Mission en Haïti – Georges Lescel – L’Harmattan (2016)

mission-en-haitiEn contrepoint de la littérature haïtienne, dont les formes diverses sont si envoutantes, la lecture de Mission en Haïti, de Georges Lescel est intéressante, avec ce sous-titre évocateur : « Des années à dos de mulet et en bois fouillé ».

Georges Lescel est breton et prêtre catholique. A la sortie du séminaire, il décide d’aller exercer son ministère en Haïti et débarque à l’aéroport de Port-au-Prince sous une chaleur étouffante. Il restera presque un demi-siècle en Haïti, de 1962 à 2010. Ce livre de souvenirs retrace ce long séjour, sa rencontre avec le peuple haïtien dans les mornes ou près des rivages, peuple pauvre soumis aux aléas climatiques et à la férocité du régime de la famille Duvalier. Son travail de prêtre, c’est assurer la continuité du service religieux malgré tout, rendre le culte et donner les sacrements dans les églises mais aussi – et surtout – construire et entretenir des écoles qui suppléent au manque criant d’écoles publiques. Il pratique son ministère au plus près du peuple haïtien, pauvre, encore pauvre, toujours pauvre… Pour rejoindre les villages isolés au bord de la mer, rien de mieux que le bois fouillé, simple tronc de bois creusé pour affronter les flots. Pour traverser les montagnes, rien ne vaut le mulet, résistant et docile, avec qui il peut parler et dont il peut caresser l’encolure. Son ministère ne se limite pas qu’à la catéchèse et à l’éducation. Dans l’élan apporté par le concile Vatican II, « il est impossible d’oublier les autres facettes de la vie, la santé, l’agriculture, le reboisement ou la pêche. »

L’auteur décrit avec beaucoup d’empathie ce qu’il a vécu au milieu de ce peuple dont le sort reste dépendant de catastrophes naturelles, et de régimes politiques dictatoriaux ou délétères téléguidés par le puissant voisin américain… Un pays où la pauvreté est telle que l’on trouve toujours plus pauvre que soi. Un pays où la présence du prêtre n’est que peu de choses contre la tristesse abyssale d’un père qui enterre son petit garçon « dans une boite en carton, ses deux pieds dehors... ». Un pays où les cyclones achèvent la déforestation déjà bien entamée par le manque de moyens d’une population qui s’accroit à grande vitesse, et par l’impéritie et la violence d’un pouvoir local et central dont le premier souci est de se servir d’abord. Une population qui pour « combattre l’adversité, le rhum a des propriétés étonnantes. » ; qui, quand on l’interroge, répond « Pas plus mal, grâce à Dieu ». Une population qui se sent abandonnée et pense trouver un sort meilleur dans les villes et la capitale.

Par ailleurs, il y a un fossé entre certains aspects qui imprègnent la littérature haïtienne et le témoignage de Georges Lescel quand il évoque avec distance et effroi le vaudou et les zombies, et qu’il passe sous silence l’omniprésence de la sensualité et du sexe : le « tripotage », c’est parler mal de son prochain. Aussi proche et solidaire soit-il du peuple des campagnes et des montagnes haïtiennes, il reste un peu à part du fait de son statut de prêtre et de son origine française.

Au bout de plus de quarante ans de services dans la presqu’ile sud de Haïti dans quatre paroisses différentes, Georges Lescel prend sa retraite. Il reste en Haïti. Arrive le lundi 12 janvier 2010 avec le séisme qui a fait plus de deux cent mille morts. Mobilisation internationale pour secourir le pays.  Sous une expression nuancée, le constat est rude : « Je m’interroge seulement sur la finalité et l’efficacité de dispositifs hors du commun, extrêmement couteux, n’obéissant qu’à leurs idéaux (des associations humanitaires) au mépris des attentes les plus basiques d’un peuple en souffrance ». Georges Lescel est proche des écrivains haïtiens contemporains pour qui les associations humanitaires ne sont qu’une force d’occupation.

A côté de réflexions sur la place et l’action de l’Église catholique en Haïti, un constat terrible s’impose : en plus de quarante ans, Haïti est restée dans une état de pauvreté extrême. Mais sur cette terre déforestée, balayée, secouée et mal traitée, une des plus belles littératures francophones s’est épanouie. Ce n’est pas une consolation, c’est une source de vie.

Georges Lescel

Georges Lescel

(80)

Ce contenu a été publié dans Biographie, Lectures, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *