L’étoile Absinthe – Jacques Stephen Alexis (Zulma – 2017)

Jacques Stephen Alexis est un des grands auteurs haïtiens du milieu du XXème siècle. De son vivant, il a fait paraître cinq livres immergés dans la littérature caribéenne et profondément ancrés dans la spécificité haïtienne. Restait le mythique L’étoile Absinthe, roman posthume inachevé car son auteur a été assassiné en 1961 au moment de son retour en Haïti par le régime dictatorial de François Duvalier. L’étoile Absinthe vient d’être publié par les éditions Zulma, selon le seul manuscrit existant, en respectant les lignes restées blanches et les mots manquants.

L’origine de ce titre étrange se trouve dans un extrait de l’Apocalypse de Saint-Jean où il est question d’une étoile qui tombe dans la mer : « Le nom de cette étoile est Absinthe ; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères. » Le ton est donné.

« L’étoile Absinthe » est la suite du roman de Jacques Stephen Alexis « L’espace d’un cillement » où le personnage principal est la voluptueuse prostituée Nina Estrellita, reine du Sensation Bar et follement amoureuse de El Gaucho. On la retrouve donc dans « L’étoile Absinthe » où elle prend le nom de l’Eglantine. En changeant de nom, elle change de mode de vie et, en s’associant avec une autre femme, Célie Chéri, elle décide d’aller chercher du sel en mer qui sera d’autant plus cher que la navigation sera périlleuse. Elles affrètent un bateau de pêche, le « Dieu le Premier » dont l’équipage est rapidement trouvé, dirigé par le Capitaine Samuel. A peine parti, « (…) dans le lointain, une muraille de plomb mordoré s’élève en demi-cercle de l’horizon, étayant la calotte étoilée de la nuit. A tribord, en plein ciel, parmi les hiéroglyphes de nuages, la poussière des galaxies et les constellations, se déroule un étrange phénomène. D’un foyer qui bat comme un cœur partent de mystérieux cercles concentriques qui scintillent d’un éclat pourpré, vivement s’élargissent, se meuvent et fusent à travers le firmament. » Après une nuit presque calme, commence le combat à la fois apocalyptique et orgiaque délivré par l’équipage de « Dieu le Premier » pour ne pas sombrer, éclaté par les vagues et submergé par un rideau de nuées. Dans un tumulte effroyable, Dieu le Premier tente de traverser la tempête qui se démultiplie. « Tout est baigné de couleurs changeantes, le vert Véronèse vire au bleu vénéneux qui tourne au jaune purulent. » Le combat contre la tempête devient un combat à la fois vital et mythique pour tout l’équipage. L’Eglantine s’attache au grand mât, dernière étreinte ou tentative de résistance. Déodat, le mousse, près de la mort, jouit en une dernière poussée vitale. Dans un ébranlement tellurique, l’équipage de Dieu le Premier livre un dernier combat, puis, seule issue, se réfugie dans la cale où les corps blessés s’enchevêtrent. De longues heures après, après de nombreuses péripéties et conflits plus ou moins larvés et des invocations à Dieu et aux loas, le calme gagne la partie. Dieu Le Premier retourne sur terre et est accueilli par une fanfare aussi frénétique que la tempête maintenant apaisée.

Dernier acte, qui n’a plus rien d’une légende, ce sont les discussions pour payer les marins une fois le sel vendu. Célie Chéri est redoutable. Les hommes intraitables. Le combat n’est pas égal. Puis, le Dieu le Premier remonte le courant. Le petit peuple du port s’agite. « Une puissante odeur faire de mille relents assaisonne l’air piquant où bourdonne la rumeur des blablablas, des jurons, des gros mots et des rires gras. Des filles plantureuses font la nique aux marins et les premiers cris des quincaillières, des chineuses et des porteballes jaillissent aux carrefours du petit matin frisquet. » La vie reprend, banale et explosive.

Une fois écrit tout ça, cela ne dit rien de la force de l’écriture de Jacques Stephen Alexis qui s’empare de tous les codes pour les mélanger, les exacerber, non pour s’éloigner de la réalité humaine ou climatique mais pour les transfigurer pour atteindre ce qu’il a lui-même défini, le réalisme merveilleux. Ce roman inachevé est l’étendard de la liberté d’écrire, de la liberté d’agir, comme l’Eglantine qui, au milieu d’un total chaos, s’arc-boute à la sensualité, à la liberté, à la vie. Même si la réalité d’un pouvoir sanguinaire a été impitoyable, Jacques Stephen Alexis a ensemencé la littérature de son pays avec ce qui en fait, plus de soixante après, toujours un exemple époustouflant de puissance et de liberté.

