Le Jour d’avant – Sorj Chalandon – (Grasset – 2017)

Le monde de la mine dans le nord de la France, en 1974. Son histoire dramatique, la fierté des mineurs, le risque toujours présent d’un coup de grisou, le retraité qu’on « identifiait à sa respiration de poisson échoué sur la grève, à ses tremblements, ses gestes lents, son dos saccagé, ses yeux désolés, à ses oreilles mortes. » Ou «  même le dimanche, même nettoyés dix fois, les cous, les fronts, les oreilles racontaient la poussière de la fosse. »

Joseph et Michel Flavent sont frères et ont la même passion pour Steve McQueen dans le film Le Mans, qui conduit une Porsche 917 appelée Gulf, nom qu’ils donnent à leur mobylette. Joseph se rêve pilote de course automobile. Malgré l’opposition de son père, mineur retraité, il va travailler à la mine. Il est parti vivre avec Sylwia, à Liévin. Le 27 décembre 1974, Joseph descend à la mine dont l’atmosphère est irrespirable. Au matin, on annonce quatre morts suite à un coup de grisou. Au total, il y en aura 42. Joseph fait partie des blessés. Il est conduit à l’hôpital de Bully. Il part « sans ouvrir les yeux, le 22 janvier 1975, vingt-six jours après ses 42 camarades ». Son nom ne figure pas sur la  liste des victimes gravée sur stèle commémorative puisqu’il n’est pas mort au fond de la mine. Plus tard, le père se pend, en laissant un message « Michel, venge-nous de la mine ».

C’est l’histoire de cette vengeance que Sorj Chalandon raconte ensuite. Une vengeance que Michel va accomplir après la mort lente de sa femme, plus de quarante ans après. Il change de patronyme, en prenant celui du coureur incarné par Steve McQueen dans « Le Mans » et devient Michel Delanet. Le cible de la vengeance est Lucien Dravelle, le « chef de fonds » au moment de la catastrophe, appelé comme tous ces collègues le porion « parce qu’ils restaient ainsi immobiles comme des poireaux ». Son but, le tuer. Il le trouve dans un fauteuil roulant électrique  et sympathise avec lui. Il tente de le tuer. Dravelle n’est que gravement blessé. Delanet est emprisonné.

La dernière partie du livre est consacrée à l’enquête et au procès de Delanet redevenu Flavent, Elle renferme un coup de théâtre mené de façon tout à fait virtuose par l’auteur, où l’on comprend enfin le titre « Le Jour d’avant ». La narration de la préparation du procès avec son avocate, Aude Boulfroy, et de son déroulement est extrêmement détaillée, et son issue, tout à fait inattendue. Sorj Chalandon ayant longtemps suivi les procès d’assise pour Libération, son art de raconter les débats pendant le procès lui-même est à la fois réaliste et saisissant. Ce n’est pas seulement la description des rouages de la justice mais aussi celle de l’empreinte de l’exacerbation du drame humain.

Ce roman est un hommage aux quarante-deux victimes de cette catastrophe – elles sont nommées une par une à la fin du livre. C’est aussi un réquisitoire contre les dirigeants des Charbonnages de France obsédé par le résultat financier à l’encontre de la sécurité, réquisitoire étendu implicitement aux conditions de travail dangereuses et inhumaines qui prolifèrent dans le monde d’aujourd’hui. En outre, il ouvre une réflexion sur la vérité et ses leurres, sur la vengeance et la culpabilité, avec une surprenante et poignante plongée dans le monde judiciaire, tout ceci servi par la rigueur romanesque et l’art très abouti de la narration de Sorj Chalandon.

Le Jour d’avant – Sorj Chalandon – (août 2017) –  Grasset- 332p., 20,90 €

Sorg Chalandon

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