L’emprise – Marc Dugain (Gallimard)

L'emprise2[Ce livre fait partie des nouveautés acquises en juin 2014.]
La quatrième de couverture promet « une plongée romanesque sans concession au cœur du système français où se mêlent politiques, industriels et espions ». Sur un tel sujet, en quoi un roman peut-il être plus intéressant que le travail des journalistes d’investigation qui ne cessent de mettre à jour scandales sur scandales analysés ensuite dans des livres qui se vendent souvent comme des petits pains ? Dans une interview, Marc Dugain justifie la place du roman : « C’est en remodelant la réalité à travers la fiction qu’on parvient à montrer le vrai nœud du pouvoir, entre les politiques, la grande industrie et les services secrets. ». Mais cela fait-il un bon roman ?

Les romans de Marc Dugain partent toujours de faits historiques ou d’actualité. Une exécution ordinaire (Gallimard) que j’avais lu en 2007, est très directement inspiré par le naufrage du sous-marin russe Koursk en 2000. Il brosse un tableau assez effrayant de la pratique du pouvoir en URSS puis en Russie, de Staline à Poutine. Ce roman, bâti de façon assez complexe, m’avait passionné.

Dans L’emprise, le cœur de l’intrigue se déroule en France, dans une période non précisée mais clairement très contemporaine. Autour des personnages principaux – une détective des services secrets français, un syndicaliste dans la firme française de l’industrie nucléaire, le président sans scrupule d’un grand groupe militaro-industriel, un candidat bien placé pour la prochaine élection présidentielle, son concurrent potentiel le plus dangereux, un directeur tout-puissant du renseignement intérieur, corse de surcroît, et quelques autres – se noue une intrigue très fouillée qui démarre à partir du soupçon d’un commerce totalement illégal de déchets atomiques. Le syndicaliste, qui tente de d’éclaircir cette histoire, disparait après avoir tué sa femme et son fils. Lorraine, la détective, est chargée, sous le contrôle de Corti, le directeur corse du renseignement intérieur, de retrouver le syndicaliste et de dénouer l’écheveau de ce scandale qui prend racine dans le financement des partis politiques. Le dénouer, mais certainement pas de le rendre public.

On le devine sans peine, ce livre est un violent pamphlet contre les mœurs politiques de notre pays, en écho aux nombreux scandales qui éclaboussent actuellement les acteurs les plus visibles de l’échiquier politique. A se demander si Mediapart n’aurait pas tenu la main de l’auteur. Ce livre ne pourrait pas exister sans le journalisme d’investigation dont il est un des fruits les plus charnus. Charnu, car, en bon écrivain, Marc Dugain met de la chair dans tous ses personnages qui pourraient de loin n’être que des pantins ivres de pouvoir aux silhouettes troubles et fugaces. Oui, c’est bien de pouvoir qu’il s’agit, l’appétit et lé dépendance qu’il suscite, la crainte et la déchéance qu’il provoque. A quoi obéissent ces hommes – il y a quelques femmes aussi ? De quelles pulsions sont-ils les esclaves  plus ou moins consentants ? Où est leur part d’humanité ? N’est-ce pas cette part d’humanité qui est leur plus grande faiblesse ? Le roman dépasse la limite obligée du journalisme d’investigation, qui ne peut pas entrer dans le subjectivisme sous peine de devenir un instrument de manipulation de plus. Le roman, en sondant de très près les reins et les cœurs, est un miroir de la réalité et lance des pistes au lecteur pour tenter d’expliquer de tels comportements, avec le souci du réalisme mais pas celui de la vérité historique.

Mais si L’emprise n’était que réaliste, ce miroir serait bien terne. En alliant le roman d’espionnage, le roman de mœurs, la chronique familiale, la critique sociale, Marc Dugain réussit à happer le lecteur dans cette plongée crépusculaire qui peut faire penser aux tragédies grecques ou aux pièces shakespeariennes où l’humain court à sa perte sans bien comprendre pourquoi il agit ainsi…

Du point de vue romanesque, mon personnage préféré est Corti, le directeur du renseignement intérieur. Comme il sait tout, c’est lui qui a le véritable pouvoir de faire ou défaire. Il est le Grand Manipulateur. Il n’a pas besoin des hochets de la richesse personnelle. Son seul luxe et son plaisir, il le trouve à califourchon sur ses motos avec lesquels il parcourt les routes corses en s’arrêtant dans les bars, épiceries ou restaurants pour se gaver, boulimique, de fromage et de charcuterie corses, le promettant à un immobilisme déjà bien avancé à cause de son embonpoint …

Oui, en remodelant la réalité à travers la fiction, Marc Dugain aide à mieux comprendre les mécanismes humains et institutionnels qui permettent ce déni de la démocratie. De surcroît, il propose une vision radicale du pouvoir, partie aussi inhérente à l’être humain que totalement destructrice de la relation humaine…
En politique, lieu absolu du pouvoir, « servir sans asservir » est une question à laquelle Marc Dugain répond par un « non » catégorique.

Marc Dugain

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