La Conversion – James Baldwin (Editions Rivages – 2017)

Depuis la diffusion du film du réalisateur haïtien Raoul Peck, « I Am Not Your Negro », dans lequel, avec pour commentaires, les propos de James Baldwin, le cinéaste retrace la longue lutte, toujours en cours, pour l’égalité des races aux États-Unis, les éditeurs français ont réédité un certain nombre de livres de James Baldwin qui avait complètement disparu des rayons des librairies. Seul Alain Mabanckou avait honoré sa mémoire et son œuvre avec l’intéressant « Lettre à Jimmy » paru en 2007 à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort.

« Go Tell It On The Mountain » est le titre de la version originale du premier roman de James Baldwin, paru aux États-Unis en1952. La première traduction française est parue en 1957 sous le titre « Les Élus du Seigneur ». En 2017, il a été réédité sous le titre « La Conversion »..

Ce livre est totalement captivant au sens propre du terme : difficile de s’en extraire, d’autant qu’il est assez touffu. On ne voyage guère dans l’espace : Harlem est le lieu quasi-exclusif de tout le roman, plus particulièrement une église survoltée en prières et déclamations de foi et de confiance en un dieu à la fois protecteur et rigoureux, dans laquelle Gabriel Grimes est le principal prédicateur. Autour de lui, sa femme, Elizabeth, son fils ainé, John, son fils cadet, Roy, sa belle-sœur Florence. L’ainé, John, 14 ans, est promis à la charge de prédicateur. Roy a été attaqué violemment par une bande de jeunes Blancs. Gabriel lance lamentations et accusations pour chacun, notamment envers sa femme Elizabeth qui n’aurait pas su empêcher Roy de sortir. La tante Florence essaie « de juste mettre un peu de bon sens dans ta grosse tête dure de Noir. (…) et d’arrêter de mettre tout sur le dos à Elizabeth et de regarder les fautes à toi. ». John assiste quasi-muet au règlement de compte verbal, mais ne peut s’empêcher de penser que c’est à lui que ces reproches sont adressés car il se sent détesté par son père. De quoi est-ce le présage ? 

C’est ainsi que commence « La Conversion ». Tout le long des quatre parties du livre qui couvrent quatre périodes différentes de la vie de cette famille, on retrouve les mêmes sujets : la violence familiale, la toute-puissance du père qui, loin de pouvoir rester drapé dans son rôle de prédicateur, reconnait implicitement la fatalité de l’extrême violence de la domination blanche : le refuge dans la recherche continuelle du pardon dans une église aux éclats faussement lumineux de l’espoir d’un Paradis. Les femmes –  la plupart sont courageuses et ont du caractère – restent le plus souvent asservies à leur rôle de jouet sexuel plus ou moins consentant, puis de génitrice, de consolatrices ou de victimes expiatoires.

Tout le long du livre, John, sa famille, sa communauté sont pris dans les rets d’un piège qui les étouffe. Le racisme élève les murs d’une prison sans espoir d’évasion. Les conflits internes à la communauté noire sont plus ou moins arbitrés par l’Église et ses pasteurs, tout aussi faillibles que les fidèles. Cela donne un vision cataclysmique de cette communauté que John, l’alter ego de James, veut quitter sans y parvenir à cause de la violence impérieuse des Blancs. La fin du livre, pourtant, laisse voir une possibilité d’un départ pour John…

Dans ce roman tumultueux, l’écriture de James Baldwin tient du sismographe, en rendant compte de la frénésie de la violence extrême, de la lassitude et de la colère des femmes, de l’élan dramatique de prières communes, du poison du soupçon, de l’extrême sensibilité d’un regard, d’un geste… Et de l’enfermement dans lequel vivent John et sa communauté.

La conversion est la première pierre de la réflexion de James Baldwin contre le racisme et toute autre discrimination, notamment sexuelle. C’est aussi une création littéraire qui allie puissance et finesse, premier jalon d’une œuvre multiforme, qui parle toujours à nos cœurs et nos cerveaux d’aujourd’hui.
Raoul Peck a fait vraiment œuvre utile avec son film  « I Am Not Your Negro », en remettant en haut de l’affiche James Baldwin, l’homme et son œuvre.

La conversion – James Baldwin – paru aux Etats-Unis en 1952 sous le titre « Go Tell It The Mountain » – traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch – (septembre 2017) – Payot-Rivages – 336p., 20,00 €

James Baldwin (en 1965)

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