L’ETOILE ABSINTHE de Jacques Stephen Alexis – Février 2017 –  Zulma – 160 p., 17,50 €

Jacques Alexis Stephen

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Lire à Plourivo : prochain café littéraire, mardi 3 octobre, à 18h, au Bar de la Mairie (Plourivo)

Le premier café littéraire de la  rentrée de nos amis de Lire à Plourivo aura lieu demain mardi 3 octobre à 18 H, au Bar de la Mairie (Plourivo).

L’invité sera Fanch Rebours.
En deuxième partie, nous échangerons nos coups de cœur de l’été (ou des années passées ou de l’automne 2017 qui a déjà bien commencé !)

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L’ordre du jour – Eric Vuillard (Actes Sud – 2017)

Vingt-quatre hommes mûrs ou déjà vieillards se retrouvent dans le palais du président de l’Assemblée : ils sont le gratin du capitalisme allemand en plein essor. « Soudain, les portes grincent, les planchers crissent ; on cause dans l’antichambre. Les vingt-quatre lézards se lèvent sur leurs pattes arrière et se tiennent bien droit. Hjalmar Schacht ravale sa salive, Gustav réajuste son monocle. Derrière les battants de porte, on entend des voix étouffées, puis un sifflement. Et enfin, le président du Reichstag pénètre en souriant dans la pièce. C’est Hermann Goering.(…) ». Quelques minutes après, il est rejoint par Hitler, « souriant, décontracté, pas du tout comme on l’imaginait, affable, oui, aimable même, bien plus aimable qu’on ne l’aurait cru. »
La scène se passe le 20 février 1933. Ces vingt-quatre hommes sont l’incarnation des principales entreprises allemandes, « BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken ». Ces noms résonnent toujours dans notre univers contemporain. Des élections décisives pour l’accession au pouvoir de Hitler vont bientôt avoir lieu. Ils vont se plier aux ordres du pouvoir hitlérien et financer la campagne électorale du parti nazi. « Et ils tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer. ».

Eric Vuillard ouvre tout grand les portes et les coulisses de toutes ces salles de réunion qui protègent les secrets des négociations. Comme un journaliste d’investigation tendant un micro à la sortie de ces réunions, ou même en y assistant discrètement, il reconstitue avec précision toutes ces tractations, les tergiversations des uns, les compromissions des autres, les manipulations et les duperies qui aboutiront qui aboutiront en 1938 à l’Anschluss :  le dernier chancelier autrichien, Kurt Schuschnigg, tente de sauver son poste et est forcé à la démission (après la guerre, il s’installe aux Etats-Unis et deviendra citoyen américain). Il est remplacé par le nazi Seyss-Inquart qui fait appel officiellement au Reich formalisant ainsi l’Anschluss (Vuillard raconte avec une certaine ironie sa pendaison en 1946 à la suite du procès de Nuremberg).

Il narre aussi dans le détail le diner qui a lieu le lendemain à Londres où sont réunis Neville Chamberlain, alors Premier ministre, une partie de ses ministres, dont Winston Churchill, et Joachim Ribbentrop, ambassadeur du Reich. Pendant ce diner, Chamberlain apprend l’Anschluss. Qui cherche alors à manipuler l’autre en étirant les conversations ? Ce qui parait être un exercice de mondanité est un piège que chacun, dans ce contexte tragique, tente de poser entre les pieds de l’autre

On apprend aussi que la Wehrmacht s’embourbe en pénétrant, le 12 mars 1938, en Autriche. Les mauvais esprits ricanent qu’ils se sont trompés de direction. Cela entraîne un gros embouteillage de Panzers provoqué par « (…) un minuscule grain de sable qui se glissa dans la formidable machine de guerre allemande.» On est loin du Blitzkrieg

L’auteur note que « Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas ». Des petits pas entre coulisses et lumières, de réunions en conciliabules, au plus près des manipulations et des aveuglements, des arrangements et des coups-fourrés. Comme dans son livre précédent, 14 juillet (chez Actes Sud également), Eric Vuillard raconte un chapitre essentiel de l’Histoire, vu du plus près possible de l’action, de ceux qui y participent ou qui la subissent. L’Histoire, avec un grand H, quitte son piédestal et devient vivante ou morbide, selon les événements. Son art de l’esquisse des personnages et de la description des lieux fait merveille et coexiste avec des incidentes tout à fait symboliques, comme l’évocation des croquis du peintre et dessinateur Louis Soutter « représentant des êtres noirs, difformes, de grands infirmes palpitants (…). On peut penser que ce long ruisseau de corps noirs, tordu, souffrants et gesticulants, que ces colliers de cadavres augurent quelque chose » .

