Histoire du lion Personne – Stéphane Audeguy – Seuil (2016)

histoire-du-lion-personne« Histoire du lion Personne » commence par l’évocation d’un gamin de treize ans, Yacine, qui vit au Sénégal, en 1786. Immédiatement s’impose l’écriture de Stéphane Audeguy, fluide, précise, sans fortissimo, ni complexité de vocabulaire ou lexicale, mais évidente, claire, d’une parfaite lisibilité sans jamais tomber dans l’anodin. Un exemple de sismographe d’une extrême précision qui donne à la prose française toute sa clarté, jusqu’à la dernière ligne du livre.

La beauté de cette écriture, pour quelle histoire ? Comme le note l’auteur en quatrième de couverture, il est impossible de raconter l’histoire d’un lion « parce qu’il y a une indignité à parler à la place de quiconque, surtout s’il s’agit d’un animal. » Peut-on raconter l’histoire de Personne, traduction française de Kena, le nom que lui donne Yacine, qui le découvre en pleine savane ? Yacine, amateur de mathématique, « ce point d’appui donnant aux Blancs le pouvoir d’être le maitre absolu de l’univers et de soumettre les populations proches et lointaines. ». Et lecteur de Lucrèce, où il a « trouvé comme une illumination, le premier et le dernier mot de la philosophie : la peur pousse la masse des hommes vers la religion ; il convient de se dépendre d’elle car elle tue l’esprit. »

Les principaux personnages qui apparaissent tout au long de la vie de Personne sont tous plus ou moins des marginaux dans leur société, quelle que soit leur place : le directeur de la Compagnie royale du Sénégal, Jean-Gabriel Pelletan, un homme qui utilise sa fonction officielle pour limiter les effets tragiques de la société esclavagiste. Et qui partage secrètement sa vie avec Adal, « un homme singulier à la peau d’un noir profond ». Un petit chiot braque adopté par Personne, est appelé Hercule : les deux forment un curieux couple désaccordé et totalement complice.  L’hostilité grandit entre Pelletan et sa maisonnée, animaux compris, et le milieu esclavagiste local, une étrange aristocratie où règnent les signares, riches dames de sang mêlé. Afin d’épargner leurs vies, Personne et Hercule sont déposés dans la savane dont ils reviennent ; puis expédiés par bateau en France pour garnir la Ménagerie royale de Versailles. Voyage épouvantable, qui résonne comme un témoignage au scalpel de la traite des Noirs. Arrivés au Havre, Personne et Hercule sont confiés à Jean Dubois, mandaté par la Ménagerie du Roi pour les convoyer jusqu’à Versailles. Autre voyage pavé de menaces et de dangers au cours duquel cet attelage hors-norme d’un homme, d’un lion et d’un petit chien traverse un monde qui bascule.

On est en 1788, au moment où les métiers à tisser, symboles du « Progrès », première étape des « Temps modernes », transforment une ville « en un énorme essaim de métal qui bourdonne » ; au moment où une tempête exceptionnelle abat les arbres, brise les vitres, et jette à la rue une grande partie de la population. Tout au long des soubresauts de la Révolution, Personne et Hercule sont plus ou moins maltraités, deviennent des objets de curiosité plus ou moins malsaine. Et finissent par mourir, comme Dubois, comme Pelletan revenu en France. Le seul survivant sera Adal, le fidèle compagnon de Pelletan, revenu sous les crachats à Saint-Louis du Sénégal.

Dans ce livre,  les marginaux, humains et animaux, sont les révélateurs des blocages dus à l’ordre établi, des fractures dues au bouleversement. Leur marginalité est le « scanner » de cette période, où se mêlent le début de la colonisation, les prémisses de la révolution industrielle, le développement de la Révolution française, et sa confiscation par Bonaparte. L’histoire d’un lion nommé Personne, c’est celle des premiers pas de ce monde moderne dont nous sommes en train de vivre la mutation ou l’essoufflement.

« Histoire du lion Personne » est un roman. Mais aussi une leçon d’histoire dans ce qu’elle a de meilleure, mise en lumière vivante et mise en perspective historique. Et si bien écrite.

Stéphane Audeguy

Stéphane Audeguy

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