Délivrances – Toni Morrison (Christian Bourgeois éditeur – 2015)

Toni-Morrison-Délivrances-BelfondSweetness est surprise et désespérée quand elle regarde Lulu Ann, la fille à qui elle vient de donner naissance. Pourquoi est-elle si noire, alors qu’elle-même et le père sont « mulâtres aux cheveux clairs » ? Elle l’élève seule, strictement, et pense que « sa couleur est une croix qu’elle portera toujours ».

Lulu Ann est devenue Bride. La couleur de sa peau, sa silhouette, sa façon de s’habiller, sa beauté renversante, tout ceci allié à des intuitions géniales et un grand sens des affaires, lui apportent un succès considérable, une grande fortune et tous les amants qu’elle veut. Pourtant, quand le beau Booker la quitte en lui déclarant qu’ « elle n’est pas la femme que je veux », elle reste sidérée…

Raconté ainsi, le début du nouveau roman de Toni Morrison, Prix Nobel de littérature 1993, semble être de la même eau qu’un roman pour adolescent(e)s en quête d’émois. Que nenni… Avec une intrigue à rebondissements, Toni Morrison fait preuve, encore une fois, de son art inépuisable du romanesque, baladant le lecteur sur des chemins inattendus, selon les voix qui parlent, Bride, bien sûr, Brooklyn son adjointe compétente et inquiète, Sofia, victime d’une erreur judiciaire à cause d’un regard de Bride enfant, d’autres encore au gré de ce que Bride découvre. Le récit finit comme il a commencé, par une naissance.

Je n’en dirais pas plus sur l’intrigue qui m’a happé comme l’aurait fait celle d’un roman policier. Toni Morrisson est une magicienne de la narration. En modifiant les narrateurs selon les chapitres, elle donne à chacun un ton différent, permettant d’ouvrir tous les angles de vue de cette histoire entremêlée dans l’écheveau de témoignages à caution et d’absence de dialogues. Son écriture multiple, rythmée, cadencée fait merveille pour jeter son regard impitoyable sur les faux-semblants et les tortures en tous genres. Et les moments de grâce…

Toni Morrison ne raconte pas pour ne rien dire. Bien sûr, la question raciale reste un thème important. Mais c’est celui de l’enfance maltraitée et abusée qui tient, dans ce roman, une place primordiale, autour duquel les comportements de chacune et chacun tissent un écheveau inextricable. L’humiliation, le mensonge, la tentative de rachat enferment Bride dans une solitude qu’elle veut fuir en quittant tout. Pour se retrouver. Avec d’autres. Avec l’autre ?

La naissance par laquelle se termine le livre pourrait être un message d’espérance, mais sans illusion. « Un enfant. Nouvelle vie. Hors d’atteinte du mal ou de la maladie, à l’abri des enlèvements, des coups, du viol, du racisme, des injures, des blessures, de la haine de soi, de l’abandon. Libre d’erreurs. Rien que bonté. Sans colère.
C’est ce qu’ils croient ».
Peut-on espérer que la vie soit belle ?

Avec ce court roman, format adopté par Toni Morrison qui dépasse les 80 ans, sa marque dans la littérature mondiale n’en est que plus étincelante.

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Toni Morrison

 

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