La supplication – Svetlana Alexievitch (Jean-Claude Lattès – 1998)

SupplicationAvant de recevoir le Prix Nobel de littérature en octobre dernier, Svetlana Alexievitch était déjà connue en France par celles et ceux qui s’intéressaient à l’ex-ensemble soviétique, avec notamment « La Fin de l’homme rouge », Prix Médicis essai 2013.

La signification politique du choix du jury des Nobel est évidente : avec Svetlana Alexievitch, ce jury soutient le combat de l’opposition, aussi bien au régime communiste qu’à celui qui lui a succédé. Ce n’est pourtant pas le Prix Nobel de la paix qui lui est attribué mais celui de la littérature. Car, avec Svetlana Alexievitch, les Nobel rendent aussi hommage à une écriture, à une création, à une forme aussi singulière que pertinente, qui permet à l’appréhension du réel de prendre une force décuplée dépassant le témoignage d’une enquête journalistique pour atteindre la réflexion sur l’être humain dans ses aspects les plus vertigineux.

La supplication est le recueil des très nombreux témoignages recueillis par l’auteure après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, qui est survenue au moment où l’empire soviétique commençait à se craqueler. Loin d’être une compilation de reportages journalistiques, ces témoignages forment une sorte de grand cortège funèbre de voix de tous âges qui s’élèvent, chuchotées, véhémentes, révoltées, résignées, quasi silencieuses parfois, sidérées. Elles sont des éléments d’un tout qui raconte comment l’espèce humaine peut s’autodétruire, même en temps de paix apparent. Ces voix viennent exclusivement de personnes touchées de plein fouet, qui s’expriment parfois volubilement, parfois difficilement. Dans cette « chronique du monde après l’Apocalypse » sont convoqués Dieu, le Parti, les scientifiques, les bureaucrates, les ennemis héréditaires, le souvenir toujours vivace de la 2ème Guerre mondiale et du sens héroïque de l’abnégation pour vaincre l’armée allemande, l’illusoire fierté de croire être une avant-garde pour un monde meilleur, le complot de l’ignorance et du corporatisme, la lente découverte de la destruction de la matière vivante quand elle est irradiée, le refuge vers la folie pour échapper à la mortelle réalité, le cri porté vers le ciel pour dire l’inimaginable d’une détresse, les enfants qui pleurent en dormant, … Tout ce cortège est raconté par des « Je » sous forme de monologues, entrecoupés parfois par quelques chœurs de femmes, d’hommes, d’enfants, tout ce qui constitue ce que l’auteur appelle des « documents vivants ».

Au-delà de l’aspect poignant, voire insoutenable de tous ces « documents vivants », reste le fil ténu et fragile de la vie, de l’espoir fou, de l’attente irraisonnée, comme cette dernière voix solitaire, celle d’une femme follement amoureuse de son mari mort car il a fait partie des liquidateurs, ces centaines de milliers de personnes qui ont travaillé sur le site pour tenter d’endiguer la catastrophe, qui sont restés sur place et qui sont morts, pour la plupart. Elle et son fils l’attendent « Je réciterai en chuchotant ma supplication pour Tchernobyl et lui, il regardera le monde avec ses yeux d’enfant. »

C’est ainsi que finit ce livre non seulement bouleversant, non seulement offrant une multitude de points de vue, non seulement dénonçant les hallucinantes erreurs, méprises et trahisons d’un pouvoir déjà en décomposition avancée, mais aussi dévoilant dans la simplicité transparente de ses phrases, l’absurdité totale de la vie. Albert Camus, autre Prix Nobel de littérature, avait écrit le Mythe de Sisyphe et L’Etranger. D’une toute autre manière, Svetlana Alexievitch a écrit La Supplication.

 Svetlana Aleksievitch, journaliste et écrivain biélorusse, Prix Nobel de littérature 2015 (archives/REUTERS)

Svetlana Aleksievitch, journaliste et écrivaine biélorusse, Prix Nobel de littérature 2015 (archives/REUTERS)

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