Dans le dernier chapitre, la famille Krupp réapparait : son conglomérat, et ceux des familles semblables, avaient employé de nombreux prisonniers des camps de déportation, Mauthausen, Dachau, Buchenwald… Ces vingt-quatre vieux hommes du premier chapitre sont des acteurs du cataclysme.
  Eric Vuillard conclue son livre en affirmant que « l’abîme est bordé de hautes demeures ». Combien de hautes demeures  par les temps qui courent… ?

L’ORDRE DU JOUR de Éric Vuillard (2017) –  Actes Sud – collection « un endroit où aller », 150 p., 16 €.

Eric Vuillard

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Entre eux – Richard Ford (Editions de l’Olivier – 2017)

Richard Ford est un écrivain américain à grand succès depuis le début des années 90. Il vient d’écrire un livre sur son père et le publie avec un autre livre qu’il avait écrit sur sa mère, il y a une trentaine d’années. Cela devient « Entre eux », publié récemment en France.

Que cherche-t-on en lisant une biographie ? En savoir davantage sur un auteur connu dont on aime lire les livres et pouvoir mieux les comprendre ? Ou seulement lire un bon livre sans se soucier d’un côté autobiographique de l’ouvrage ? Ou bien en y cherchant quelques pépites sur l’art de vivre ? C’est de cette façon que j’ai abordé Entre eux, n’ayant jamais rien lu de Richard Ford jusqu’à présent.

Ce père, Parker, est représentant de commerce et donc toujours sur les routes. Il ne revient que le week-end à la maison.  Un homme « voué au bonheur », au corps lourd, « au visage charnu et malléable ». Un type sympa, simple. Son mariage avec Edna est d’amour. Ayant un souffle au cœur, il ne part pas à la guerre pour délivrer l’Europe. Pendant longtemps, pas d’enfant. Quand inopinément, au bout de quinze ans de mariage, le petit Richard est né. Le père a trente-neuf ans, la mère, trente-trois. « La présence de l’amour suffirait. Nous allions être heureux. ».  Ce père, toujours absent, reste une énigme. «(…) depuis l’enfance, ses absences continuelles me paraissent le caractériser plus que sa présence intermittente. ». Ses premières leçons retenues par son fils : « composer avec les choses qu’il faut bien gérer, trouver des explications possibles. »

Une première crise cardiaque, puis une seconde obligent le père à s’arrêter de travailler. Il reste la plupart du temps à la maison sans que le mystère que tout père garde pour ses enfants, soit éventé. « Tout s’enfuit ou presque. Sauf l’amour. ». Il finit par acheter une maison dans un quartier résidentiel. Il meurt quelques mois après, entouré de sa femme et de son fils. Une mort qui, incidemment, libérera le fils et en fera un écrivain.

Avec ce récit écrit à voix basse – c’est davantage une confidence qu’un récit –, Richard Ford constate que son père existe par-delà sa mort grâce à des mots qui n’auraient jamais été écrits s’il avait eu « une longévité normale, il est probable que je n’aurais jamais écrit une ligne, tant son influence m’en aurait empêché. » A quoi tient l’acte d’écrire ? A la délivrance permise par la mort du père ?  

La deuxième partie du livre consacrée à Edna, la mère de Richard Ford, a été publié une trentaine d’années avant. Ce récit est écrit avec beaucoup de tendresse et une certaine mélancolie délicatement retenue. Il constate l’éloignement progressif correspondant aux « années d’ébauche et de réalisation pour ce qui me concerne »(page 154), éloignement qui ne conduit pas à l’oubli, mais plutôt à une distance qu’il faut assumer. Edna découvre qu’elle a un cancer du sein. Il lui reste sept ans à vivre. Une maladie grave sépare le malade de son entourage malgré tous les bons sentiments. « (…) à la vérité, tout ce que nous aurions pu faire l’un pour l’autre, nous l’avons laissé passer à ce moment-là. Même ensemble, nous étions de nouveau seuls. ». Mais c’est bien elle qui « a rendu possibles tous mes attachements les plus sincères. ».

