Arnaldur Indridason (2) : son héros principal, l’inspecteur Erlendur Sveinsson

(Cet article est la deuxième partie de l’exposé de Françoise Ledoux sur l’écrivain islandais Arnaldur Indridason, le samedi 5 mars 2016, lors du 7ème festival du livre de Plourivo, consacré à l’Islande)

Erlandur Sveinsson est le héros récurent des romans d’Arnaldur Indridason. C’est un peu le cousin germain de l’inspecteur Kurt Wallander des romans policiers du Suédois Hennig Mankell.

Eglise semblable à celle dans laquelle le père d'Arnaldur jouait de l'harmonium (Photo : Françoise Ledoux)

Petite église rurale islandaise (Photo : Françoise Ledoux)

Arnaldur Indridason a voulu que son héros soit résolument islandais avec des racines ancrées dans l’histoire islandaise. Cependant il l’a nommé Erlendur, ce qui, en islandais, signifie « étranger ». Erlendur est profondément islandais car né à Eskifjördur dans les fjords de l’Est. Ses parents tenaient une petite métairie avec quelques dizaines de moutons. Son père faisait de la musique, jouait de l’harmonium à l’église et animait les bals lors des fêtes populaires. C’était une vie simple dans la société rurale islandaise.

Montagne islandaise dans le brouillard et la neige (photo : Françoise Ledoux)

Cependant une tragédie a rompu cet équilibre fragile. Un jour de novembre 1956, son père est parti dans la montagne rechercher ses moutons pour les mettre à l’abri pour l’hiver en emmenant avec lui ses deux fils, Erlendur âgé de 10 ans et Bergur de 8 ans. La tempête est arrivée brusquement, le blizzard s’est mis à souffler et la neige à tomber de plus en plus drue. Le père a perdu ses fils et il est redescendu hagard au village seul. Les voisins alertés sont partis à la recherche des deux enfants. Seul Erlendur a été retrouvé enfoui sous la neige et ramené en état de choc chez ses parents. Malgré les battues successives à travers la montagne, le jeune frère  n’a pu être retrouvé et a disparu à jamais.

Cet événement traumatique apparaît tout au long des romans qui mettent en scène Erlendur. Par petites touches, on en apprend et en découvre un peu plus de roman en roman. Cependant ce n’est que dans  Etranges rivages que l’on comprend toutes les dimensions de ce terrible deuil.

Après ce drame, la famille a quitté les bords du fjord pour rejoindre Reykjavik. Erlendur n’est jamais parvenu à s’adapter à cette nouvelle vie en milieu urbain. Il est ainsi demeuré un  « étranger ». De la même façon, il ne s’habitue pas à l’évolution des modes de vie et à la modernité galopante. Là aussi il reste en marge, il reste étranger.

En France, le public a fait la connaissance d’Erlendur lors de la parution en 2005 du premier roman d’Arnaldur Indridason traduit en français, La cité des Jarres.

Erlendur a alors la cinquantaine, il est divorcé depuis de nombreuses années, il n’a pas pu conserver de liens avec ses deux enfants après la séparation. Ces derniers sont désormais adultes et rencontrent de nombreuses difficultés. Ils tentent de renouer une relation avec leur père. Ce dernier vit seul dans un petit appartement vieillot, il se nourrit de plats préparés qu’il réchauffe au micro-ondes. Hormis son emploi à la police criminelle, il a peu de lien social. Il consacre la majorité de son temps à son travail. Le reste du temps, il lit. Son logement est envahi par les livres. Ses lectures favorites traitent de disparitions, de toutes sortes de disparitions, marins perdus en mer, chasseurs, randonneurs, paysans perdus dans le blizzard.

Erlendur est obsédé par les disparitions et surtout par celles qui ne sont jamais résolues et qui laissent des questions sans réponses extrêmement douloureuses pour ceux qui restent et doivent supporter la souffrance de la perte et du vide.

