La couleur de l’aube – Yanick Lahens (Sabine Wespieser – 2008)

Une femme attend. Elle habite « une île où le Diable a la partie belle et doit se frotter les mains. » Elle essaie de prier. Elle s’appelle Angélique et attend son frère, Fignolé, qui n’est pas rentré depuis la veille au soir… Joyeuse, sa sœur, attend aussi. Et leur mère aussi. Elles sont à Port-au-Prince, capitale de Haïti, « poste avancé du désespoir ».

Cette attente – et tout ce que cela suppose – se poursuit jusqu’aux dernières pages du livre. La parole passe difficilement entre ces trois femmes :  Angélique, soumise, se réfugie dans la prière, s’occupe de son fils Gabriel et soigne les malades à l’hôpital ; Joyeuse, libre, sensuelle, amoureuse, embrasse la vie, ses plaisirs et ses failles, avec une force quotidienne pour garder sa dignité. Leur mère, quant à elle, est chevauchée par ses loas, les divinités du vaudou. Il y a aussi Ti-Louze, « si noire qu’elle en est invisible », qui vient de la campagne et accomplit les tâches les plus ingrates. « Autant dire que la maison est pleine comme un œuf. Que nous nous écoutons respirer. Et qu’à force, l’amour a pris les couleurs de nos rancunes, s’est mélangé à s’y confondre avec nos ressentiments. ».

Celui que l’on cherche, Fignolé, est « récalcitrant, rebelle, habité de poésie, fou de musique. Fignolé n’a pas sa place dans cette île où la débâcle a défait les âmes », Fignolé dont personne n’est en mesure de donner des nouvelles, alors que la ville, chauffée à blanc par la misère, est écartelée par le retour du Prophète-Président, chef du Parti des Démunis.

Dans ce chaos poussé au paroxysme, alors que les armes crépitent, Angélique, Joyeuse et leur mère partent à la recherche de Fignolé, l’une poussée par sa piété, l’autre par son audace, la troisième par la force des loas. Elles tentent d’arracher par bribes des indices pour garder la force de continuer leur recherche.

Yannick Lahens dépeint les habitants de son pays qui ne cesse de glisser dans le gouffre de la misère, tentent de s’en sortir et y retombent. Pourtant, dans cette société complexe où femmes et hommes s’affrontent autant qu’ils s’aiment, il existe un rapport à la vie qui est d’autant plus fort que la mort y est omniprésente. Car il est dit que les morts peuvent revivre. Car la lutte pour la liberté et la justice, incarnée ici par Fignolé et quelques autres, ne cessera jamais. Une lutte pour la vie.

L’écriture de Yanick Lahens est polyphonique. Elle distille tous les possibles contradictoires dans cette île où le surnaturel est omniprésent : «(…) c’est le moment de la journée où nous pourrions nous écouter des heures entières. Le moment de la parole nue. Forte. Sans les oripeaux, sans les béquilles du monde. C’est l’heure où nous allons chercher la parole très loin ou à fleur de vie. Les paroles qui arrivent de ces terres sont lointaines, douces, secouées de rires, déchirées, brûlées, fragiles, puissantes, précieuses. » Elle se charge d’une force âpre, sous la lumière aveuglante d’un soleil impitoyable, où l’ombre peut être un refuge, un voile, un abri, un piège. Où pour survivre, il faut être « une pierre ». Où la vengeance est un ultime rapport à la vie. Où « la lumière blanche, laiteuse de la lune continue, impassible, d’envelopper le monde. »

Avec La couleur de l’aube  paru en 2008 et réédité en poche en 2016, Yanick Lahens a trouvé une place centrale au cœur de la littérature haïtienne, qui s’est confirmée de livre en livre avec, notamment, Bain de lune (Sabine Wespeiser) qui a obtenu le Prix Renaudot 2014.

