D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds – Jon Kalman Stefansson – (Gallimard) – 2015

D'ailleurs les poissonsLa première fois, j’ai rendu le livre à la médiathèque de Paimpol au bout de vingt pages, exaspéré par le déballage des états d’âme d’un cinquantenaire en pleine crise qui revient au pays natal pour y retrouver le Graal de sa vie à grands coups d’explications psychologiques nimbées des brumes et des embruns islandais…, tout ceci dans une prose tumultueuse et un brin emphatique. Mais, Festival du livre de Plourivo oblige, j’ai repris ce livre et l’ai lu jusqu’au bout.

Donc, au départ, le retour d’un homme en Islande : Ari s’occupait d’édition au Danemark. Il reçoit un colis envoyé par son père : une photo de ses parents encore jeunes et visiblement amoureux ; et le diplôme d’honneur reçu en 1944 par son grand-père paternel, Oddur, capitaine et armateur. Il décide de rentrer, besoin de se réapproprier son enfance déjà lointaine et peut-être oubliée. C’est cela qui donne au début du livre un côté psychanalyse de comptoir qui ne m’a pas enthousiasmé au départ.

Sitôt rentré dans l’histoire de cette famille qui s’étale sur un siècle, cela devient beaucoup plus intéressant : le fjord de Nordfjörodur avait été repéré au tout début du XXème siècle comme propice à une pêche abondante sans être lointaine, donc relativement sûre. Les arrières grands parents d’Ari, Jon et Ingiridur s’y installent. Leur fils Oddur et son ami d’enfance, Tryggvi, rentrent d’une pêche abondante mais en ayant frôlé la catastrophe. Margret, la sœur de Tryggvi, les aide à leur arrivée. Coup de foudre réciproque entre Oddur et Margret, ils ont douze ans. Huit ans après quand Margret rentre du Canada où elle s’était occupée de petits neveux et nièces. Oddur est là. Elle libère ses cheveux. Il la fixe. Elle ôte sa robe… Il leur a tellement tardé de vivre. Ils n’attendent plus. Ce type de scène aux confins du rêve, du réalisme et de la folie, se retrouve plusieurs fois dans ce livre, lui donnant un ton « contes et légendes » assez séduisant.

Mais essayer de démêler l’écheveau dans ce roman assez dodu de plus de 400 pages n’est pas simple. Il traverse trois générations, sa construction n’a rien de chronologique, sans compter les noms des personnages, islandais bien sûr, plus ou moins incompréhensibles avec des lettres inconnues de notre alphabet. Le récit se développe à coups de zooms avant, de plans larges, laissant émerger des scènes splendides, quelques longueurs, souvent masquées par un puissant flow, F L O W, au sens où les rappeurs l’entendent quand les mots s’entrechoquent, se bousculent, flow qui dissimule parfois la banalité du propos

L’auteur use du mélange des temps, des propos, comme, par exemple les incises : courts chapitres où il laisse vagabonder sa plume, c’est parfois pertinent, parfois pontifiant. Ou bien dans un même chapitre, il mélange plusieurs époques où les faits de jadis sont évoqués avec les commentaires d’aujourd’hui. Nécessité de la narration ? Artifice littéraire ?

Ce livre est donc la saga d’une famille au sens très large entre Nordfjörodur et Kevalvik, entre le début du XXème siècle, les années 40, les années 80 et aujourd’hui. Cette saga se développe entre « antiques montagnes et failles menaçantes », entre vagues trop grosses et sauvetages de justesse, entre ciel, terre et mer qui se disputent autant qu’ils s’accordent. Les êtres humains s’y accrochent, se défont, se perdent, se retrouvent, parfois…
C’est l’histoire d’un lieu soumis à des aléas dont les clefs ne sont pas toutes dans la main de l’homme ou de la femme, ensemble ou séparément. Où, tout proches de la mer, monts et landes sont soufflés par le vent et battus par la pluie.
C’est l’histoire d’une île qui, toute isolée qu’elle soit, fait partie intégrante des enjeux géopolitiques en devenant la base d’où les Américains surveillent toute l’Europe du Nord face aux Soviétiques, un pays où le quatrième point cardinal est la direction vers laquelle volent les avions de chasse américains.
C’est l’histoire d’un pays confronté à « la mer et son empire noirâtre », un pays « où le sourire de l’homme n’exprime que la jouissance que lui procure sa propre sauvagerie ». La sauvagerie, comme seule jouissance dans ce pays noirâtre ?

Je propose une autre lecture de ce livre.  Et s’il était essentiellement un réquisitoire contre le viol, évoqué trois fois de façon différente : un toucher rectal subi par Ari dans les locaux de la douane de l’aéroport de Kevlavik ; la présence américaine sur la terre comme dans les cieux, aussi puissante et que pénétrante, poussant la population locale se sentant spoliée de son intégrité soit à se révolter, soit à se soumettre, soit à s’effacer, soit à collaborer, en tous cas, ne jamais être elle-même ; et enfin, ce viol véritable qu’un vieil alcoolique, au cours d’une fête qui ne mérite pas ce nom, a fait subir à une jeune fille, Sigrùn, devant Ari qui ne comprend pas ce dont il s’agit. Le témoignage de la victime, des années plus tard, clôt ce livre. Pourquoi l’auteur a-t-il choisi de clore son livre d’une façon si déroutante. Veut-il dire que la malédiction de l’Islande est le viol ?

Ce texte reprend les principaux thèmes évoqués lors de sa présentation au cours du 7ème festival du livre de Plourivo, le samedi 5 mars 2016.

Jon K. Stefanson

Jon K. Stefanson

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