L’étoile Absinthe – Jacques Stephen Alexis (Zulma – 2017)

Jacques Stephen Alexis est un des grands auteurs haïtiens du milieu du XXème siècle. De son vivant, il a fait paraître cinq livres immergés dans la littérature caribéenne et profondément ancrés dans la spécificité haïtienne. Restait le mythique L’étoile Absinthe, roman posthume inachevé car son auteur a été assassiné en 1961 au moment de son retour en Haïti par le régime dictatorial de François Duvalier. L’étoile Absinthe vient d’être publié par les éditions Zulma, selon le seul manuscrit existant, en respectant les lignes restées blanches et les mots manquants.

L’origine de ce titre étrange se trouve dans un extrait de l’Apocalypse de Saint-Jean où il est question d’une étoile qui tombe dans la mer : « Le nom de cette étoile est Absinthe ; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères. » Le ton est donné.

« L’étoile Absinthe » est la suite du roman de Jacques Stephen Alexis « L’espace d’un cillement » où le personnage principal est la voluptueuse prostituée Nina Estrellita, reine du Sensation Bar et follement amoureuse de El Gaucho. On la retrouve donc dans « L’étoile Absinthe » où elle prend le nom de l’Eglantine. En changeant de nom, elle change de mode de vie et, en s’associant avec une autre femme, Célie Chéri, elle décide d’aller chercher du sel en mer qui sera d’autant plus cher que la navigation sera périlleuse. Elles affrètent un bateau de pêche, le « Dieu le Premier » dont l’équipage est rapidement trouvé, dirigé par le Capitaine Samuel. A peine parti, « (…) dans le lointain, une muraille de plomb mordoré s’élève en demi-cercle de l’horizon, étayant la calotte étoilée de la nuit. A tribord, en plein ciel, parmi les hiéroglyphes de nuages, la poussière des galaxies et les constellations, se déroule un étrange phénomène. D’un foyer qui bat comme un cœur partent de mystérieux cercles concentriques qui scintillent d’un éclat pourpré, vivement s’élargissent, se meuvent et fusent à travers le firmament. » Après une nuit presque calme, commence le combat à la fois apocalyptique et orgiaque délivré par l’équipage de « Dieu le Premier » pour ne pas sombrer, éclaté par les vagues et submergé par un rideau de nuées. Dans un tumulte effroyable, Dieu le Premier tente de traverser la tempête qui se démultiplie. « Tout est baigné de couleurs changeantes, le vert Véronèse vire au bleu vénéneux qui tourne au jaune purulent. » Le combat contre la tempête devient un combat à la fois vital et mythique pour tout l’équipage. L’Eglantine s’attache au grand mât, dernière étreinte ou tentative de résistance. Déodat, le mousse, près de la mort, jouit en une dernière poussée vitale. Dans un ébranlement tellurique, l’équipage de Dieu le Premier livre un dernier combat, puis, seule issue, se réfugie dans la cale où les corps blessés s’enchevêtrent. De longues heures après, après de nombreuses péripéties et conflits plus ou moins larvés et des invocations à Dieu et aux loas, le calme gagne la partie. Dieu Le Premier retourne sur terre et est accueilli par une fanfare aussi frénétique que la tempête maintenant apaisée.

Dernier acte, qui n’a plus rien d’une légende, ce sont les discussions pour payer les marins une fois le sel vendu. Célie Chéri est redoutable. Les hommes intraitables. Le combat n’est pas égal. Puis, le Dieu le Premier remonte le courant. Le petit peuple du port s’agite. « Une puissante odeur faire de mille relents assaisonne l’air piquant où bourdonne la rumeur des blablablas, des jurons, des gros mots et des rires gras. Des filles plantureuses font la nique aux marins et les premiers cris des quincaillières, des chineuses et des porteballes jaillissent aux carrefours du petit matin frisquet. » La vie reprend, banale et explosive.

Une fois écrit tout ça, cela ne dit rien de la force de l’écriture de Jacques Stephen Alexis qui s’empare de tous les codes pour les mélanger, les exacerber, non pour s’éloigner de la réalité humaine ou climatique mais pour les transfigurer pour atteindre ce qu’il a lui-même défini, le réalisme merveilleux. Ce roman inachevé est l’étendard de la liberté d’écrire, de la liberté d’agir, comme l’Eglantine qui, au milieu d’un total chaos, s’arc-boute à la sensualité, à la liberté, à la vie. Même si la réalité d’un pouvoir sanguinaire a été impitoyable, Jacques Stephen Alexis a ensemencé la littérature de son pays avec ce qui en fait, plus de soixante après, toujours un exemple époustouflant de puissance et de liberté.

L’ETOILE ABSINTHE de Jacques Stephen Alexis – Février 2017 –  Zulma – 160 p., 17,50 €

Jacques Alexis Stephen

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