Yanick Lahens

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Le pique-nique des orphelins – Louise Erdrich (Albin Michel – 2016)

Il y a un mois, je ne connaissais pas l’existence de l’écrivaine américaine d’origine amérindienne, Louise Erdrich. C’est après avoir écouté la toujours intéressante émission d’Augustin Trapenard, « Boomerang », sur France Inter, dont Louise Erdrich était l’invitée, que je suis allé à la médiathèque de Paimpol pour y trouver son dernier livre traduit en français en 2016, mais qu’elle avait écrit en 1986.

Les premières pages donnent le ton du livre : trois enfants voient leur mère, Adelaide, s’enfuir à bord d’un biplan conduit par un pilote acrobate pour qui elle quitte tout. Les deux ainés n’ont plus qu’à monter dans un wagon d’un train de marchandise pour rejoindre une tante quasi inconnue. Le dernier est recueilli par un couple qui vient de perdre un bébé. D’entrée, le lecteur est happé par une situation hors du commun décrite de façon très réaliste dans son cadre et son époque.

Ainsi commence cette chronique familiale : cette scène ne cessera pas de résonner durant une quarantaine d’années, événement initiateur d’une saga où tout se bouscule, se construit, se dissout, se détruit et parfois renait, au sein de cette famille vivant d’un commerce de boucherie à Argus, dans le Dakota du Nord.

La cohérence de ce livre tient à cette famille qui s’étend pour mieux se distendre. Les intrigues se chevauchent les unes les autres. Ce n’est pas tant la famille qui est au centre du livre que les essais souvent vains de s’en défaire. Ou de la vaincre. Dans cette atmosphère souvent lourde qui pèse entre parents et enfants, frères et sœurs, cousins et cousines, il n’y a pas de grand méchant. Mais des êtres cherchant à tâtons de vivre tant bien que mal, pour qui la quête de l’amour mène à des impasses, des secrets, des tabous, de la tendresse parfois, de la violence aussi. Des êtres poursuivis par des esprits plus ou moins bien attentionnés. Le récit ne s’attache pas à des ressorts psychanalytiques mais donne libre cours à la quête, souvent infructueuse, du droit à la différence, physique, sexuelle, sociale, familiale…

Sur cette période de l’histoire américaine, il semble que la société ne bouge guère, à part quelques éléments dérisoires de modernité dont la trace reste superficielle. Même si le sens pragmatique des affaires n’est pas oublié, le vieux cliché du rêve américain symbolisant le progrès laisse la place à l’émergence d’un chaos naissant d’un mouvement circulaire qui ne fait que s’étioler.

Ce récit est éclairé par une écriture particulièrement fine, une imagination florissante, un sens du récit aussi maitrisé que surprenant. On suit Louise Erdrich quel que soit le dédale dans lequel elle nous conduit, se délestant parfois du poids du réalisme comme dans cette scène où un visage de jeune fille s’imprime sur un bloc de glace après une glissade en toboggan, provoquant l’émerveillement des religieuses de l’école qui cherchent à en faire un culte. Ailleurs, l’apparition de l’Indien Russell, un marginal revenu blessé de la guerre de Corée et cloué à un fauteuil roulant, est absolument saisissante.

Cela donne un livre stupéfiant dont la lecture absorbe facilement les presque cinq cent pages : par cette histoire familiale mélangeant réalisme, onirisme et spiritisme, il s’inscrit dans la littérature américaine dans sa façon de décrire, souvent par le menu, les choses et les gens, mais l’enrichit par une relation souterraine avec un outre-soi, libérant force et mystère. Sont-ce les origines amérindiennes de Louise Erdrich qui donnent à son livre toute sa singularité ?

Louise Erdrich

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Samedi 15 avril – 10h30 – Xavier Pierre (poète et éditeur) et Charles Doursenaud (poète et historien)

Xavier Pierre, poète et éditeur, et Charles Doursenaud, poéte et historien, nous font l’honneur de venir présenter à la bibliothèque de Pléhédel leurs multiples activités , notamment la maison d’édition et signer leurs recueils de poèmes, samedi 15 avril 2017, à 10h30.