La postface à ces deux récits est une subtile réflexion sur le temps qui passe, la fuite des souvenirs et le spectre de l’absence. « L’absence nous encercle, nous infiltre. Le reconnaitre n’est pas une perte en soi, ni même un sujet de regret. La vie est ainsi, autre vérité pérenne qui s’impose à nous. ». C’est ainsi que se termine ce livre doux et implacable.

ENTRE EUX de Richard Ford (2017). Traduit de l’anglais par Josée Kamoun (2017) –  Éditions de l’Olivier, 192 p., 19.50 €.

Richard Ford

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Samedi 30 septembre – 10h30 : Loïc LE GUILLOUZER présente et signe son dernier livre : Hôtel Saint-Sauveur

Samedi prochain 30 septembre, à 10h30, Loïc Le Guillouzer viendra présenter et signer son tout nouveau livre, « Hôtel Saint-Sauveur » aux Editions Goater, à la bibliothèque de Pléhédel

 » L’Île-Grande en 1943, sous l’occupation. Le jour de sa communion, un jeune garçon est témoin d’une scène d’amour torride entre un officier allemand et sa cousine. Pour la protéger, il sera amené à commettre un geste irréparable dont les conséquences le poursuivront toute sa vie. De son côté, la jeune femme défrayera la chronique bien au-delà des représailles au moment de la Libération.

Jeunesses volées, destins contrecarrés, violence ourdie, la guerre aura des conséquences dévastatrices sur la communauté presqu’ilienne bretonne en pleine mutation.
L’affaire déchirera les familles de la presqu’île sur des générations, jusqu’au dénouement en 2014, le jour du soixante-dixième anniversaire du Débarquement.

De la Bretagne aux États-Unis, en passant par l’Allemagne et la région parisienne, une saga familiale à la fois tumultueuse et bouleversante, un grand roman populaire.  »

 

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La pluie avant qu’elle tombe – Jonathan Coe (Gallimard – 2009)

Cela commence par un enterrement, celui de Rosamund dont la mort est accueillie avec un certain soulagement par sa famille. Sa voix, cependant, continue de résonner sous la forme d’un enregistrement où elle commente une vingtaine de photos qui retracent sa vie et, plus encore, celle des autres. Le tout adressé à certaine Imogen, en partie ignorée par la famille. 

On se doute bien dès le début que le sujet sera la famille, ses larmes, ses peines, ses joies et ses morts. Et ses secrets. Et qu’en laissant ces enregistrements, cette tante sans héritier a trouvé comment laisser un héritage immatériel à la famille. Rosamund veut ainsi léguer à Imogen « la conscience de ton histoire, de ton identité ; la conscience de tes origines et des forces qui t’ont façonnée ». En mots moins élégants, dire la vérité restée cachée.

Chaque chapitre est le commentaire d’une seule photo, une note dans le cours du temps, un regard sur le lieu. Mais comme le précise l’auteur, «(…) elles n’ont de valeur que dans la mesure où elles corroborent ma mémoire défaillante. Elles sont la preuve que les choses que je me rappelle – certaines des choses que je me rappelle- se sont vraiment produites, qu’elles ne sont pas des souvenirs fantômes ou des chimères, des fantasmes. Mais qu’en est-il des souvenirs pour lesquels il n’y a pas de photos, pas de corroborations, pas de preuve ?»

Jonathan Coe joue élégamment avec ce procédé  intermittent pour rendre compte d’une chronique familiale. Chaque photo est analysée de près pour essayer d’en découvrir la signification. L’une d’entre elle est « bien plus expressive que les mots que je peux trouver pour la décrire » . Pour d’autres photos, c’est le cadre qui est plus important que les êtres humains, comme cette cuisine étriquée. Les photos sont des marqueurs du temps qui passe, des êtres qui vieillissent, des rêves qui se meurent, du bonheur qui se disloque. Elles peuvent être aussi des énigmes en fonction de la présence ou de l’absence de certaines personnes. Elles ne se livrent qu’en tant que mise en scène d’une réalité révélée par le prisme du commentaire.

