Illettré – Cécile Ladjali – Actes Sud (2016)

illettrePremier chapitre énigmatique : Léo suit une prostituée pour une étreinte courte dont il se sent honteux. C’est la première fois.
Léo a vingt ans, vit seul dans la cité Gagarine, dans le nord de Paris. Il travaille dans un atelier d’imprimerie. La presse à papier est passée sur sa main droite, lui écrasant deux doigts qu’il faut amputer. Cet accident lui est arrivé car il n’a pas lu le panneau « ATTENTION DANGER ». Ce n’est pas de l’inattention : Léo ne sait pas lire.

Une enfance dans un mobile home, ruinée dès l’âge de six ans par la fuite de ses parents. Une jeunesse protégée par une grand-mère analphabète, Adélaïde, qui lui fait suivre l’école où il parvient à apprendre par cœur des textes de théâtre ; puis au collège où il perd la quasi-totalité de ce qu’il savait. A vingt ans, Léo vit seul avec un iguane, Iggy, il écoute de la musique à tue-tête dans ses écouteurs. Son seul copain au boulot est Bébel, délégué syndical ne sachant ni lire ni écrire, mais que l’accès à la culture par une porte dérobée a rendu redoutable pour son patron.  Dans son immeuble, Mme Ancelme, la gardienne aux cheveux décolorés et reflets changeants. Et Sybille, infirmière élevant seule sa fille Violette. Sybille, si belle … Léo est beau aussi, très beau, mais ne le sait pas. Sybille a pitié de Léo, le soigne, l’aide, l’invite, le désire… Léo aussi désire Sybille mais reste prisonnier de son sentiment d’infériorité et de la honte ressentie lors de sa première étreinte.

Léo affronte un monde qui ignore l’analphabétisme. Comment voter (on est en mai 2002) ? Comment travailler ? Comment aimer ? Léo peut-il oublier ses deux doigts coupés ? Peut-il vaincre son illettrisme ? Tout le livre narre ce combat, de victoires en défaites, entre compassion et affection, de désir en frustration… Illettré, ce n’est pas seulement ne pas savoir lire, c’est « chaque matin, commencer par un blanc qui lui donne le sentiment de devoir repartir à zéro. Si la veille et le temps des rêves il a roulé sa pierre, à l’aube celle-ci a chu et il faut recommencer le même travail absurde. La hisser au sommet d’un mont triste, en sachant qu’elle reviendra toujours à la source de la sueur et des larmes sans que l’effort n’ait permis au bonheur la moindre ascension. » (pages 58-59). Camus imaginait que Sisyphe était heureux, Cécile Ladjali sait que Léo ne le sera jamais….

Cette pierre à hisser est décrite au fil des événements qui seraient anodins s’ils ne concernaient que ceux qui sont peu ou prou intégrés à la société. Pour Léo, chaque échec, comme d’être déclaré inapte au service national, est le signe humiliant de son handicap. Mais il a des dons que la société ne valorise pas car les mots lui manquent. Il décrypte ce que ceux qui savent lire ne voient pas, comme les hiéroglyphes égyptiens. « Il décèle la beauté là où les hommes ordinaires ne la remarque pas. ». Devant le cercueil d’Adélaïde, ce constat : « Les choses ne suffisent pas. Léo veut les mots. Tous les mots. Afin qu’ils enserrent les moments et les rendent plus présents comme ils enjoindraient à ce qui est mort de recouvrer la vie. ». Et cette indestructible réalité : « Hors des livres, il a le sentiment physique d’être le jouet d’une mauvaise fortune, d’un malin hasard. Avec les mots, il serait le maitre de son destin. Il pourrait aimer. Les livres sont l’examen de la vie. Un miroir où se voit, par lequel on se connait, où l’on apprend à nommer et cesse de subir. ». Belle définition de la lecture… et âpre définition de l’illettrisme.

Ce récit est interrompu plusieurs fois par un dialogue dans le cimetière de St Ouen entre Léo et un autre – son autre ? Un mort ? Les deux peut-être ? Dialogue sec et intense fait de questions sans réponses : « J’aime être seul sous le ciel gris au coin d’une tombe. C’est tout. ». Et qui finit ainsi « Je suis l’auteur et le destinataire comblé de mon propre envoi. Personne n’a tenu le stylo à ma place. J’ai écrit le vide, j’ai posté le vide, et j’ai signé toute ma vie. » Léo se sent-il mieux parmi les morts ?

Cécile Ladjani n’a pas écrit un simple témoignage ou une enquête sur l’illettrisme, problème social souvent méconnu. En l’incarnant dans le personnage de Léo, elle lui donne une force romanesque et une intensité qui permet d’appréhender ce qu’est l’illettrisme et ses conséquences, mais aussi dépasse la seule explication sociale et psychologique pour en faire une figure littéraire à la fois vraisemblable et mythique. Et pose la question, non seulement des critères de réussite dans notre société, mais aussi celle de la part laissée à l’inexprimé … C’est très fort !

Cécile Ladjali

Cécile Ladjali

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