Un rendez-vous à ne pas manquer pour celles et ceux qui s’intéressent à l’effervescence de la littérature bretonne.

Pour en savoir davantage sur Xavier Pierre, cliquez ICI
Et sur Charles Doursenaud, cliquez ICI


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Lettres noires : des ténèbres à la lumière – Alain Mabanckou (Fayard – avril 2016)

Le 17 mars 2016, l’écrivain congolais-français Alain Mabanckou a prononcé, devant ses collègues du Collège de France et un large public, sa « Leçon inaugurale » dont le titre est très explicite, « Lettres noires : des ténèbres à la lumière ». Il retrace l’histoire de la littérature d’Afrique noire d’expression française, à laquelle il associe les littératures caribéenne et afro-américaine.

Cette histoire débute par la littérature coloniale, liée évidemment à  la colonisation française en Afrique, avec les images et clichés que l’on plaquait (que l’on plaque encore) sur l’homme africain considéré comme inférieur. Elle se poursuit avec les combats menés depuis un siècle pour s’en dégager et l’émergence, qui devient actuellement une belle efflorescence, d’une littérature spécifique d’Afrique noire d’expression française.

Alain Mabanckou observe la dialectique entre cette littérature et la littérature coloniale française « à la fois inséparables et antagoniques » qui aboutit « à un constat indéniable : la littérature coloniale française a accouché d’une littérature dite « nègre », celle-là qui allait revendiquer plus tard une parole interdite ou confisquée par l’Occident, permise parfois ou sous tutelle ou sous le couvert d’une certaine aliénation culturelle jusqu’à la franche rupture née de « négritude, ce courant qui, dans l’entre-deux-guerres, exaltait la fierté d’être noir et l’héritage de la civilisation française » (..) » (pages 27&28). L’auteur retrace  l’évolution de cette littérature, qui prépare et accompagne la décolonisation.  En 1921, le guyanais René Maran, fut le premier noir à obtenir le Prix Goncourt en 1921 avec son livre Batouala. Dès les années 20, les écrivains coloniaux qui vivent dans les Colonies et justifient l’entreprise coloniale, se trouvent remis en cause par les écrivains voyageurs qui dénoncent violemment le système colonial, de Gide jusqu’à Céline en passant par Michel Leiris et aussi l’écrivain journaliste Albert Londres. A côté, d’autres influences ont été importantes comme celle de la littérature arabe, bien antérieure à celle de la colonisation occidentale, celle, plus contemporaine, de la littérature afro-américaine, et celle de sa sœur-jumelle, la littérature caribéenne.

L’auteur retrace l’accélération de la prise en main de la parole et de l’écrit par les auteurs noirs après la deuxième guerre mondiale et la période de la décolonisation, l’arrivée des femmes dans le paysage littéraire, la problématique de la migration qui surgit dès les années 70, l’émergence de la mondialisation dans les années 2000, tout ceci contredisant les âneries insultantes proférées par un Président de la République française à Dakar en 2007 sur « l’homme africain (qui) n’est pas assez entré dans l’Histoire. »

Alain Mabanckou montre combien la littérature francophone peut ainsi se diversifier, se démultiplier, se déployer, non pas pour étendre un empire mais pour réfracter tous les éclats d’un monde aux multiples écritures miroitantes, refusant ainsi « la départementalisation de l’imaginaire ».

En refermant ce livre court et passionnant, je n’ai pas pu m’empêcher de craindre qu’un certain milieu littéraire germanopratin se « départementalise » à force d’en revenir trop souvent aux mêmes icônes médiatiques ou aux auteurs cultissimes toujours vénérés dans l’histoire littéraire nationale. Respirons le grand large !