Cette mise en distance pratiquée par Jonathan Coe entre pour une grande part dans le charme de son livre. L’autre est la narratrice, femme indépendante sans être indifférente. Sa marginalité lui donne la liberté de penser, se sentir et de parler. C’est la seule qui peut faire ce travail d’archéologie familiale sans avoir à chercher à la rendre compréhensible pour le reste de la famille. Apparitions ou disparitions, d’autant plus que se pose la question d’être capable d’aimer en même temps qu’en être victime, « d’admettre la vérité de deux choses qui se contredisent complètement ». Le roman se termine par un coup de théâtre concernant Imogen, celle à qui sont destinées ces photos. Car se pose la question de son existence même…

Dans ce roman très troublant, Jonathan Coe questionne le sens de la vie, sa logique, sa cohérence. Sous la narration apparemment sage et parfois malicieuse d’une vieille dame mourante, toute vérité dévoilée reste encore dangereuse à confirmer.

LA PLUIE AVANT QU’ELLE TOMBE de Jonathan Coe (2007). Traduit de l’anglais par Jamila et Serge Chauvin (2009) –  Gallimard (Folio), 268 p..

Jonathan Coe (photo Ulf Andersen)

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Fugitives – Alice Munro (Editions de l’Olivier – 2008)

Il s’agit de huit nouvelles, écrites en 2003 par l’auteure canadienne anglophone, Alice Munro, Prix Nobel de littérature en 2013, publiées en France en 2008. Alice Munro est toujours méconnue en France. Il serait temps que les lectrices et lecteurs français(es) la découvrent enfin.

Fugitives est composé de huit nouvelles qui racontent huit femmes qui fuient, fuguent, partent. Ce ne sont pas a priori des aventureuses, mais leur vie familiale ou conjugale ne les retient pas ; elles préfèrent aller voir ailleurs. Ce qui ne signifie pas qu’elles cherchent un autre compagnon, un autre métier. Mais juste aller ailleurs, pour se frotter à une dose d’inconnu, de découverte, chercher d’autres façons de vivre. Fuites parfois réelles ou symboliques, fuites perdues, mais fuites quand même.

Dans la première nouvelle, Carla veut fuir le domicile conjugal. Mais, ailleurs, elle ne devient plus rien. Dans la deuxième, on découvre Juliet qui se passionne pour les langues mortes, autre manière de fuir une société corsetée dans ses préjugés. Dans une autre nouvelle, c’est Penelope, la fille de Juliet qui s’en va. Sans laisser de traces, C’est la seule nouvelle qui n’est pas vue depuis celle qui s’en va mais par celles qui restent et attendent. Dans les huit nouvelles, les hommes ne sont pas toujours la cause de leur fuite, ni l’enjeu. Le vrai enjeu, c’est la possibilité d’être libre, de qui que ce soit. Elles plaquent leur passé pour se réinventer une nouvelle vie. Ou non.

Ce livre est une sorte de dédale dans lequel les héroïnes se perdent et, parfois, se retrouvent. Ce vertige s’incruste dans une vie quotidienne qu’Alice Munro décrit avec lucidité, voire acidité : ce récit n’a rien d’une rêverie dans les limbes. Il est d’une grande précision, comme cette description d’une crise d’hypoglycémie qui terrasse pendant quelques minutes un pasteur.  Elle utilise des expressions qui frappent comme cette description du chagrin : « Elle a l’impression qu’un sac de ciment déversé en elle a rapidement durci. ». Ou la place que la lecture peut prendre : « Elle vivait parmi les livres, consacrant presque tout son temps à la lecture, et se sentant contraindre d’approfondir, de modifier l’ensemble des prémisses avec lesquelles elle avait commencé. Elle manquait souvent les nouvelles du monde pendant toute une semaine. ». Et cette description implacable de ce que les hommes attendent des femmes : « Belles, adorées, gâtées, égoïstes, avec un pois chiche à la place du cerveau. C’était ainsi qu’une fille devait être pour qu’on en tombe amoureux. Ensuite elle deviendrait une mère et se consacrerait tout entière à ses enfants avec une affection baveuse. Elle cesserait d’être égoïste mais garderait son pois chiche à la place du cerveau. A tout jamais. ». Ou ce constat cinglant : « Tu ne mérites pas de pourrir dans ce bled pourri. Tu ne mérites pas de choper leur accent de ploucs. ». Ou bien des réflexions sur l’impossibilité du bonheur : « La vie est toujours si remplie. Nous la passons à acquérir et dépenser, détruisant tous nos pouvoirs. Pourquoi nous laissons-nous accaparer au point de ne pas faire les choses que nous aurions dû, ou aurions pu, aimer faire ? ». Et cette perception étonnante du passé : « Mais ce quel croit faire, ce qu’elle veut faire si elle trouve le temps de le faire, n’est pas tant vivre dans le passé, que l’ouvrir afin de voir une bonne fois pour toutes ce qu’il a dans le ventre.’. Toujours le mot juste, l’expression claire pour exprimer le doute, l’incertitude, le rêve et son renoncement, la vie dans toutes ses contradictions. Notre vie tout simplement décryptée avec finesse et une certaine férocité.

