peu à l’écart, c’est en 1935 qu’un certain Edmond Charlot avait ouvert une librairie dans un petit local. Quatre-vingt-un ans après, ce local, devenu une annexe de la Bibliothèque nationale sous la bonne garde du vieil Abdallah, est vendu pour y fabriquer et vendre des beignets, notamment pour les étudiants de l’université toute proche. Abdallah s’y’oppose avec l’énergie du désespoir. Le local est fermé. « (Abdallah) est planté sur le trottoir, le drap blanc jeté sur les épaules, la main appuyée sur sa canne en bois. Il a les yeux humides et toute la ville a honte d’avoir saccagé ainsi les dernières années de cet homme ».

En 1930, l’Algérie célèbre le Centenaire de la colonisation française, où tout est fait « en sorte que les deux communautés (indigènes et Français) cohabitent au sein de l’école sans se rencontrer. » Cinq années après, Edmond Charlot, 21ans, veut ouvrir « une librairie qui vendrait du neuf et de l’ancien, ferait du prêt d’ouvrages et qui ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontres et de lecture. Un lien d’amitié (..) ». Son ambition : « (…) faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue et de religion, des gens d’ici, de cette terre, de cette mer, s’opposer surtout aux algérianistes.  L’année suivante, il trouve ce local à louer « juste à côté de l’université. C’est minuscule. Sept mètres sur quatre, environ, mais nous y serons bien. » Y commence une vie intellectuelle, littéraire et aussi militante pour dénoncer l’injustice fondamentale de la situation algérienne.

Kaouther Adimi a construit son livre à partir d’extraits du journal d’Edmond Charlot tenu jusqu’en 1961  dans lequel il raconte au jour le jour les continuels soucis et les rares mais exemplaires réussites de sa maison d’édition. Les premiers amis écrivains qu’il édite, ce sont Camus, Giono… « (…) de nombreux clients se pressent aux Vraies Richesses pour emprunter ou acheter. Ils ne sont jamais pressés, veulent discuter de tout : des écrivains, de la couleur de la jaquette, de la taille des caractères. »  Les Vraies Richesses démarrent bien au prix d’un travail harassant. Le jour de ces vingt-trois ans, il note : « Il ne faut rien négliger mais j’ai de moins en moins de temps à consacrer à la littérature qui est pourtant le cœur de cette affaire. » Son Credo, c’est : « Je n’ai jamais dissocié la librairie et les éditions. (…) Je n’arrive pas à croire qu’on puisse être éditeur si on n’a pas été ou si on n’est pas libraire à la fois. ».

Les extraits du journal d’Edmond Charlot donnent un aperçu très réaliste de l’évolution tourmentée de la librairie de 1940 jusqu’à 1961. De 1940 à 1942, c’est la pénurie de papier et d’encre, la censure appelée « Anastasie », avec un séjour en prison pendant un mois. De 1942 à 1944, Alger devient la capitale de la France libre. Les affaires reprennent, « (..) mon catalogue n’a jamais été aussi riche : Bernanos, Giono, le fidèle, Bosco, (…) des auteurs étrangers : Austen, Moravia, Silone, Woolf. ». Il publie le texte de Vercors, Le silence de la mer. Quelques moins après la Libération, il est muté à Paris et participe à l’effervescence de la vie littéraire de l’Après-guerre, y compris les conflits liés à la vie chaotique de la revue « L’Arche ». Il porte un regard sévère regard sur l’envers du décor du monde de l’édition et de la littérature. Les éditions Charlot sont mises en faillite en mars 1949. « Une page de ma vie vient d’être brutalement tournée. »
On retrouve ces carnets plus tard, en 1959. Entre temps, ce que les Français appellent « la Guerre d’Algérie » a commencé. Charlot et ses amis prennent le parti de l’Indépendance. Sa librairie est plastiquée le 15 septembre 1961. « Une vie entière réduite en gravats. » En héritage, il laisse une recette assez surprenante pour écrire…

