Bain de lune – Yanick Lahens (Sabine Wespieser éditeur)

Bain de luneUne femme échouée sur une plage, blessée, meurtrie, mourante… ? Elle n’est pas loin du village de sa famille, de son enfance, elle remonte le fil de sa généalogie, en appelant à son secours ses ancêtres et les dieux du vaudou…

« Bain de lune » est l’histoire de cette famille, les « Lafleur », paysans pauvres qui vivent dans un petit village isolé d’Haïti, Anse Bleue, « monde sans école, sans prêtre, sans juge et sans médecin ». Quatre générations  vivent et subissent l’évolution de Haïti depuis les années 50, époque où le village vivait encore en quasi-autarcie, mais sous le joug de potentats locaux régnant sans partage sur la région. L’un de ces potentats est Tertulien Mésidor qui a accaparé toutes les bonnes terres de la région.

Tout au long du dernier demi-siècle, le destin de la famille Lafleur va croiser celui de la famille Mésidor. Croiser dans tous les sens du terme puisque, à deux générations d’intervalles, un « Mésidor » et une « Lafleur » tomberont violemment amoureux l’un de l’autre . Au-delà de ces romances où prennent place le plaisir et la possession, le désir et la violence, se noue l’histoire de leurs relations sociales, économiques et politiques marquée aussi par le culte vaudou, vu trop souvent par les occidentaux comme une superstition ensorcelée offrant un dérivatif indispensable à des conditions de vie extrêmement dures. Le vaudou est surtout un culte permettant aux vivants de rejoindre les divinités du pays d’origine, la Guinée, paradis d’où les ancêtres des Haïtiens ont été enlevés par la Traite des Noirs, une sorte de paradis perdu…

Les relations entre les deux clans sont étroites, totalement déséquilibrées mais, dans un premier temps, relativement indépendantes des soubresauts politiques de la capitale, Port-au-Prince. La vie locale est structurée par des droits de propriétés usurpés, des rapports de force violents et des relations sociales de proximité, ne serait-ce que sur les marchés, lieux de toutes les rencontres. C’est ainsi que Dieudonné nait, de l’union entre Olmène Dorival, 16 ans, qui fait partie de la famille « Lafleur », et de Tertulien Mésidor, 55 ans. Une fête commune permet aux deux familles de célébrer ensemble cette naissance.

Mais il n’y en aura pas d’autres. En 1962, , « l’homme au chapeau noir et aux lunettes épaisses » – il s’agit du sinistrement célèbre « Papa Doc » – commence à installer sa dictature. Le livre change de ton. Il devient la chronique de ces cinquante années où Haïti est tombée de crises en spoliations sous le joug d’un système politique tyrannique et surveillé par le voisin nord-américain. Chronique vue depuis Anse Bleue qui ne peut plus vivre sans ignorer les conséquences des évènements de la capitale.

Le nouveau pouvoir organise sa propagande et son système policier. Des milices sont créées pour encadrer et réprimer, le cas échéant, la population. L’ordre social est mouvant, certains grimpant dans la hiérarchie en prêtant allégeance au dictateur. Commence le temps des meurtres à peine dissimulés, des disparitions inexpliquées. Olmène, témoin involontaire d’un meurtre, préfère partir, laissant Dieudonné à ses parents. Tertulien essaie de récupérer sa compagne sans y parvenir. Il préfère alors ignorer totalement son fils.

Le prêtre local, le Père Bonin, appelle à la rébellion. Une certaine incompréhension s’établit entre le village et lui à cause du culte vaudou dans lequel le prêtre ne voit que « des rites de sauvage ». Reste cependant une estime mutuelle mais inopérante.

La famille Lafleur, dont l’un des membres fait partie de la milice, profite à la marge de certaines facilités car, ainsi, « la misère relâchait son étreinte ». Mais l’horreur devient manifeste, la crainte est toute-puissante, la misère redouble, la terre elle-même se rebiffe, d’autant que l’abattage des arbres pour faire un barrage au profit d’un potentat local détruit les barrières naturelles…

Ils sont témoins involontaires d’un autre meurtre, celui d’un kamoken (opposant à la dictature de PapaDoc). A la lecture d’une lettre retrouvée sur lui, ils mesurent l’horreur dans laquelle le pays est tombé. La sidération est entière. « Nos interrogations enjambèrent la peine, le courage et les larmes, nous laissant face à un gouffre. »

Les années passent, plutôt mal que bien. Le Parti des Démunis, récemment créé, prend de l’ampleur, se fortifie et montre l’absurdité du régime présent. Affrontement sanglant avec le Parti des Riches. Un matin de février 1986, le chef du Parti des Démunis, le  prophète (il s’agit de Jean-Bertrand Aristide qui a dominé la vie politique d’Haïti jusqu’en 2004) prend le pouvoir à Port-au-Prince. Rapidement, il trahit l’attente de ses partisans, devient dictateur comme son prédécesseur, est chassé du pouvoir, y revient un peu plus tard dans les bagages des Américains. Durant ce grand charivari, les villageois se posent « des questions sur le chasseur et la proie, ceux qui écrasent et ceux qui sont écrasés. Sur ceux qui sont pauvres depuis le commencement et le resteront jusqu’à ce que résonnent les trompettes du Jugement dernier.»

Arrive l’heure du « développement », promu par Abmer, le fils ainé de Dieudonné. Et aussi l’heure de la cocaïne nuitamment larguée par des avions. Jimmy, le petit-fils de Tertulien, revient au pays. Il affirme : « Je suis de retour et vous allez le sentir. » Comme un éternel recommencement…

Ce récit sur plus d’un demi-siècle est une plongée dans l’histoire de ce pays qui semble prisonnier d’un destin maléfique. Le grand talent de Yanick Lahens est de renverser cet aspect grâce à une fresque très incarnée rendant compte des mécanismes historiques et humains qui sont à l’origine de ce destin qui ne résulte en rien d’une quelconque malédiction céleste.

En contrepoint à ce récit familial, politique et historique, il y a cette femme échouée au bord d’une plage, aperçue dès le début du roman. C’est un ouragan qui l’a laissée sur cette plage. Elle porte des sandales rouges. Elle fait partie de la famille « Lafleur ». Elle se rappelle ses aïeuls et aïeules, Orvil, Ermancia, Olmène, Tertulien… Et Jimmy, l’homme qu’elle a aimé, qu’elle aime encore. Elle revient de loin. Elle invoque les divinités vaudou-es. De chapitre en chapitre essaimés tout au long du récit familial et historique, elle évoque sa propre histoire, reflet symbolique de celle de sa famille dans une échelle de temps totalement personnelle. Elle sait qu’elle va mourir et rejoindre les divinités du vaudou. Ce récit qui traverse en filigrane le reste du roman est d’une singulière et tragique beauté, dans l’appel aux divinités vaudou-es qui survolent l’ensemble du livre, que cette femme, appelée symboliquement « Cétoute » convoque pour les rejoindre dans l’autre monde. Une vision du vaudou qui donne à ce culte une puissance qui disqualifie la vision occidentale d’une simple pratique superstitieuse.

Pourtant, ce n’est pas cette femme mourante qui a le dernier mot : c’est Abner, son frère, celui qui croit au développement. « Contrairement à nous, Abner, d’une machette invisible, semble arracher les broussailles et s’avançait. Nous avons régler notre pas sur le sien ». Ce sont les dernières lignes du livre, surprenant épilogue, presque optimiste. Rien n’est fatal en Haïti.

Est-il besoin de dire que « Bain de Lune » est écrit avec une maitrise et une sensualité magnifiques, restituant la chair et le ciel, la terre et la lumière, la souffrance et le plaisir, les montagnes déboisées et les ouragans de Haïtï, la pauvreté des habitants du village et la richesse de leur imaginaire, la dureté sans rémission des gens de pouvoir. Et aussi leurs rencontres, leurs confrontations, leurs mélanges …

« Bain de lune » vient de remporter le prix Femina. Amplement méritée, cette distinction met à l’honneur Yanick Lahens, la grande et splendide romancière de la terre haïtienne.
(Une version plus développée de ce texte est disponible en cliquant sur ce lien)

Yanick Lahens

Yanick Lahens (photo Francetv info)

 

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