Erlendur est à l’affût de toutes les disparitions inexpliquées. Dans chacun des romans, il mène une enquête « officielle  » dans le cadre de ses fonctions professionnelles, mais il poursuit également une enquête parallèle, le plus souvent sans aucun mandat. Il intervient à la demande des familles hantées par la disparition inexpliquée d’un de leur proche et qui plusieurs dizaines d’années plus tard espèrent encore des réponses. Il se montre opiniâtre et têtu, il dépense son énergie sans compter pour comprendre le pourquoi des choses et pour retrouver les disparus. Il arrive aussi qu’il agisse de sa propre initiative, sans que personne ne lui ait rien demandé. Il peut alors se montrer terriblement intrusif auprès de personnes endeuillées, forcer leur porte, les harceler.
Il lui arrive même d’exhumer des cadavres dans des cimetières perdus sur les landes traversées par les bourrasques du blizzard.

Il se dégage du personnage d’Erlendur et des histoires qui lui donnent vie, toute une atmosphère qu’il est difficile de traduire. Le dernier paragraphe de Hiver arctique en est une bonne illustration :

Village islandais (Photo : Françoise Ledoux)

Village islandais
(Photo : Françoise Ledoux)

 » Erlendur fit un signe de croix sur la tombe de Marion Briem. Puis il se tourna face au vent qui lui mordait le visage, lui ébouriffait les cheveux et s’infiltrait à travers ses vêtements. Il pensa à son appartement, à ses livres emplis de souffrances, de morts et d’impitoyables tempêtes d’hiver. C’étaient des histoires qu’il comprenait et qui maintenaient au fond de lui les feux de sentiments anciens, des regrets, de la douleur, une perte. Comme souvent à cette époque la plus sombre de l’année, il pensait à ce peuple qui s’était obstiné à survivre pendant des siècles au sein de cette nature hostile. Le vent s’avançait en hurlant à la mort, il envahissait les rues désertées. La ville hibernait, comme dans l’attente d’une épidémie. Les gens se cloîtraient à l’intérieur. Ils fermaient les portes, les fenêtres, tiraient les rideaux en espérant que bientôt, la vague de froid prendrait fin. »

Erlendur, cinquantenaire et bourru, avec sa veste élimée et son vieux chandail islandais tout pelucheux, est présent dans sept romans :
(Les dates indiquées sont celles des parutions en France)
La cité des Jarres (2005)
La femme en vert (2006)
La Voix (2007)
L’homme du lac (2008)
Hiver arctique (2009)
Hypothermie (2010)
Etranges Rivages (2013)
A la fin, Erlendur part sur la lande dans les montagnes de l’Est… Et l’on s’interroge sur son devenir. Arnaldur Indridason  remonte ensuite le cours du temps et nous présente un Erlendur jeune :
– à la dernière ligne du roman Le Duel, paru en 2014, il a 26 ans quand il franchit la porte du commissariat pour  commencer sa carrière de flic, on est en 1972.
Les Nuits de Reykjavik (paru en 2015) se situe en 1976
Le Lagon noir (paru en 2016) se situe en 1979.

Cependant, à travers ses romans, ce n’est pas d’Erlendur qu’Arnaldur Indridason veut nous parler. Erlendur n’est qu’un vecteur, tout comme l’intrigue policière. Le sujet, c’est l’ISLANDE, les conditions de vie en Islande, son histoire récente et plus éloignée, la littérature islandaise.

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2 réponses à Arnaldur Indridason (2) : son héros principal, l’inspecteur Erlendur Sveinsson

  1. Sylvie Liotet dit :

    Merci pour ces articles.
    Les Nuits de Reykjavik ne se situe t-il pas plutôt en 1974 ? Au début du roman, le concert de Slade est évoqué au gymnase de Laugardalshöll pour l’automne. Or, ce concept a eu lieu le 12 novembre 1974.

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