Ecoutez nos défaites – Laurent Gaudé – Actes Sud (2016)

Zurich, àecoutez-nos-defaites notre époque. Il s’appelle Assem Graaïb, « français d’origine algérienne, tunisienne ou libanaise. Mille vies les unes après les autres et le danger, présent, pour les rendre intenses ». Il fait partie des services secrets français, engagé pour des opérations très spéciales. Elle s’appelle Mariam, elle est archéologue irakienne en charge de sauver des œuvres d’art antiques dans ce qui était la Mésopotamie, devenue ces dernières décennies le théâtre de guerres infinies. Leur point commun, intervenir sur des terrains en guerre. Ils se rencontrent, font l’amour, se parlent et s’écoutent l’un l’autre, sentent chacun pour l’autre le gouffre dans lequel ils peuvent tomber à tout moment. Il offre à Mariam des vers du poète grec Cavafy. En partant, elle glisse dans le sac d’Assem une statue du dieu de l’Egypte antique, Bès.

Ce premier chapitre aussi énigmatique que magnifique laisse éclore tout le long du livre l’histoire de deux destinées liées aux guerres contemporaines. Elle s’entremêlera avec la narration de trois victoires reconnues comme telles par les historiens, celle du général Grant contre les confédérés pendant la guerre de Sécession, celle de Hannibal qui arrive aux portes de Rome au IIIème siècle avant J.C., celle de l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié tenant tête à l’armée italienne mussolinienne dans les années 30 du siècle dernier. Ces victoires sont amères et préludent des défaites futures. Le livre entier s’articule sur le contrepoint de ces guerres passées et actuelles. Non pour claironner la gloire des vainqueurs mais pour partager « le deuil des mères vaincues ».

C’est ce deuil qui est la trame de ce livre construit à partir de ces quatre récits différents dans le temps qui ont tous trait à la guerre, gagnée ou perdue, toujours perdue finalement… Existe-t-il une « victoire pleine et joyeuse » ? Ces quatre guerres sont racontées avec beaucoup de clarté (on en apprend un peu sur l’art guerrier des batailles), tout en étant animé d’un souffle qui conjugue l’épopée et le réalisme, souvent atroce. « Le ciel lui-même est peut-être dégouté de ce qu’il voit. » Le courage y est présent, le carnage aussi. Le dilemme et la décision. La pitié et la cruauté. La folie, toujours. « Comment pourrait-on ordonner à un groupe d’aller mener une mission de diversion quand on sait qu’il y a une forte chance qu’ils n’en reviennent pas. Il n’y a que Sherman pour comprendre ça. Parce qu’il est fou et qu’il sait que les hommes ne comptent plu., qu’il faut accepter de penser ainsi et que le faire vous sort de l’humanité. (…) Il est courageux car il est réfractaire à la défaite. ». Les hommes meurent, dans la victoire comme dans la défaite.

Et leurs œuvres, leurs palais, leurs maisons, leurs statues, leurs fresques, leurs poèmes … tout ce que chaque civilisation bâtit pour se célébrer elle-même, se reconnaitre en elle-même, donner à voir aux autres et à la postérité ? Assem rencontre à Beyrouth le poète palestinien Mahmoud Darwich qui lui conseille : « Ne laissez pas le monde vous voler les mots ».  Assem ne le peut pas et monte dans une voiture qui le conduit à un rendez-vous très périlleux. « Les mots ne sont plus là (…). Il a le sentiment de s’enfoncer dans des terres barbares, laissant derrière lui les torches du dernier camp scintiller et l’épais silence d’un monde animal l’entourer tout à fait. ». Mais « il veut être dans l’Histoire, sentir son souffle, voir comment elle modèle les pays, déforme des vies, crée des espaces singuliers.». Lui qui a été témoin et acteur de la mort de Ben Laden à Abbottabad et de Khadafi à Syrte, il sait aussi une chose : que « l’Histoire pue. ». Ce que lui confirme sa rencontre finale avec Job, soldat américain qui a participé à la guerre en Afghanistan.

Tout le livre est traversé par cette réflexion sur l’Histoire, son inéluctable tragédie, quelques soient les lieux, les époques, les adversaires. Au-delà de ce constat, Laurent Gaudé dresse un plaidoyer pour ce qui reste, quelle que soit la défaite ou la victoire qui ne tient qu’à des circonstances plus ou moins hasardeuses et qui ne laisse derrière que mort et blessure. La seule défaite totale est celle qui tue non seulement les hommes, femmes et enfants mais aussi celle qui détruit les traces, les mots, les œuvres, tout ce qui devrait être la preuve à travers le temps de l’existence de ce que le mot civilisation pourrait recouvrir à travers les siècles. Quand Mariam, dont la vie est en danger, glisse dans le sac de Assem la statue antique du dieu égyptien, « (…) c’est comme de remettre un de ces objets dans le cercle de vie. Pas comme elle le fait depuis vingt ans : conserver, protéger, étudier. Non, replonger un objet dans le Hasard. ». Elle lui passe le témoin dans la longue chaine de transmission d’œuvres millénaires dont les traces sont les seuls garants du génie humain à travers le temps, objets chargés de vie.

De ce livre complexe, profondément mélancolique, toujours passionnant, à l’écriture puissante mordant la vie et cognant la mort, on en ressort avec un regard beaucoup plus subtil sur ce qui fait notre Histoire qui se joue loin ou près de nous. Et aussi, peut-être, sur notre propre histoire personnelle comme le suggère le splendide dernier chapitre. De quelles défaites nos victoires sont-elles le résultat ?  Peut-on vraiment reposer en paix ?

Laurent Gaudé (Photo de Julien Weber/Paris Match/Contour Getty Images)

Laurent Gaudé (Photo de Julien Weber/Paris Match/Contour Getty Images)

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