Alain Mabanckou  prononçant sa Leçon inaugurale au Collège de France le 17 mars 2016. / AFP / JACQUES DEMARTHON

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Lire à Plourivo : prochain café littéraire, 6 avril, à 18h, au Bar «Le Houellic» au bourg de Plourivo

Le prochain café littéraire de nos amis de  « Lire à Plourivo » a lieu aujourd’hui, jeudi 6 avril, à 18 H, au bar «  le Houellic« , au bourg de Plourivo.
Au programme, l‘Iran ( en passant par la Turquie), avec le carnet de voyage de Loïc Huchet du Guermeur et de très nombreuses photos projetées sur l’écran géant de l’établissement.

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American Requiem – Jean-Christophe Buchot – Illustrations d’Hélène Balcer et Yann Voracek (Editions La Renverse – 2017)

Que n’a-t-on pas écrit à propos de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, un certain 22 novembre 1963, sous le soleil éclatant de Dallas ? Renouveler la littérature autour de cet événement relève de la gageure. Jean-Christophe Buchot relève le défi en reconstituant les cinq dernières secondes de JFK. Ce qui lui permet de n’être jamais démenti et d’ouvrir toutes les pistes possibles ou non.

L’ambition de l’auteur et la forme de son livre lui donne le champ libre pour interroger tel ou tel événement de la vie de Kennedy pour façonner une version de la mythologie multiforme du personnage. D’emblée, la réflexion se développe autour du mythe de la famille Kennedy arrivée au milieu du XIXème siècle sur le sol américain et dont le patriarche ne doute pas du destin fabuleux qui attend les générations qui suivent. Reste à savoir qui l’incarnera.

C’est donc autour de la famille Kennedy que le presque-déjà-mort recherche les origines de son destin à être tué dans cette ville dont il savait les dangers. Cette famille, exemple éclatant de la réussite à l’américaine mais toujours payée très cher par les trop-tôt disparus : depuis le frère ainé, Joe Junior, mort en 1917 aux commandes de son avion au-dessus de la Manche alors qu’il devait lâcher des bombes des positions allemandes, ; jusqu’à son troisième enfant Patrick, mort prématurément deux mois avant ce 22 novembre, à l’âge de deux jours. C’est encore cette réussite dévoreuse d’amour qui l’amène à quitter Inga, tant aimée, quittée trop vite et trop tôt, pour suivre son destin dans lequel le cœur n’a pas sa place.

Tout le livre est traversé de souvenirs, tant de la vie privée que publique de Kennedy, qui sonnent comme les traces d’une prédestination inévitable et l’annonce d’une mort devenue mythe. Et reviennent ces cinq dernières secondes, ce virage qui contourne un petit square, le soleil impitoyable, les femmes qui l’applaudissent, cette Lincoln au capot bleu nuit, l’immeuble aux briques rouges …

Avec American Requiem, l’assassinat de Kennedy n’est plus un événement historique tant de fois rabâché. L’auteur convie les grands de littérature mondiale – la Bible, Dante, Shakespeare, Camus, Mishima, etc – pour immerger ces cinq secondes historiques dans la mer profonde et incertaine d’un mythe inépuisable. « Pour comprendre les raisons de ma mort, pas besoin d’enquête policière, il suffit de relire le théâtre de Shakespeare et de Camus ». Notons d’ailleurs qu’aucune enquête policière n’a pu révéler de façon certaine les raisons, ni les auteurs véritables de cet assassinat.

« Je me suis fait dessoudé comme je l’avais souhaité, d’une balle en pleine tête, en pleine lumière, au moment propice pour assurer ma sainteté ». Cette affirmation est reprise, déclinée, reformulée de différentes façons dans les dernières pages du livre, donnant ainsi une dimension quasi christique à Kennedy. Car « seule une mort poétique peut assurer ma rédemption »

American Requiem fait éclater les coutures de la narration d’un événement historique en explorant d’autres chemins de sa compréhension, comme seule la littérature est capable de le tenter. Et de lancer des pistes hasardeuses ou non, pour aller au-delà de l’Histoire.