En contrepoint à ce récit historique, l’auteure revient à Abdallah et son grand drap blanc dans lequel il s’enveloppe. Dernier fidèle de la librairie, il fait le gué devant le local de la librairie. Arrive Riad, étudiant à Paris, qui doit faire un « stage ouvrier » dans le cadre de ses études d’ingénieur. La littérature l’indiffère totalement. Il est chargé de vider le local et de le repeindre. Le conflit est-il inévitable entre les deux hommes ? Finalement, non…

Dans le même élan,  Kaouther Adimi tisse la saga tragique d’un homme tout entier dévoué à la littérature à en devenir héroïque et jette un regard intransigeant sur l’Algérie contemporaine « seul pays au monde qui demande des comptes au peuple et non l’inverse», qui préfère les beignets aux livres, où ceux-ci sont noyés, où « il ne faut pas discuter avec les voisins », où la pénurie en biens quotidiens est rampante, où le football joue parfaitement son rôle de drogue pour oublier la réalité, un pays sous surveillance policière constante comme en témoigne cette Renault grise toujours garée à proximité. Mais la vie y reste parfois ardente, loin des regards officiels…

En fait, la librairie existe toujours. Si je retourne à Alger, j’irai me perdre dans le dédale des rues autour de la place de l’Emir Abd-el-Kader pour trouver le 2 bis de la rue Hamani…

Nos richesses – Kaouther Adimi – (août 2017) –  Seuil – 224p., 17,00 €

Kaouther Adimi (photo HERMANCETRIAY)

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Dimanche 19 novembre – 17h – Au café du canal (chansons tendres et engagées de Pierre Perret)

L’association des amis de la bibliothèque de Pléhédel a le plaisir de vous inviter « Au café du canal » :
– spectacle composé de chansons tendres et engagées de Pierre Perret,
– proposé par Dominique Babillotte et ses amis :

le dimanche 19 novembre 2017 
– à 17h

à la Salle des Fêtes de Pléhédel.

L’entrée est libre.
Les artistes seront rémunérés au chapeau.
Le spectacle sera suivi d’une rencontre avec les artistes et d’une vente de gâteaux et boissons.

 

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L’Art de perdre – Alice Zeniter (Flammarion – 2017)

Peut-on ignorer d’où on vient ? Là est la question.
Pour Naïma, la narratrice du roman, jeune femme vivant aux confins du boboland parisien, aux traits et au prénom venant évidemment de l’autre rive de la Méditerranée, la question lui explose à la figure « (…) et tourne dans sa tête comme la petite musique pénible d’un manège installé juste sous ses fenêtres.  Ses origines familiales du côté de son père, Hamid, sont en Algérie, en Kabylie plus exactement. Quel a été le chemin qui a conduit son grand-père Ali avec toute sa famille à quitter son pays en 1962 en même temps et dans les mêmes bateaux que les « Pieds-noirs » ?

En cinq cents pages, qui pourraient se lire d’une traite tellement c’est captivant, mais qui valent d’être lues pour y réfléchir, Alice Zeniter retrace l’histoire de cette famille secouée par l’Histoire, et dont les origines sont occultées par cette même Histoire.

La première partie décrit la vie quotidienne d’une famille rendue aisée dans les montagnes kabyles, grâce à un pressoir à olive dégringolant dans une rivière. Ali en est le chef. Il a combattu dans l’armée française en 1943/44. Au retour, avec sa femme, Yema, son commerce et le pouvoir symbolique qu’il détient en tant que président de l’Association des anciens combattants, s’écoule une vie cyclique, rythmée par les saisons, les affaires locales et les grossesses de Yema, un « conte de fées », selon les mots d’Ali.

