L’affaire de l’esclave Furcy – Mohammed Aïssaoui (Gallimard – 2010)

Ce livre commence par le récit d’une battue sur l’île Bourbon (maintenant île de la Réunion) de deux blancs, des chasseurs de tête à la solde du Sieur Joseph Lory. Ils sont à la poursuite d’un esclave noir. Ces deux blancs le tuent dans d’atroces conditions. Un autre noir, Furcy, est témoin de cette scène.

C’est l’histoire réelle de Furcy, esclave sur l’île Bourbon,  que Mohammed Aïssaoui, journaliste au Figaro littéraire d’origine algérienne, retrace dans ce livre, après avoir découvert par hasard des archives mises aux enchères à l’hôtel Drouot, à Paris, en 2005. Ces archives sont celles d’un procès autour de l’esclavage qui s’est prolongé pendant vingt-six ans.  

Plus de quarante ans avant l’abolition de l’esclavage à la Réunion, « Furcy, cet esclave vivant sur l’île Bourbon (maintenant île de la Réunion) se rend en octobre 1817 au Tribunal d’Instance de Saint-Denis pour exiger sa liberté. Il tient, serré dans sa main, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Après de multiples rebondissements, ce procès durera vingt-six ans, trouvera son dénouement le samedi 23 décembre 1843, à Paris. ». Sa mère, Madeleine, née à Chandernagor, en Inde, après une étape en France, se retrouve sur l’île Bourbon comme esclave d’une certaine Madame Routier. C’est là que Madeleine a eu ses trois enfants : Cyril, mort jeune, Constance née en 1776 et Furcy, né dix ans après. Madame Routier affranchit Madeleine en 1788 lorsqu’elle devient veuve, mais sans le dire à la principale intéressée. Celle-ci ne l’apprendra qu’à la mort de Madame Routier en 1808, soit vingt ans après. Elle renonce au paiement de ces vingt années de salaire en échange de l’affranchissement de son fils. Madeleine meurt quelques mois après.

Furcy est alors confié au gendre de Madame Routier, Joseph Lory, négociant et propriétaire d’esclaves à l’île Bourbon et à l’île de France. Malgré les volontés de sa belle-mère, Lory garde Furcy comme esclave.  Ce dernier apprend à lire et à écrire. Joseph Lory ne cesse de se féliciter d’avoir un esclave aussi intelligent et lui donne la responsabilité d’être son intendant.

En 1817, Furcy découvre que sa mère avait été affranchie avant son décès et décide de recourir à la justice pour faire valoir sa liberté. Commence alors une longue bataille juridique qui durera 26 ans. Il est débouté en première instance et en appel au motif que sa mère n’avait été affranchie qu’après la naissance de son fils, lequel était donc né esclave; ce qui était contestable puisque Madeleine est née libre en Inde.
Lorsqu’il entame sa démarche en justice, Furcy trouve un soutien en la personne du procureur général Louis-Gilbert Boucher dont les sympathies républicaines et antiesclavagistes sont connues. Il s’attire l’hostilité de Joseph Richemont Desbassyns, le commissaire ordonnateur général de l’Île Bourbon et héritier d’une des plus grosses fortunes de l’île et, ce n’est pas négligeable, propriétaire d’un grand nombre d’esclaves dont l’asservissement est la base de sa plantation de canne à sucre. L’affaire fait grand bruit à Saint-Denis, les propriétaires d’esclaves redoutant une brèche juridique qui permettrait la libération de près de 15 000 individus. Boucher est muté en Corse en raison de cette hostilité. Et son jeune substitut, Jacques Sully Brunet, est également écarté du dossier. Furcy n’obtient pas gain de cause.

Son propriétaire l’exile sur l’ïle Maurice, alors possession anglaise. En 1829, il réclame sa liberté et les autorités anglaises de l’île finissent par l’affranchir, car il n’a été enregistré, ni à la douane, ni sur le bateau qui l’a amené, Joseph Lory ayant omis de le déclarer à son arrivée à Port-Louis. Devenu libre, Furcy demeure à Maurice.

Il se rend à Paris en 1835 pour se pourvoir en cassation. La Cour rend son arrêt cinq ans plus tard, mais son propriétaire fait appel. Encore trois ans après, Furcy assiste à Paris au procès en cassation, dont les débats sont largement couverts par la presse parisienne, en raison du caractère peu commun de l’affaire. Le 23 décembre 1843, la justice française déclare enfin que « Furcy est né en liberté

Cinq ans après, l’abolition de l’esclavage à la Réunion était proclamée le 20 décembre 1848 par le Gouverneur de la Réunion, Sarda Garriga, à la suite de la loi du 27 avril 1848 votée en France sous l’action de Victor Schoelcher qui est à l’origine de l’abolition de l’esclavage en France, y compris et surtout dans ses territoires coloniaux.

Ce compte-rendu pourrait laisser croire que le livre de Mohammed Aïssaoui est essentiellement un essai juridique, donc ennuyeux. Ce livre est au contraire très incarné, l’auteur faisant vivre les principaux protagonistes de ce récit, avec les caractères contrastés des uns et des autres. Les débats du procès de 1817, notamment, sont évoqués avec toute la violence des gros propriétaires terriens restés maîtres du jeu et finissant par bafouer la défense représentée par Boucher et Sully Brunet. L’affrontement verbal reconstitué entre Desbassyns et Boucher ferait une formidable scène de cinéma.   

© Mohammed Aïssaoui : « L’affaire de l’esclave Furcy »  – Prix Renaudot « Essais » 2010 – Éditions Gallimard, Paris – Collection Folio – 240 pages – 6,60 €

Mohammed Aïssaoui

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