Allah superstar – Y.B. (Grasset)

allah-superstar-141204Ce livre a été publié en 2003. C’est en flânant entre les rayons de la médiathèque de Paimpol que je l’ai trouvé : résonance évidente avec l’actualité des attentats de Paris. L’auteur écrit sous ses initiales depuis son activité de journaliste algérien à El Watan, l’un des deux quotidiens algériens indépendants, pendant la guerre civile qui a ensanglanté l’Algérie durant les années 90 : sa tête était mise à prix par les islamistes. Il vit en France depuis 1998. Son nom complet est Yassir Benmiloud.

Allah superstar est le récit volubile de Kamel, algérien, arrivé en France à l’âge d’un an. Il habite Évry, dans une « cité » comme il y en a tant autour des grandes villes françaises. On est peu après la destruction des Twin Towers de New-York. Kamel est plongé dans l’univers de la télévision, des Guignols de l’info, de Popstar, etc. Il veut être star car « (…) un jeune d’origine difficile issu d’un quartier sensible en zone de non-droit donc un Arabe ou un Noir, eh bien, il a pas le choix : soit il est star, soit il est rien » (page 11). Se déroule tout le long du livre une tchatche d’enfer, souvent très drôle, donnant à l’ensemble du livre l’allure d’un long sketch de Jamel Debbouze, l’idole du narrateur.

Il voit régulièrement un Cheikh, pas éloigné des fondamentalistes. Il imagine un sketch qu’il montre à ses potes du quartier dont le pitch est «  un islamiste qui vient demander une subvention pour l’association qu’il vient de créer à Évry (…) » dont le nom est « Jeunesse et Djihad » ! Et le sketch finit pas une explosion (factice bien sûr, ce n’est qu’un sketch…). Évidement, lire ça quelques jours après les attentats contre Charlie Hebdo et du Hyper Cascher m’a arrêté net avec l’intention de refermer le livre fissa. Mais j’ai poursuivi ma lecture jusqu’à la fin : Kamel (qui prend comme nom de scène Kamel Léon …) finit par arriver à monter son sketch, d’abord dans le métro, puis dans un théâtre. Il devient une vedette de la télévision. Il redonne son sketch à l’Olympia… je ne dévoile pas la fin.

Que peut bien dire ce livre, en ce mois de janvier 2015 ? Quelles questions posent-ils à présent ?
Que la menace djihadiste ne date pas d’hier ? Qu’elle est enracinée dans les cités ? Que la France a totalement loupé l’intégration de sa population immigrée de confession musulmane, pour reprendre les termes politiquement corrects en cours aujourd’hui ?
Que l’industrie du spectacle, et plus particulièrement l’humour, est capable de recycler n’importe quel discours. Jusqu’à quel point ? La liberté d’expression a-t-elle une limite ?
Y.B. se doutait-il du caractère annonciateur de son livre ? Aurait-il joué autant la provocation pour conjurer cette menace avec ses convictions qui ne sont en rien celles d’un djihadiste ?

Le référence au livre de Frantz Fanon « Peau noire, masques blanc » n’est pas une provocation de plus mais une mise en perspective : « Quand il arrive au nègre de regarder le Blanc farouchement, le Blanc lui dit : ‘Mon frère, il n’y a pas de différence entre nous’.

YB par Cabu

YB par Cabu

Pourtant le nègre sait qu’il y a une différence. Il la souhaite. Il voudrait que le Blanc lui dise tout à coup : ‘Sale nègre’. Alors, il aurait cette unique chance de ‘leur montrer…’. Mais le plus souvent il n’y a rien, rien que l’indifférence, ou la curiosité paternaliste. L’ancien esclave exige qu’on lui conteste son humanité, il souhaite une lutte, une bagarre. Mais trop tard : le nègre français est condamné à se mordre et à mordre. » (pages 191 et 192). On peut remplacer nègre par arabe…

Évidemment, sans les récents attentats, j’aurais lu ce livre dans un grand éclat de rire du début jusqu’à la fin en acceptant son côté provocateur, son ambiguïté, son humour et son cynisme, ses remarques bien senties sur la situation de l’immigration…

Mais peut-on encore en rire ? Il paraît que oui.

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