Caché dans la maison des fous – Didier Daeninckx (Editions Bruno Doucey – 2015)

cache dans la maison des fous(Ce livre, dédicacé par l’auteur aux lecteurs de la bibliothèque de Pléhédel, est disponible à la bibliothèque)

Une femme descend d’un train dans la gare de Neussargues, en Lozère. Elle a 23 ans, elle s’appelle Denise. Elle approche une ambulance à gazogène. Elle y entre après avoir échangé un message codé. A l’arrière, un gémissement, puis un cri perçant suivi d’une longue plainte… Dès le début, une ambiance étrange et lourde s’installe. Où Didier Daenincks veut-il mener son lecteur ?

Progressivement, les silhouettes se précisent, les noms d’emprunts se dévoilent, ainsi que la fonction de la grande maison qui rassemble tout ce monde, fous, soignants, maquisards, résistants… On est en 1943. Cet asile de fous, l’asile de Saint-Alban, n’est pas comme les autres : sous la direction du médecin français, Lucien Bonnafé, et du psychiatre catalan, François Tosquelles, de nouvelles méthodes psychothérapeutiques à l’origine de toute la psychiatrie moderne y sont inventées, pour ne plus considérer le fou comme un aliéné tout juste bon pour mourir. Les mots des fous résonnent avec ceux des poètes : Paul Eluard et sa femme Nush s’y cachent sous un nom d’emprunt pour se soustraire à l’occupant, entrer en résistance et organiser l’impression de poèmes. Un des « aliénés », Auguste Forestier, crée des statues qui seront les premiers pas de l’Art Brut de Dubuffet. Un autre, garçon-boucher, tapisse les murs « de dessins et textes très fournis, dont les supports consistaient en des pages de journaux, des papiers d’emballages, des sacs de ciment (…) qui dit la violence du monde qui est en lui avec ses mots, sa syntaxe. » On peut considérer que l’Art-thérapie est née dans cet asile.

Dans l’atmosphère lourde de l’Occupation au creux d’une sombre vallée, il se dégage, dans une écriture douce et inventive,  une réflexion sans discours ni grandiloquence sur l’art et l’engagement, où  poètes, aliénés et soignants, prennent leur part à leur propre mesure dans le combat de la Résistance.

Ce livre inattendu et passionnant réserve une dernière surprise. Denise, la femme du début du livre, que l’on retrouve régulièrement tout au long du récit, est devenue très célèbre une vingtaine d’années plus tard : il s’agit de Denise Glaser, productrice et présentatrice de l’émission musicale du dimanche, Discorama, qui a permis la reconnaissance de tous les grands noms de la chanson française, sans négliger de rencontrer celles et ceux de la période dite yéyé. Didier Daeninckx a, ainsi, l’élégance de rendre hommage à l’une des plus grandes figures de la télévision française, morte dans la misère parce qu’elle n’avait pas plié devant les ordres gouvernementaux en mai 68.

Didier Daeninckx (photo Mollat)

Didier Daeninckx (photo Mollat)

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