Jean-Christophe Buchot

PS : les illustrations de Hélène Balcer et de Yann Voracek accompagnent le texte de Jean-Christophe Buclot avec une belle élégance énigmatique.

PS2 : American Requiem est édité par une nouvelle maison d’édition basée à Caen « La Renverse » dont l’une des particularités est de publier des livres qui ne sont pas exactement rectangulaires…
Pour en savoir plus sur cette jeune et originale maison, cliquez sur http://editions-la-renverse.com/

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Signature de « Larme de Fleur », par Bernadette Guillouët – samedi 25 mars – 10h30

Bernadette Guillouët nous fait l’honneur de venir présenter et signer son recueil de poèmes, « Larme de Fleur » édité chez « Résilience », demain, samedi 25 mars, à 10h30.

Une belle occasion de découvrir une poétesse originaire de Guingamp qui se définit comme une « femme de l’être« .

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8ème Festival du Livre – Plourivo – samedi 4 et dimanche 5 mars

Samedi et dimanche prochain, 4 et 5 mars 2017 : 8ème Festival du Livre à Plourivo.
Voici le programme.

 

 

 

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Mon cher fils – Leïla Sebbar (Editions elyzad – 2009)

« Mon cher fils »…  C’est ainsi que débute chaque lettre qu’un vieil homme veut envoyer à son fils qui est en France. Le vieil homme est à Alger. Il n’écrit pas lui-même, il dicte la lettre à Alma, écrivaine publique, qu’il retrouve à la Grande Poste d’Alger, construction iconique du style arabo-colonial, aussi lumineuse à l’extérieur que sombre à l’intérieur, dans un quartier d’Alger toujours très fréquenté..

Cet homme a longtemps vécu dans la région parisienne, a travaillé chez Renault sur l’île Séguin. Il a fait partie de la première vague d’immigration venant du Maghreb, quand les grandes entreprises françaises allait chercher dans ces pays récemment décolonisés, la main d’œuvre ouvrière qui manquait alors en France.  Il a choisi de revenir dans son pays pour sa retraite.  Sa femme, ses sept filles et son fils sont restés en France. C’est à ce dernier, dont il n’a aucune nouvelle, qu’il tente de s’adresser. Son fils, qui a refusé de suivre le même chemin que lui. Son fils, toujours animé d’une révolte qu’il avait du mal à exprimer. Son fils qu’il ne comprenait pas quand ils vivaient encore sous le même toit.  Tout le livre est le récit de l’impossibilité de nouer le dialogue, ne serait-ce que furtif, entre son fils et lui-même.

Au fil des rencontres entre le vieil homme et l’écrivaine, peu de mots sont écrits. Mais de très nombreux mots sont dits. Les mots de l’histoire tragique des relations franco-algériennes, et celle des Algériens qui ont lutté pour leur indépendance dans une guerre atroce, ces Algériens qui ont travaillé dans les usines parisiennes et d’ailleurs. Les mots de ce lien si complexe entre l’Algérie et la France, deux pays dont les histoires se frottent et se fracassent depuis bientôt deux siècles. Plusieurs fois revient le nom de Isabelle Eberhardt, cette écrivaine d’origine russe, qui s’installe au début du XXème siècle en Algérie en vivant parmi les Algériens et dont les récits publiés après sa mort et présentent la réalité quotidienne de la société algérienne au temps de la colonisation française.