Il entend parler d’indépendance et du F.L.N en novembre 1954. Mais « Le futur ne l’intéresse que s’il est un présent qui continue.» Quand les hommes du FLN arrive, Ali est surpris de ne pas voir de jeunes bandits irresponsables. Mais « s’il n’est pas sûr d’être du côté des gagnants, il n’ira pas. » La guerre devient très violente, avec les vexations et les terreurs infligées par l’armée française suréquipée et les attaques et intimidations du FLN. Quand De Gaulle annonce le referendum sur l’indépendance de l’Algérie, Ali se sent menacé par le FLN. Dans le ferry qui emmène, quelques semaines plus tard, lui et sa famille, vers la France, il a l’impression que « c’est tout le pays qui est entraîné lentement mais inexorablement vers la mer. (..) tout le Sahara grain par grain disparait dans la Méditerranée. »

Fonds privé M. BELLAICHE-DENZER/MEMORIAL DU CAMP DE RIVESALTES

C’est là que commence « une histoire sans héros (…), dans un carré de toile et de barbelés. » Ali, Yema et leurs trois enfants font partie des harkis. Dans le camp de Rivesaltes, « un lieu pour des hommes qui n’ont pas d’Histoire car aucune des nations qui pourraient leur en offrir ne veut les intégrer », commencent les incompréhensions, les frustrations, les privations, la pluie, le froid. Au printemps, toute la famille est transférée dans un autre camp avec des logements de bois, de fibrociment et d’amiante construits quinze ans plus tôt. « Yema veut que son logis minuscule soit impeccable, qu’il soit le plus propre de tous ». La règle du lieu est d’être sain sobre et docile. Les enfants vont à l’école, première étape pour se mêler aux Français. Ali travaille pour l’Office national des forêts. Yema accouche d’un quatrième enfant qui est nommé Claude par l’assistante sociale pour une meilleure assimilation. Il n’y a aucun contact avec la population locale, sauf au moment des élections… Puis direction les HLM de Flers « barres blanches et grises, toutes identiques. »

Trois chemins se dessinent. Celui d’Ali qui n’assume pas son passé d’autant qu’il ne le comprend pas. Et qui « (…) se tient dans la place minuscule qui lui est désormais impartie ». Celui de Yema, qui reste la gardienne du foyer de ses traditions. Celui de Hamid, suivi par ses frères et sœurs : s’intégrer grâce à l’école. Hamid mesure combien il est plus fort que son père. La langue creuse un fossé entre parents et enfants. Ce sont eux qui répondent aux demandes labyrinthiques de l’administration française. Hamid arrête de faire le ramadan, « premier pas vers l’adolescence ». A la religion désuète de ses parents, il préfère la politique. Il découvre la philosophie, de Platon à Pascal, jusqu’à Marx. Lui et ses frères et sœurs « veulent une vie entière, pas une survie. Et plus que tout, ils ne veulent plus à avoir à dire merci pour les miettes qui leur sont donnée. Voilà, c’est ça qu’ils ont eu jusqu’ici : une vie de miettes. (Ali) n’a pas réussi à offrir mieux à sa famille. »

Deuxième chapitre de l’histoire familiale, celui de Hamid, devenu adulte et de Clarisse avec qui il partage vite une vie à deux dans un petit appartement parisien. Clarisse « a la liberté de ceux à qui jamais on a dit qu’ils devaient être les meilleurs mais qu’ils devaient trouver ce qu’ils aiment ». Hamid rentre rapidement chez ses parents pour expliquer un courrier qu’ils viennent de recevoir : le pouvoir algérien dépossède Ali de ses terres. Incompréhension et stupeur d’Ali et Yéma. Courte scène violente et symbolique qui signe la rupture entre Hamid et ses parents, « le passé est mort ». Hamid en rentrant se mure dans le silence. Plus tard, en rencontrant Annie qu’il a connue enfant en Kabylie et qui lui parle de racines, il répond vivement : « Les miennes, elles sont ici. Je les ai déplacées avec moi. C’est des conneries, ces histoires de racines. Tu as déjà vue un arbre pousser à des milliers de kilomètres des siennes ? Moi j’ai grandi ici alors c’est ici qu’elles sont. ». L’une des plus belles et des plus pertinentes phrases que j’ai jamais lues sur la notion piégée de « racines ».

Hamid et Clarisse ont quatre filles, Ils deviennent « des parents, c’est-à-dire des figures immuables entièrement absorbées par l’attention constante que réclament les enfants (…) ils deviennent des images d’eux-mêmes, saisies, inaltérables ».

Naïma, la troisième fille de Hamid et Clarisse, est le personnage principal de la troisième partie de « L’Art de perdre ». Femme libre, indépendante, elle travaille dans une galerie d’art contemporain à Paris. Le patron de cette galerie est également son amant. Une nuit, il lui demande : « Tu connais l’Algérie ? Tu y es déjà allée ? Non, répond-elle ». On est en 2015, année où les attentats deviennent une obsession, « où l’image du monde arabe devient déplorable dans les médias ». Christophe, entre courage et opportunisme, « souhaite mettre en avant des productions artistiques qui viennent de là-bas. » d’autant qu’il veut organiser une rétrospective d’un peintre kabyle qu’il a déjà exposé, Lalla. Un long dialogue s’instaure entre Naïma et le peintre sur le choix des pièces à faire figurer dans l’exposition, avec comme arrière-plan chronique l’histoire de la Kabylie et leurs propres histoires personnelles et familiales. Mais Naïma doit tout reconstituer. De son grand-père Ali, elle n’a connu que ses silences ou ses cris issus de ses cauchemars où se mélangent Allemands et FLN. Elle consulte vidéos et documents issus de chaque camp. « (..) il subsiste de part et d’autre de la Méditerranée des versions contradictoires qui ne paraissent pas être l’Histoire mais des justifications ou des revendications, qui se déguisent en Histoire en alignant les dates. ». Pour aller à Tizi Ouzou afin de récupérer la plupart des dessins qui devront figurer dans l’exposition, elle choisit le bateau pour rejoindre Alger en reprenant à l’envers la traversée parcourue par son père et son grand-père. A Tizi Ouzou où elle est accueillie par « Mehdi et Rachida qui l’entourent d’une constante attention » elle découvre une société moins corsetée qu’à Alger, donnant davantage de liberté aux femmes : l’exception kabyle. Après avoir retrouvé les dessins de Lalla, elle rejoint le village de son grand-père Ali. Elle y est accueillie avec bienveillance, village encore marqué par la présence des « barbus » pendant la décennie noire. Mais elle n’y trouve rien qui puisse la retenir plus d’une nuit. Elle sait d’où elle vient. Mais « n’est arrivée nulle part, (…) elle est en mouvement, elle va encore. »
Loin d’être un échec, cette quête inachevée s’ouvre sur « L’art de perdre » avec le poème d’Elizabeth Bishop cité dans les dernières pages du livre, cet art de perdre qui libère d’un passé pesant. Une forme de détachement qui permet la liberté…

« L’Art de perdre » est un livre passionnant, déroutant, très bien écrit, embrassant des considérations à la fois politiques, familiales, personnelles… Un livre que je n’ai relâché que pour relire un chapitre ou une page ou une phrase, pour y réfléchir ou rien que pour le plaisir, un pur plaisir de lecture.

L’art de perdre – Alice Zeniter – (septembre 2017) –  Flammarion – 512p., 22,00 €

Alice Zeniter
Photo: Astrid di Crollalanza / FlammarionEnt

Entre 2004 et 2006, je suis souvent allé en Kabylie, , la « petite Kabylie » avec Bejaia comme ville principale. Si vous voulez en savoir davantage, cliquez http://jmph.blog.lemonde.fr/2007/07/27/promenades-algeriennes-4-la-kabylie/

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