Meursault, contre-enquête – Kamel Daoud (Actes Sud)

Meursault, contre enquêtePlus de soixante-dix ans après la parution de L’étranger, d’Albert Camus, quelqu’un ose y répondre ! Certes, L’étranger a  été abondamment commenté, discuté, rejeté ou porté aux nues. Mais on n’était que dans les commentaires. Le journaliste algérien, Kamel Daoud, relève le défi sur le terrain du roman, en proposant un contre-roman.
Le narrateur est à Oran. Vieillard, il soliloque face à un interlocuteur irréel sur le drame qu’il a vécu quand il était enfant : le meurtre de son frère, Moussa. Moussa, c’est l’Arabe sans nom que Meursault a tué sur une plage à Alger, un jour de grand soleil, en 1942. L’auteur, dans ce roman, veut d’abord donner un nom à cet innomé. Et raconter, en contrepoint de L’étranger, l’histoire de cette famille, le narrateur, Haroun, endeuillé pour toujours, et sa mère, inconsolable vengeresse du meurtre de son fils.

Dès le début de son livre, Kamel Daoud, en rendant hommage à l’écriture fulgurante de Camus, appuie sur le non-dit de L’étranger : « As-tu vu sa façon d’écrire ? Il semble utiliser l’art du poème pour parler d’un coup de feu. Son monde est propre, ciselé par la clarté matinale, net, tracé à coups d’arômes et d’horizons. » (page 13). L’étranger n’est pas seulement Meursault, c’est aussi l’Arabe, innomé, juste évoqué dans l’aveuglement du soleil. Daoud relève le défi : nommer l’Arabe, lui donner sang et chair, famille et amis, terre, soleil et mer. « Bon Dieu, comment peut-on tuer quelqu’un et lui ravir jusqu’à sa mort ! C’est mon frère qui a reçu la balle, pas lui. C’est Moussa, pas Meursault, non ? » (page 14). Et lui donner une famille, sa mère, n’attendant que l’heure de la vengeance, et son frère qui grandit dans l’ombre du fantôme de l’oubli. Et lui donner un peuple, celui qui a conquis son indépendance au terme d’une guerre atroce, et qui languit depuis entre une Nomenklatura confisquant les richesses naturelles du pays et un extrémisme mortifère.

L’essentiel du livre se déroule entre le meurtre de Moussa, en 1942, et l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet 1962, jour où Haroun tue Joseph, un Français rodant de nuit dans la cour où il habite avec sa mère. Dans le constant contrepoint avec le livre de Camus, ce meurtre a lieu de nuit au lieu du plein soleil de la plage d’Alger ; devant les yeux de sa mère dont la vie n’est que désir de vengeance alors que la mère de Meursault est morte dans une lointaine maison de retraite. Toute l’enfance et l’adolescence de Haroun est conditionnée par le meurtre de son frère, « l’absurdité de ma condition qui consistait à pousser un cadavre vers le sommet du mont avant qu’il ne dégringole à nouveau, et cela sans fin. » (page 57), allusion évidente au mythe de Sisyphe, au cœur de la pensée philosophique de Camus.

Haroun est emprisonné. Il se coltine un officier et un iman aussi obtus que l’avocat et le prêtre de Meursault. Il est relâché, dans la grande confusion de cette période où l’Algérie est devenue indépendante. Il pense que ce meurtre met fin à « l’absurde de notre situation ». Mais rumine, dans un alcoolisme désabusé, toute cette histoire absurde. Comme l’était celle de Meursault.

Un point qui n’est pas en symétrie avec le livre de Camus : c’est la longue période historique qui trame tout le récit. Le livre de Camus est quasiment suspendu en dehors du temps. Celui de Kamel Daoud – qui est journaliste dans l’un de deux seuls quotidiens encore à peu près libre d’Algérie, Le Quotidien d’Oran – parcourt cette longue période, y compris la période actuelle dont l’alcoolisme du narrateur donne une vision désabusée et désinhibée. « Le village est devenu plus gros, moins ordonné. Les cyprès y ont disparu, et les collines aussi, sous la prolifération des villas inachevées. Il n’y a plus de chemins dans les champs. D’ailleurs, il n’y a plus de champs. » (page 41).

Daoud CamusLe contrepoint avec le livre de Camus se transforme souvent en rejet. « Le succès de ce livre est encore intact, à en croire ton enthousiasme, mais je le répète, je pense qu’il s’agit d’une arnaque. (…) Il n’y a pas trace de notre deuil et ce qu’il advint de nous par la suite. Rien de rien, l’ami ! Le monde entier assiste éternellement au même meurtre en plein soleil, personne n’en a rien vu et personne ne nous a vus nous éloigner. Quand même ! Il y a de quoi se mettre un peu en colère, non ? Si seulement ton héros s’était contenté de s’en vanter sans aller jusqu’à en faire un livre ! » (page 74)

Le livre de Kamel Daoud est un hymne à l’écriture. Celle de Camus, bien sûr. La sienne, magnifique de sensualité et de clarté, bosselée et lumineuse, parfois sombre et tourmentée comme des effluves alcoolisées, parfois limpide et scintillante comme l’horizon de la mer. Il donne au passage une définition lumineuse du « grand style » : «  Si ton héros raconte si bien l’assassinat de mon frère, c’est qu’il avait atteint le territoire d’une langue inconnue, plus puissante dans son étreinte, sans merci pour tailler la pierre de mots, nue comme la géométrie euclidienne. Je crois que c’est cela le grand style finalement, parler avec la précision austère que vous imposent les derniers instants de votre vie. » (page 110).

Après ça ? Se taire… et lire.

PS : Juste après avoir fini Meursault, contre-enquête, j’ai relu L’étranger et retrouvé le tragique émerveillement qui m’avait étreint il y a une cinquantaine d’années, avec, en outre, une expérience littéraire, pour moi inédite, de mise en abyme …

Kamel Daoud

 

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