Mon cher fils – Leïla Sebbar (Editions elyzad – 2009)

« Mon cher fils »…  C’est ainsi que débute chaque lettre qu’un vieil homme veut envoyer à son fils qui est en France. Le vieil homme est à Alger. Il n’écrit pas lui-même, il dicte la lettre à Alma, écrivaine publique, qu’il retrouve à la Grande Poste d’Alger, construction iconique du style arabo-colonial, aussi lumineuse à l’extérieur que sombre à l’intérieur, dans un quartier d’Alger toujours très fréquenté..

Cet homme a longtemps vécu dans la région parisienne, a travaillé chez Renault sur l’île Séguin. Il a fait partie de la première vague d’immigration venant du Maghreb, quand les grandes entreprises françaises allait chercher dans ces pays récemment décolonisés, la main d’œuvre ouvrière qui manquait alors en France.  Il a choisi de revenir dans son pays pour sa retraite.  Sa femme, ses sept filles et son fils sont restés en France. C’est à ce dernier, dont il n’a aucune nouvelle, qu’il tente de s’adresser. Son fils, qui a refusé de suivre le même chemin que lui. Son fils, toujours animé d’une révolte qu’il avait du mal à exprimer. Son fils qu’il ne comprenait pas quand ils vivaient encore sous le même toit.  Tout le livre est le récit de l’impossibilité de nouer le dialogue, ne serait-ce que furtif, entre son fils et lui-même.

Au fil des rencontres entre le vieil homme et l’écrivaine, peu de mots sont écrits. Mais de très nombreux mots sont dits. Les mots de l’histoire tragique des relations franco-algériennes, et celle des Algériens qui ont lutté pour leur indépendance dans une guerre atroce, ces Algériens qui ont travaillé dans les usines parisiennes et d’ailleurs. Les mots de ce lien si complexe entre l’Algérie et la France, deux pays dont les histoires se frottent et se fracassent depuis bientôt deux siècles. Plusieurs fois revient le nom de Isabelle Eberhardt, cette écrivaine d’origine russe, qui s’installe au début du XXème siècle en Algérie en vivant parmi les Algériens et dont les récits publiés après sa mort et présentent la réalité quotidienne de la société algérienne au temps de la colonisation française.

En voulant écrire à son fils, le vieil homme essaie de comprendre sa vie, de la légitimer face au mépris que son fils lui jetait à la figure car il le trouvait trop soumis aux patrons, aux Français. Alma elle-même tente de rechercher une histoire de son pays, seul son père est encore près d’elle, sa mère est retournée en Bretagne. Elle recherche l’histoire des femmes de son pays, celle qui n’est pas racontée tant la femme n’a pas d’histoire personnelle dans le carcan d’une religion fossilisée, au mépris d’une tradition où elle a été chantée et fêtée comme rarement dans d’autres civilisations. D’autres histoires familiales se fondent avec celle du vieil homme et d’Alma. D’écritures en confidences, c’est une description d’une réalité complexe, avec tout ce qu’il y a d’incertain, de violent, de surprenant, de fortuit, de tranchant. Elle vient de diverses sources mais reliées par cette histoire faite de compositions et de décompositions. L’histoire de ces vies où l’on ne réussit pas à vivre « entre l’infini du ciel et du sable, de l’ocre et du bleu » comme il est dit dans le Coran.

A la fin du livre, le vieil homme apprend où est son fils, épilogue dont l’écho résonne de façon assourdissante à l’heure actuelle. Écrit il y a huit ans, ce livre pourrait presque avoir été écrit récemment, tellement les choix de jeunes gens dont certains utilisent la révolte et le dégout, aboutissent à des destins tragiquement similaires. Et enflamment notre époque.

[ voir aussi la chronique à propos d’un autre livre de Leïla Sebbar, « Le ravin de la femme sauvage » ]

Leïla Sebbar (photo lepopulairre.fr)

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