En voulant écrire à son fils, le vieil homme essaie de comprendre sa vie, de la légitimer face au mépris que son fils lui jetait à la figure car il le trouvait trop soumis aux patrons, aux Français. Alma elle-même tente de rechercher une histoire de son pays, seul son père est encore près d’elle, sa mère est retournée en Bretagne. Elle recherche l’histoire des femmes de son pays, celle qui n’est pas racontée tant la femme n’a pas d’histoire personnelle dans le carcan d’une religion fossilisée, au mépris d’une tradition où elle a été chantée et fêtée comme rarement dans d’autres civilisations. D’autres histoires familiales se fondent avec celle du vieil homme et d’Alma. D’écritures en confidences, c’est une description d’une réalité complexe, avec tout ce qu’il y a d’incertain, de violent, de surprenant, de fortuit, de tranchant. Elle vient de diverses sources mais reliées par cette histoire faite de compositions et de décompositions. L’histoire de ces vies où l’on ne réussit pas à vivre « entre l’infini du ciel et du sable, de l’ocre et du bleu » comme il est dit dans le Coran.

A la fin du livre, le vieil homme apprend où est son fils, épilogue dont l’écho résonne de façon assourdissante à l’heure actuelle. Écrit il y a huit ans, ce livre pourrait presque avoir été écrit récemment, tellement les choix de jeunes gens dont certains utilisent la révolte et le dégout, aboutissent à des destins tragiquement similaires. Et enflamment notre époque.

[ voir aussi la chronique à propos d’un autre livre de Leïla Sebbar, « Le ravin de la femme sauvage » ]

Leïla Sebbar (photo lepopulairre.fr)

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Au commencement du septième jour – Luc Lang – Stock (2016)

Il s’agit, a priori, d’une chronique familiale, trois frères et sœurs : Thomas, informaticien surdoué, marié avec Camille qui vient d’être victime d’un mystérieux et fatal accident de voiture, père de Anton et Elsa. Il travaille dans une start-up en pleine croissance, « vivant avec ivresse l’invention d’une monde global », sommet symbolique de la modernité connectée et totalitaire en mettant au point un logiciel de surveillance du temps de travail. Jean, le frère ainé, ingénieur agronome, est resté au pays, dans les Pyrénées, pour s’occuper de l’élevage familial de moutons en maintenant une exploitation de type traditionnel, le contraire absolu de l’univers de son frère. Pauline, la sœur ainée, travaille dans une ONG au nord du Cameroun, dans une région menacée par Boko Haram, en appartenant «à cette cohorte rare de Blancs qui mendiaient leur pitance sur le continent noir, parce qu’ils s’étaient égarés dans le rêve illusoire de l’Afrique somptueuse et sauvage. ». Trois destinées divergentes, chacune emblématique d’un aspect de notre monde, mais enracinées dans un même passé familial tragique toujours en résurgence.

Chacune de ces trois parties – Paris, Les Pyrénées, le Cameroun – met l’accent sur un aspect du monde actuel. A Paris, la férocité de l’univers orwellien des start-ups aux exigences diaboliques. Dans les Pyrénées, la beauté d’une nature sauvage où la vraie vie, celle du maintien d’une ruralité salvatrice, n’empêche pas les catastrophes avec ce constat : « La vie est une prison, on est enfermés dans le malheur ». Au Cameroun, la description apocalyptique d’un pays maintenu dans la pauvreté par le néo-colonialisme dont l’instrument est un Président au pouvoir depuis plus de quarante ans, corrompu et brutal, mais désarmé face à la menace de Boko Haram….

Cette saga familiale enjambant le temps et les kilomètres est développée avec un art de la narration stupéfiant, une écriture dont la capacité descriptive s’inscrit dans les mots autant que dans le rythme de la phrase, un contexte qui, à chaque fois, loin d’être un décor, devient partie prenante du récit, dont l’élaboration complexe reste pourtant limpide. Et ces phrases en mots bousculés, en torrents bouillonnants, en chutes vertigineuses, en escalades escarpées, ces phrases qui dégringolent, qui se cognent, qui rebondissent, filent impétueusement grâce à des sensations précises et des perceptions à fleur de peau, vers une conclusion, toujours en suspens.

Luc Lang a fait de ce roman une course effrénée, celle de notre époque devenue folle, celle d’une famille dont les plaies sont imprescriptibles, celle d’un livre parfaitement abouti.

Luc Lang (photo Ulf Andersen)

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