L’ordre du jour – Eric Vuillard (Actes Sud – 2017)

Vingt-quatre hommes mûrs ou déjà vieillards se retrouvent dans le palais du président de l’Assemblée : ils sont le gratin du capitalisme allemand en plein essor. « Soudain, les portes grincent, les planchers crissent ; on cause dans l’antichambre. Les vingt-quatre lézards se lèvent sur leurs pattes arrière et se tiennent bien droit. Hjalmar Schacht ravale sa salive, Gustav réajuste son monocle. Derrière les battants de porte, on entend des voix étouffées, puis un sifflement. Et enfin, le président du Reichstag pénètre en souriant dans la pièce. C’est Hermann Goering.(…) ». Quelques minutes après, il est rejoint par Hitler, « souriant, décontracté, pas du tout comme on l’imaginait, affable, oui, aimable même, bien plus aimable qu’on ne l’aurait cru. »
La scène se passe le 20 février 1933. Ces vingt-quatre hommes sont l’incarnation des principales entreprises allemandes, « BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken ». Ces noms résonnent toujours dans notre univers contemporain. Des élections décisives pour l’accession au pouvoir de Hitler vont bientôt avoir lieu. Ils vont se plier aux ordres du pouvoir hitlérien et financer la campagne électorale du parti nazi. « Et ils tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer. ».

Eric Vuillard ouvre tout grand les portes et les coulisses de toutes ces salles de réunion qui protègent les secrets des négociations. Comme un journaliste d’investigation tendant un micro à la sortie de ces réunions, ou même en y assistant discrètement, il reconstitue avec précision toutes ces tractations, les tergiversations des uns, les compromissions des autres, les manipulations et les duperies qui aboutiront en 1938 à l’Anschluss :  le dernier chancelier autrichien, Kurt Schuschnigg, tente de sauver son poste et est forcé à la démission (après la guerre, il s’installe aux Etats-Unis et deviendra citoyen américain). Il est remplacé par le nazi Seyss-Inquart qui fait appel officiellement au Reich formalisant ainsi l’Anschluss (Vuillard raconte avec une certaine ironie sa pendaison en 1946 à la suite du procès de Nuremberg).

Il narre aussi dans le détail le diner qui a lieu le lendemain à Londres où sont réunis Neville Chamberlain, alors Premier ministre, une partie de ses ministres, dont Winston Churchill, et Joachim Ribbentrop, ambassadeur du Reich. Pendant ce diner, Chamberlain apprend l’Anschluss. Qui cherche alors à manipuler l’autre en étirant les conversations ? Ce qui parait être un exercice de mondanité est un piège que chacun, dans ce contexte tragique, tente de poser entre les pieds de l’autre

On apprend aussi que la Wehrmacht s’embourbe en pénétrant, le 12 mars 1938, en Autriche. Les mauvais esprits ricanent qu’ils se sont trompés de direction. Cela entraîne un gros embouteillage de Panzers provoqué par « (…) un minuscule grain de sable qui se glissa dans la formidable machine de guerre allemande.» On est loin du Blitzkrieg

L’auteur note que « Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas ». Des petits pas entre coulisses et lumières, de réunions en conciliabules, au plus près des manipulations et des aveuglements, des arrangements et des coups-fourrés. Comme dans son livre précédent, 14 juillet (chez Actes Sud également), Eric Vuillard raconte un chapitre essentiel de l’Histoire, vu du plus près possible de l’action, de ceux qui y participent ou qui la subissent. L’Histoire, avec un grand H, quitte son piédestal et devient vivante ou morbide, selon les événements. Son art de l’esquisse des personnages et de la description des lieux fait merveille et coexiste avec des incidentes tout à fait symboliques, comme l’évocation des croquis du peintre et dessinateur Louis Soutter « représentant des êtres noirs, difformes, de grands infirmes palpitants (…). On peut penser que ce long ruisseau de corps noirs, tordu, souffrants et gesticulants, que ces colliers de cadavres augurent quelque chose » .

Dans le dernier chapitre, la famille Krupp réapparait : son conglomérat, et ceux des familles semblables, avaient employé de nombreux prisonniers des camps de déportation, Mauthausen, Dachau, Buchenwald… Ces vingt-quatre vieux hommes du premier chapitre sont des acteurs du cataclysme.
  Eric Vuillard conclut son livre en affirmant que « l’abîme est bordé de hautes demeures ». Combien de hautes demeures  par les temps qui courent… ?

L’ORDRE DU JOUR de Éric Vuillard (2017) –  Actes Sud – collection « un endroit où aller », 150 p., 16 €.

Eric Vuillard

(133)

Ce contenu a été publié dans Histoire, Lectures. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à L’ordre du jour – Eric Vuillard (Actes Sud – 2017)

  1. Alain L. dit :

    J’ai lu ce court récit avec plaisir: on y apprend des choses très intéressantes, en particulier l’impréparation de l’armée hitlérienne (l’évocation de cette armée de tanks en panne que les nazis sont obligés de mettre sur des trains pour rallier l’Autriche est à la fois comique et stupéfiante). Je ferais néanmoins quelques critiques sur l’écriture: un style parfois ampoulé, des figures de rhétorique répétées qui sont comme des clichés littéraires, des digressions dont on a l’impression qu’elles sont là pour… rallonger le texte, faire qu’il atteigne péniblement les cent cinquante pages en deça desquelles il ne pourrait pas prétendre au rang de livre candidat à un prix littéraire…

  2. Jean-Marie dit :

    Ta critique de l’écriture d’Eric Vuillard est très semblable à celle que mon fils Vincent exprime en disant que « Vuillard s’écoute écrire ». Est-ce votre profession commune d’enseignant qui explique cette ressemblance ?
    Bien au contraire, depuis je lis les livres de Eric Vuillard ( « tristesse de la terre » sur la légende de Buffalo Bill, le génocide des indiens et l’élaboration de l’industrie du divertissement américaine,  » 14 juillet », une description de ce jour historique vu et vécu par le peuple parisien, bien loin des considérations de Michelet), je suis convaincu par cette écriture de l’Histoire qui secoue les narrations romancées style Patrick Rambaud ou trop académiques. Avec son écriture très visuelle, Vuillard change continuellement de focale, allant de gros plan en vision panoramique, de point fixe en accéléré. Il rénove le récit historique, le rend vivant sans en faire un roman. Cela me réjouit en tant que lecteur et amateur d’Histoire qui avait déserté depuis longtemps tous les livres d’histoire…
    Quant à la longueur de son récit, je ne m’en plaindrai certainement pas. En bon disciple voltairien, j’admire toujours ceux qui savent « faire court ».
    Voici les liens avec mes critiques des deux livres précédents de Vuillard :
    http://amisbiblioplehedel.fr/tristesse-de-la-terre-eric-vuillard-actes-sud/
    http://amisbiblioplehedel.fr/14-juillet-eric-vuillard-actes-sud-2016/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *