Les brasseurs de la ville – Evains Wêche – Editions Philippe Rey (2016)

Les brasseurs de la villePoursuite de mon exploration de la littérature haïtienne, avec le jeune écrivain Evains Wêche, dont le premier livre, « Les brasseurs de la ville », est paru au Québec en 2014, et en France, cette année, chez la belle maison d’édition Philippe Rey.

Surprise ! Là, pas de loas, peu de références au fonds traditionnel de la culture haïtienne, (presque) pas de zombie… On est à Port-au-Prince, dans un quartier pauvre, Carrefour. Un homme parle, il aime et désire sa femme, leurs enfants dorment à même le sol. Il part travailler, se sent SDF, « Sans Destination Fixe », dans le tumulte insensé, multicolore et bruyant de celles et ceux qui vont « brasser » la ville. Brasser, c’est plonger dans cette ville tentaculaire, anarchique, délabrée, et y chercher un travail. « Mais le travail, on ne le trouve pas ici. Ça peut arriver qu’on te le donne. Ça se fait toujours par complot. ». Un travail pour la journée, pour une semaine, toujours au bord du chômage et noyé dans l’exploitation sans répit, ni honte. Il travaille sur un chantier, est maître pelle, prépare le mortier sans même un malaxeur.

Sa femme prend le relais du récit. Elle était couturière. Maintenant, elle revend des serviettes. Le soir, «  on a juste le temps de donner  aux enfants le maigre repas que Babette nous a laissé avant de nous abandonner au sommeil sur le vieux matelas de coton. »  Babette, leur fille ainée, elle est belle, elle a eu son brevet. Tous les espoirs sont permis… Il lui faut trouver un homme riche.

C’est autour du destin de Babette que le récit va se développer en alternant la parole de son père avec celle de sa mère, Babette que le riche R. Erikson installe dans une maison luxueuse. Les parents ne voient plus guère leur fille, mais reçoivent de quoi améliorer leur quotidien et habitent à présent une maison pourvu de tout le confort moderne.  A quel prix ?

Ce récit est la description d’une trajectoire tragique, symbole de la dérive d’un pays qui se « putanise » pour pouvoir survivre. Comment enrayer cette machine infernale que l’extrême précarité leur avait présentée comme une issue possible. Ils en perdent les seules choses qui valent dans leur vie : leur amour, leur famille. « Je t’aime, mon amour. Je sens mon cœur grand comme ça tandis que mes moyens ne sont qu’un poing contre la gueule de la vie dure. Elle est coriace, la vie. Et elle fait mal. ». La mère accepte ce marché. « Pourquoi devrions-nous toujours bouffer de la merde quand d’autres jettent des cuisses d’oie dans leur poubelles ». Le père le refuse. « Nous sommes en train de nous tuer, mon amour ».

Ce récit familial fait corps avec la réalité quotidienne de Port-au-Prince, celle des camionnettes bondées à la chaleur étouffante où les discussions fusent de toute part, entre révolte et fatalisme. Celle des manifs où se mélangent revendications personnelles et mots d’ordre généraux. « Ils nous ont envoyé les policiers pour nous empêcher de revendiquer nos droits. Pour nous empêcher de réclamer nos millions. Je comprends les crises politiques de cette ville. Les pauvres en ont marre d’être pauvres. Il faut nous dédommager de tout. ». Les infrastructures sont en ruine.  « L’hôpital est le lieu où l’on nait, et aussi où l’on meurt. L’hôpital, c’est la voisine de l’au-delà ». L’espoir même d’une démocratie basée sur le vote n’est qu’illusion. Les fonctionnaires, ceux de l’Etat haïtien (ou ce qu’il en reste), ceux des ONG, ne sont que des incapables ou des prédateurs. Description implacable d’un pays qui, pour survivre, est « comparé à une putain que les membres de la communauté internationale se passeraient à tour de rôle ».

L’écriture de Evains Wêche accompage la violence de ce livre, et son ambiguïté aussi : elle esr très rythmée, très descriptive, bariolée, agitée, mais aussi parfois emprunte de tendresse, d’amour profond, comme tout le dialogue désespéré qui survole ce récit, celui de la mère et du père, dialogue qui finit par se briser. Mais la vie continue. « Si ça se trouve, Babette sera un jour Shakira. ».

Avec cette fin en pirouette, en rêve insensé, en illusion tragique, Evains Wêche enterre encore davantage le destin de son pays où les loas ne protègent plus des viols, des meurtres, des vengeances, où les zombies n’ont plus de pouvoir. Livre magnifiquement désespéré qui largue les amarres d’une tradition liée intimement au surnaturel, où il ne reste que cette question brutale : jusqu’où peut-on aller pour survivre ?

Evains Wêche

Evains Wêche

(79)

Ce contenu a été publié dans Lectures, Roman, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *