« Rencontre autour des livres » du 24 avril : analyse du livre « Comment le peuple juif fut inventé » de Schlomo Sand (Fayard).

Ce texte a été rédigé par Françoise Ledoux à partir de notes de lectures. Pour celles et ceux qui voudraient avoir plus de précisions sur cet ouvrage qui a soulevé bien des polémiques, il y a de nombreux articles sur Internet.

Le thème annoncé était la littérature des îles proches et/ou lointaines.  La plupart des livres présentés ne traitaient pas ce thème. Mais c’est justement pour cela qu’il y a un thème, pour offrir la possibilité à chacun d’aborder le thème qu’il souhaite. Avec le dernier ouvrage présenté, on était effectivement loin du thème… Quoique…

comment le peuple juif fut inventéIl s’agit du livre écrit en 2008 par l’historien israélien de l’université de Tel Aviv, Schlomo Sand, intitulé Comment le peuple juif fut inventé, qui a généré de nombreuses polémiques au niveau international, tout du moins dans les sociétés occidentales et bien sûr en Israël et au Proche et Moyen Orient. En France, il a reçu Le prix Aujourd’hui en 2009.

Ce livre se situe dans la suite d’un grand nombre de recherches archéologiques et historiques menées par de nombreux chercheurs et universitaires d’Europe, d’Amérique et d’Israël depuis la dernière décennie du XXème siècle.  Parmi ces différents ouvrages, on peut citer le livre publié en 2001 et écrit par deux chercheurs archéologues et historiens israéliens,  Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée (Bayard) ou bien selon le titre en anglais, unearthed, c’est-à-dire littéralement « exhumée ».

La bible dévoiléeCes auteurs s’appuient sur leurs découvertes archéologiques pour remettre en cause l’historicité des récits bibliques. Selon eux, il n’y a aucune preuve matérielle archéologique qui permettrait d’attester de  la véracité historique de certains  des récits bibliques : le parcours d’Abraham, la captivité en esclavage  des Hébreux par les pharaons,  leur sortie d’Egypte, leur errance dans le désert du Sinaï pendant de nombreuses années, leur conquête du pays de Canaan,  l’existence des royaumes du roi David et de son fils Salomon.

Ils expliquent que la Bible a vraisemblablement été rédigée au cours du VIIème siècle avant J.C, alors que le royaume de Judée émergeait comme une puissance régionale au moment du règne du roi Josias (640-609 La Bibleavant J.C). Ce récit constituait la base sociale et spirituelle de la constitution de cet Etat et a abouti à l’élaboration de la religion juive.Ces auteurs affirment que la prétention de l’Etat d’Israël du XXIème siècle à occuper l’espace du Grand Israël est sans fondement historique.

Le premier chapitre,« Comment le peuple juif fut inventé », relate l’émergence des nationalismes dans l’Europe du XIXème siècle. Il fait le constat que, dans les grands empires des siècles passés, la question des nations ne se posait pas. Les vastes empires permettaient à de multiples communautés établies sur leur territoire de vivre selon leurs coutumes et leurs religions propres tant qu’ils respectaient l’autorité impériale. A la suite de la Révolution française, la notion de nation a émergé. Les différentes communautés régionales européennes ont alors progressivement revendiqué leur autonomie politique. Afin de construire une nation, il a fallu constituer une identité nationale en identifiant son histoire à celle d’un peuple ayant des origines lointaines.

Pour donner un exemple, on peut évoquer la celtitude des régions de l’Extrême ouest de l’Europe. Les Bretons, les Irlandais, les Ecossais, les Gallois du XXIème siècle n’ont pas grand-chose à voir avec les Celtes qui ont vécu en Europe du deuxième millénaire avant J.C jusqu’à l’Empire romain.
Ils ont peut-être en commun que, à un moment ou à un autre de leurs histoires respectives, ils ont dû affronter une puissance dominatrice : les Romains pour les anciens Celtes, le royaume de France pour les Bretons et la couronne d’Angleterre pour les Ecossais et les Irlandais. La celtitude des XXème et XXIème siècles constitue une identité culturelle originale extrêmement vivace qui s’exprime magnifiquement à travers une volonté de continuer à utiliser les langues régionales et lors des festivals interceltiques et autres multiples manifestations artistiques.
Comme les régions qui se revendiquent celtiques ont inventé, entre autres récits, la légende de Merlin l’Enchanteur, socle d’un imaginaire commun, chaque nation émergeant des anciens empires a inventé son histoire étayée de ses propres mythes fondateurs.

Schlomo Sand resitue dans ce contexte de l’émergence des nationalismes européens, la naissance du mouvement sioniste et la volonté de créer l’Etat d’Israël. Comme pour les autres nations, cette construction devait s’appuyer sur un récit fondateur mythique faisant des populations juives un peuple uni par une même origine et possédant une histoire nationale commune remontant à la terre d’Israël.

