Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? – Dany Laferrière (Le Serpent à Plumes)

Cette grenadeAprès les souvenirs de son enfance haïtienne racontés dans Le Charme des après-midi sans fin, (Le Serpent à Plumes), j’ai enchaîné avec un autre livre de Dany Laferrière, Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? toujours édité par Le Serpent à Plumes. Il ne s’agit plus de l’enfance, ni d’Haïti, mais de la mise en ordre de « notes prises sur le vif un peu partout en Amérique du Nord » par l’auteur avant et après le succès international de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer qui lui a apporté une notoriété et une aisance financière bienvenues.

La citation d’un graffito vu dans le métro de New-York – marie-claude_hamel_dany_laferriere« Je ne renie pas mes origines mais je ne m’entends pas bien avec les autres Nègres. Je trouve qu’être nègre, ce n’est pas tout dans la vie. » –  et la dédicace à trois grands noms de la culture noire-américaine – James Baldwin, Miles Davis, Jean-Michel Basquiat – indiquent d’entrée la problématique de Dany Laferrière : que signifie être « nègre » aux Etats-Unis, de quoi est faite cette communauté, quel est son discours dominant, s’en sent il solidaire…  L’impossible définition d’une identité par celui qui norman-rockwell-autoportraitse qualifie sans complexe de « Nègre », terme jugé insultant depuis des décennies.

Se mélangent les souvenirs de sa vie d’avant le succès, proche de l’image classique du jeune et pauvre écrivain obsédé par ce qui pourrait sortir de sa machine à écrire, mais aussi de sa vie après le succès, où il doit argumenter voire se justifier d’avoir fait les choix qui ont abouti à son livre. Sont traversés quelques mythes de la civilisation américaine comme la blonde aux longues jambes comme fantasme sexuel, la route parcourue par Kerouac, qui a refondé la relation des Américains avec leur espace, l’œuvre de Rockwell, peintre indépassable et nostalgique de l’Amérique profonde et rurale, la passion des Américains pour les drapeaux…Il dégoupille sa grenade en abordant des thèmes à débats, voire polémiques comme le racisme, le sexe, les rapports de pouvoir, l’argent, le succès….

Le grand talent de Dany Laferrière est de traiter de sujets graves de façon décalée, parfois burlesque, parfois faussement innocente, parfois intime, toujours à la lisière du sérieux sans se prendre au sérieux lui-même. J’ai été presque tenté de lire son livre au galop, ayant toujours envie d’en savoir plus. Je n’ai pas cédé à cette tentation pour mieux goûter son écriture polymorphe, alerte, qui donne à l’imagination le pouvoir de projeter des images qui viennent se confronter à toutes les très nombreuses représentations qui fabriquent le mythe américain.

La conclusion : « (…) je suis partout chez moi en Amérique ». Il ne dit pas les Etats-Unis, ni même l’Amérique du Nord. Comme haïtien, Dany Laferrière est américain…
Dernière pirouette annoncée par le titre du livre qui souligne combien Dany Laferrière est le roi de l’ambiguïté.

(349)

Ce contenu a été publié dans Lectures, Roman, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.