Ce livre doit se lire attentivement et avec l’esprit libre pour en percevoir les pépites multicolores qui éclairent son propos. Cela rend sa lecture en même temps addictive et hypnotique. Du grand art, vraiment.

FUGITIVES (RUNAWAY) d’Alice Munro. Traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. L’Olivier, 348 p., 22 €.

Alice Munro

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Frères migrants – Patrick Chamoiseau (Editions du Seuil – 2017)

L’image du petit Aylan dont le visage est enfoui entre vaguelette et sable sur une plage d’une île grecque est l’un des symboles forts de la tragédie migratoire de ces dernières années. Elle témoigne de la nuit dans laquelle notre monde s’enfonce. Entre la colère, la pitié, l’effarement, et biens d’autres sentiments, certains cherchent à oublier. D’autres tentent de réagir, de penser. Avec Frères migrants, l’un des très grands écrivains français d’origine caraïbéenne, Patrick Chamoiseau, dresse un état des lieux glaçant de notre époque mondialisée sous les fourches caudines de l’ultra libéralisme. « Qu’est-ce donc qu’agir ou que porter-manœuvre au-delà de l’urgence sans délaisser l’urgence ou rater l’essentiel, et sans considérer qu’au principe de ce drame règnent des forces invisibles ? ». Ces forces planétaires prennent des visages divers « (…) jusqu’à soudain prendre carnation malveillante sous une mèche blonde aux commandes de la nation la plus puissante des hommes ». Cette mondialisation mortifère dont les migrants sont le signe et les victimes est une  « (..) barbarie qui surdétermine l’économie, les techniques et les sciences [et qui] fait du monde un lieu plus que jamais indissociable par la seule densité des misères qu’il essaime.».

Et pourtant : « Leur mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain. (…). Et donc, au cœur de cette ténèbre, ce qui n’a pas été prévu, qui s’affirme sur ces pancartes d’intensité amygdalienne, tel le sillage sublimé d’une comète, s’ouvre la mondialité dont a parlé Glissant. »). Dans les pages suivantes, Patrick Chamoiseau reprend et approfondi ce concept créé par son ami et aîné, le poète caribéen Edouard Glissant. Face au Marché qui ne relie que « les pierreries glacées » des capitaux et des marchandises, « la mondialité, c’est cette part dans l’imaginaire qui dans l’instinct dénoue et ouvre à fond, qui dans l’instinct se relie à d’autres imaginaires, qui rallie, qui relaie et relate les sensibilités, la joie, la danse, la musique, l’amitié, la rencontre, et qui surgit des magnétismes de ces rencontres multi-trans-culturelles, orchestrées par le hasard, les accidents, la chance et les errances. ».

L’auteur développe ce concept – ce poécept, pour reprendre un mot qu’il a inventé – dans des pages magnifiques où se mêlent la rhétorique et la poésie, la raison et la passion, les idées et les images, les fulgurances et les explications. Avec ce texte aussi politique que poétique, Patrick Chamoiseau insuffle une force à celles et ceux qui tentent leur chance et risquent leur vie en fuyant leur pays mais qui partagent la même terre. Il fait appel à l’imaginaire d’autant plus riche et débordant qu’il vient à présent du monde entier et qu’il est perceptible par le monde entier.

Il termine par une déclaration des poètes, lueur destinée aux hygiènes de l’esprit, avec un splendide hommage aux migrants : « (..) les poètes déclarent en votre nom que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira des infimes impulsions… (..) Que le bonheur de tous clignote dans l’effort et la grâce de chacun jusqu’à nous dessiner un monde où ce qui verse et déverse par-dessus les frontières se transforme la même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières en cent fois cent fois cent millions de lucioles ! – une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous, les autres pour garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires ».

La mondialité peut-elle vaincre la mondialisation ? J’ai eu la chance de poser cette question à Patrick Chamoiseau rencontré en mai dernier au Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Avec son sourire et sa voix douce, il me répondit : « Croyez-vous les structures en dur ont été toujours plus fortes que les structures fines et douces ? » Ou bien, en reprenant les termes de son livre : Les pierreries glacées seront-elles toujours plus fortes que les cent fois cent fois cent millions de lucioles ? Patrick Chamoiseau invite chacun de nous à esquisser la voie d’un autre imaginaire et à faire partie de ces innombrables lucioles qui forment une lueur destinée aux hygiènes de l’esprit. Chacun a sa part. La résignation et le repli sur de vieilles frontières ne sont plus de mise. Et l’ouverture de notre imagination au monde, plus que jamais indispensable.

Pour approfondir votre réflexion, écoutez cet entretien de Patrick Chamoiseau au sujet de son livre « Frères migrants » : c’est ICI

Patrick Chamoiseau © TOMAS BREGARDIS/PHOTOPQR/OUEST FRANCE

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Lire à Plourivo : « jardin littéraire », jeudi 22 juin 2017 (Chez Jean-Luc Morris)

Nos amis de « Lire à Plourivo » organise le prochain « Jardin littéraire » :
le jeudi 22 juin 2017
à 18h
dans le jardin de Jean-Luc Morris  ( 36, chemin François Ollivier Kermaria, Plourivo)

Le thème pour cette dernière soirée de la saison  est LA POÉSIE.

Apportez ce que vous aimez, ce que vous écrivez, ce que vous publiez… tous les genres sont souhaités.

 

 

 

 

 

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Avant que les ombres s’effacent – Louis-Philippe Dalembert (Sabine Wespieser – 2017)

En 1939, l’État haïtien a voté un décret-loi autorisant ses consulats à délivrer passeports et sauf-conduits à tous les Juifs qui en formuleraient la demande. Et en 1941, quelques jours après l’attaque nippone sur la flotte américaine à Pearl Harbor, ce même État déclarait la guerre contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. C’est autour de ces actes politiques peu connus que l’auteur haïtien Louis-Philippe Dalembert a écrit Avant que les ombres s’effacent.

Le livre est construit autour d’un personnage central, Ruben Schwarzberg, qui raconte sa vie à sa petite-cousine venue en Haïti en secouriste à la suite du séisme de janvier 2010. Cette vie est une véritable odyssée à travers les décennies tragiques du XXème siècle et les pays entre Europe et Caraïbes. Intéressante leçon d’histoire et de géographie qui échappe à l’européocentrisme, entre Pologne et Haïti en passant par l’Allemagne, la France, les États-Unis, Cuba, et cette déclaration de guerre à la fois exemplaire et burlesque, donnant à Haïti une place lointaine mais nécessaire de la lutte contre le nazisme. C’est également une description pleine de sympathie de cette famille juive « entre rires et pleurs » dont les membres sont contraints de se disperser entre Europe, Amérique, Israël et Caraïbe pour échapper au nazisme. Tout cela nimbé d’une certaine ironie quand la tragédie n’est pas trop proche.

Pourtant, j’ai refermé ce livre avec une certaine réserve. A côté de personnages réels ou inventés comme la poétesse haïtienne Ida Faubert rencontrée et l’ami américain Johnny, étudiant en médecine comme le héros à Paris, tout le récit tourne autour de son personnage principal, Ruben Schwarzberg, un homme quasiment parfait, qui a toutes les qualités, qui réagit toujours comme il faut devant toutes les épreuves, qu’il soit à Lodz en Pologne, dans Paris occupé par les Allemands, sur un bateau entre l’Europe et Cuba, en Haïti où il devient un médecin adulé et marié avec une merveilleuse haïtienne. C’est même en raison de son attitude exemplaire que Ruben, enfermé à Buchenwald, a fait partie des quelques prisonniers libérés par ordre du Führer à l’occasion de son cinquantième anniversaire…

Pourquoi avoir transformé un homme en héros quasi-parfait ? Pour donner à ce livre le style d’un conte enchanteur ? Dommage, alors, que la plume soit restée singulièrement académique, loin du lyrisme, de la truculence, voire la transcendance qui font tout le génie de la littérature haïtienne.

Louis-Philippe D’Alembert

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