Fondateur du mouvement sioniste au congrès de Bâle en 1897

Theodor Herzl : fondateur du mouvement sioniste au congrès de Bâle en 1897

Theodor Herzl a conçu l’idée du sionisme à la fin du XIXème siècle dans le contexte  de l’émergence de l’antisémitisme de l’époque, qui a conduit à l’idée de la construction de l’Etat d’Israël. Le nazisme, les millions de victimes, l’insoutenable horreur de ces massacres, l’abandon par les nations occidentales des populations rescapées, et d’autres facteurs encore, ont forgé le contexte dans lequel cet Etat a été effectivement créé et ont considérablement influencé la construction d’un  Etat juif pour le peuple juif. Alors que certains, parmi les premiers sionistes, avaient envisagé la construction d’un Etat laïc pluriculturel.

 

 

Fac similé du rouleau du grand Isaïe (VIIe siècle av- JC)

Fac similé du rouleau du prophète Isaïe (VIIe siècle av- JC)

Schlomo Sand étaye les points de vue suivants.
– Le judaïsme initial est une religion qui s’est développée à partir du VIIème siècle avant J.-C dans le royaume de Juda. Les sociétés antiques des IIIème, IIème et Ier siècles avant J.C étaient en pleine effervescence sur le plan de l’émergence d’idées nouvelles. Le monothéisme proposé par le judaïsme prosélyte a séduit de nombreuses populations en recherche spirituelle et elles s’y sont converties. Des communautés converties se sont établies dans le sud de la péninsule arabique (Yémen) et sur le pourtour de la Méditerranée, notamment dans la région de la Kabylie et plus tard en Espagne et au Portugal. Ces populations ne sont pas juives sur le plan ethnique. Les juifs séfarades en seraient les descendants.
– L’expansion du judaïsme prosélyte a été stoppée par l’émergence du christianisme. L’influence de cette nouvelle religion a été de plus en plus grande jusqu’à devenir religion d’Etat après sa reconnaissance par l’empereur romain Constantin 1er (306-337). Les communautés juives se sont alors plutôt recentrées sur elles-mêmes.

" La Destruction du Temple de Jérusalem " peint par Nicolas Poussin entre 1625 - 1626 (Jérusalem - Musée d'Israël)

 » La Destruction du Temple de Jérusalem  » peint par Nicolas Poussin entre 1625 – 1626
(Jérusalem – Musée d’Israël)

Au début de notre ère, la Palestine était sous tutelle des Romains. En l’an 70 après J.C, suite aux révoltes de certaines fractions de la population juive, le Temple des Juifs de Jérusalem a été détruit par Titus. Il y eu une répression terrible à l’encontre des rebelles juifs (les Zélotes), mais selon Schlomo Sand, la population juive n’a pas été à proprement parlé expulsée dans son ensemble. Certains ont dû fuir et notamment les rebelles pourchassés par l’armée romaine, mais la population juive, qui  majoritairement était une population rurale attachée à la culture de sa terre, est restée vivre là où elle avait toujours vécu.

Par la suite, dans le cadre de la conquête arabe, l’islam s’est implanté sur les territoires de la Palestine. Cependant, des communautés juives sont toujours restées vivre à Jérusalem. Dans l’Empire ottoman, la tolérance religieuse était admise pour peu qu’elle ne remette pas en cause l’autorité du sultan.

La notion de l’exil faisant suite à l’expulsion de leur pays par les Romains semble plutôt avoir été élaborée par les chrétiens. En effet, les juifs étaient accusés d’avoir tué le Christ et ils devaient vivre en exil pour leur punition. Les générations se succédant, les juifs auraient intégré cette notion à leur référentiel.

Extension de l'empire Khazar-Chasaren 650-830

Extension de l’empire Khazar-Chasaren 650-830

Au VIIIème siècle, le roi du royaume Khazar (entre la Mer Noire et la Mer Caspienne) s’était converti au judaïsme et une partie de sa population avec lui. Ce royaume a été démantelé par la suite et la population s’est réfugiée en Europe de l’Est. Elle aurait par la suite constitué le peuple yiddish qui a vécu pendant plusieurs siècles en communautés culturelles et religieuses.

Selon Shlomo Sand, le retour en terre d’Israël pour les juifs est donc un mythe. Les juifs qui viennent s’installer en Israël depuis la création de l’état en 1948 ne sont d’aucune façon les descendants des juifs qui vivaient là dans l’antiquité. Par ailleurs, ils proviennent de pays et de cultures tellement différents qu’il a fallu un certain temps pour qu’une culture israélienne moderne émerge et les unisse au-delà d’une appartenance religieuse à laquelle tous n’adhèrent pas.

Le judaïsme est une religion partagée par des millions de personnes vivant dans de nombreux pays avec des nationalités diverses sans que ces personnes constituent un « peuple » au sens ethnique du terme.

Au-delà de toutes ces considérations, Schlomo Sand ne remet absolument pas en cause l’existence de l’Etat d’Israël qui, de toute façon, est implanté depuis bientôt 70 ans. Ce qu’il critique, c’est le fonctionnement de cet Etat qui, en voulant être un Etat juif pour le peuple juif, ne permet pas une installation pérenne dans un climat apaisé. Les citoyens de ce pays ne sont pas tous détenteurs des mêmes droits.

Schlomo Sand suggère la constitution d’un Etat réellement démocratique pluraliste et laïc où les différentes communautés pourraient cohabiter les unes à côté des autres.

Schlomo Sand

Schlomo Sand

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