L’amour et les forêts – Eric Reinhardt (Gallimard)

l'amour et les forêtsL’héroïne de « L’amour et les forêts » s’appelle Bénédicte Ombredanne. Le narrateur (l’écrivain lui-même)  la mentionne toujours ainsi, avec ce nom de famille qui évoque la forêt moyenâgeuse, qui pourrait être celui d’une gente dame du Moyen-Age à qui le gagnant du tournoi rendrait hommage et respect. Il a quelque chose de douloureux aussi, avec cette ombre presque damnée… Je ne sais pas où Eric Reinhardt a trouvé ce nom mais c’est, d’entrée, une des réussites de son livre.

Quand l’auteur la rencontre dans un café près de la Comédie Française à Paris, la première fois, il a failli la louper tellement elle lui paraissait banale : elle « était l’une de ces personnes que la plupart du temps on ne voit pas » (page 27). Au départ, ils avaient échangé deux courriers de passionnés de littérature (elle est agrégée de français) sur la construction du roman et « le statut de l’écrivain dans le champ même de sa fiction, en particulier il se fait apparaître nommément dans celle-ci. » (page 18).  Se déplace-t-on de Metz à Paris uniquement pour parler de littérature ? Au premier rendez-vous, c’est lui qui évoque ses affres de romancier. Au deuxième, c’est elle qui parle « froidement, avec une précision clinique » (page 34), de l’enfer vécu chaque jour avec son mari paranoïaque et manipulateur. Elle continuera par mails à se confier, dévoilant son cauchemar quotidien, sa fuite, son retour, sa défaite… Jusqu’au jour où l’auteur ne recevra plus rien.

La vie de Bénédicte Ombredanne finit de se détraquer complètement quand elle revient un soir en constatant que son mari, Jean-François, s’est enfermé en pleurs : il venait de réaliser qu’il était un « harceleur confirmé » après avoir écouté sur France Inter une émission sur le harcèlement conjugal. Il était terrorisé à la pensée que sa femme pouvait le dénoncer, le larguer en emmenant leurs enfants. Pour elle, qui endure depuis des années le harcèlement continuel de son mari sans se rebeller,  c’est une explosion inouïe : « (…) pour la première fois depuis qu’elle vivait avec cet homme, elle voyait sa situation de l’extérieur, identifiée avec une acuité terrifiante par celui-là même qui la lui imposait. » (page 52).

Elle allume son ordinateur et va sur Meetic, s’y inscrit sous le pseudo de Fionarose. Suivent des pages hilarantes, crûes et cruelles sur les jeux, les risques et les rites de la drague sur Internet. Après avoir éconduit plusieurs beaufs de grand calibre, elle dialogue avec Playmobil677 qui détonne dans l’océan de vulgarité et de guimauve qui inonde les sites de rencontres. Il s‘appelle Christian, il est antiquaire, il habite à la lisière d’une forêt dans les Vosges, il fait du tir à l’arc… Quand, deux heures plus tard, elle éteint son ordinateur, elle lui a promis d’aller le voir, le jeudi suivant.

Ce sera une après-midi comme elle n’en a jamais connue, comme elle n’en connaitra jamais plus. Elle la raconte dans un premier mail. Puis silence. Puis dans un deuxième mail, elle narre son naufrage… Bien après, le narrateur écrivain apprend la mort de Bénédicte Ombredanne. Il rencontre sa sœur jumelle qui complète le tableau d’une destinée déchirée.

Raconté comme ça, on dirait du roman de gare ou du Marc Levy.

Sur cette trame, Eric Reinhardt écrit un livre foisonnant. C’est l’histoire d’une femme, jolie, cultivée et rayonnante, qui finit par s’avouer vaincue par un mari manipulateur et sadique et qui va en mourir d’épuisement. Destin d’autant plus troublant que rien, a priori, ne pouvait laisser prévoir une telle issue. L’auteur explore sans conclure plusieurs explications, notamment la peur de la solitude qui serait la marque de la gémellité. Mais ce livre n’est pas un traité de psychologie. Il est le récit d’une histoire singulière qui échappe à toute tentative d’explication globale.

Ce livre est aussi une enquête, celle que le narrateur entreprend pour en savoir davantage sur la vie et la mort de Bénédicte Ombredanne. Il rencontre sa sœur jumelle, Marie-Claire, plantureuse esthéticienne qui, au contraire de sa sœur, est épanouie dans sa vie. Ce n’est donc pas par hasard que le thème abordé en début de livre est «le statut de l’écrivain dans le champ même de sa fiction ». L’écrivain est omniprésent durant tout le livre, avec l’absence quasi-totale d’exhibitionnisme, niant souvent  l’existence factice d’un narrateur en apparaissant lui-même quand il interroge Bénédicte et Marie-Claire Ombredanne. Ailleurs, il se cache sous le manteau de l’auteur hors-champ, d’autant plus puissant qu’il est invisible. Et il réapparait tout en douceur comme une ombre qui sort des coulisses, comme un promeneur qui marche lentement dans l’obscurité tamisée d’une forêt.

L’enfance, l’adolescence, la famille, la jeunesse, les mariages de Bénédicte Ombredanne, ainsi que son agonie, sa mort et son enterrement sont révélés par Marie-Claire qui, elle, ne savait pas l’existence de Christian. En filigrane, sans que son livre revête la forme d’un pamphlet contre la violence faire aux femmes, Eric Reinhardt dresse un terrible constat de ce qu’un homme peut infliger à sa femme, sous couvert d’un mariage petit-bourgeois. Et questionne la possibilité d’une réelle et totale émancipation féminine.

C’est aussi une histoire d’amour dont le climax est l’après-midi que Bénédicte Ombredanne passe avec Christian, l’homme qu’elle a rencontré la veille sur Meetic. Une quarantaine de pages où leur rencontre est narrée dans tous les méandres et tous les détails, depuis la marche dans la forêt, l’apprentissage du tir à l’arc, le plaisir incandescent qu’ils se donnent l’un à l’autre comme si ce ne pouvait être que l’aube d’une ère nouvelle, les promesses de retrouvailles aussi tôt que possible au moment où elle se résout à rentrer là où elle sait qu’elle va se faire démolir… Ils continueront à s’échanger des mails. Ils ne se verront plus.

Le livre finit pourtant par une rencontre entre eux deux : scène onirique comme si Eric Reinhardt, contre toute évidence qu’il a lui-même établie, ne pouvait pas se résoudre à la défaite de Bénédicte Ombredanne. Comme si l’écrivain voulait échapper à la douleur de son propre récit. Comme s’il croyait qu’elle avait gagné.

Après tout, pourquoi ne pas le suivre dans cette voie … D’autant que son écriture est foisonnante comme les forêts des montagnes vosgiennes qui passent de l’ombre à la lumière, des sous-bois aux clairières, des hautes futaies aux buissons impénétrables. Ce n’est pas une écriture solaire, elle n’a rien de maritime, elle a quelque chose d’organique, de touffue, rendant palpable l’absence d’horizon. La vie même de Bénédicte Ombredanne est sombre comme un bois dont elle ne pourra jamais sortir…

Le lecteur que je suis, s’est laissé conduire dans les sombres chemins des forêts, des corps et des âmes qui parcourent ce livre aussi intense que subtil, aussi sombre que lucide.

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Eric Reinhardt (photo Babelio)

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