Nos richesses – Kaouther Adimi (Seuil – 2017)

En cette rentrée littéraire 2017, l’Algérie est vraiment à l’honneur avec le livre de Kamel Daoud , « Zabor » (Actes Sud), celui d’Alice Zeniter,  «  L’Art de perdre » (Flammarion ) et celui de l’écrivaine algérienne Kaouther Adimi, « Nos richesses » ( Seuil), trois très beaux livres dans des genres très différents.

Dans le dédale des petites rues d’Alger autour de la place de l’Emir Abd-el-Kader, prenez le temps de vous perdre avant de trouver un véritable Ovni dans l’Alger contemporaine, une librairie. Mais non, elle n’existe plus…
Dans cette ruelle un peu à l’écart, c’est en 1935 qu’un certain Edmond Charlot avait ouvert une librairie dans un petit local. Quatre-vingt-un ans après, ce local, devenu une annexe de la Bibliothèque nationale sous la bonne garde du vieil Abdallah, est vendu pour y fabriquer et vendre des beignets, notamment pour les étudiants de l’université toute proche. Abdallah s’y’oppose avec l’énergie du désespoir. Le local est fermé. « (Abdallah) est planté sur le trottoir, le drap blanc jeté sur les épaules, la main appuyée sur sa canne en bois. Il a les yeux humides et toute la ville a honte d’avoir saccagé ainsi les dernières années de cet homme ».

En 1930, l’Algérie célèbre le Centenaire de la colonisation française, où tout est fait « en sorte que les deux communautés (indigènes et Français) cohabitent au sein de l’école sans se rencontrer. » Cinq années après, Edmond Charlot, 21ans, veut ouvrir « une librairie qui vendrait du neuf et de l’ancien, ferait du prêt d’ouvrages et qui ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontres et de lecture. Un lien d’amitié (..) ». Son ambition : « (…) faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue et de religion, des gens d’ici, de cette terre, de cette mer, s’opposer surtout aux algérianistes.  L’année suivante, il trouve ce local à louer « juste à côté de l’université. C’est minuscule. Sept mètres sur quatre, environ, mais nous y serons bien. » Y commence une vie intellectuelle, littéraire et aussi militante pour dénoncer l’injustice fondamentale de la situation algérienne.

Kaouther Adimi a construit son livre à partir d’extraits du journal d’Edmond Charlot tenu jusqu’en 1961  dans lequel il raconte au jour le jour les continuels soucis et les rares mais exemplaires réussites de sa maison d’édition. Les premiers amis écrivains qu’il édite, ce sont Camus, Giono… « (…) de nombreux clients se pressent aux Vraies Richesses pour emprunter ou acheter. Ils ne sont jamais pressés, veulent discuter de tout : des écrivains, de la couleur de la jaquette, de la taille des caractères. »  Les Vraies Richesses démarrent bien au prix d’un travail harassant. Le jour de ces vingt-trois ans, il note : « Il ne faut rien négliger mais j’ai de moins en moins de temps à consacrer à la littérature qui est pourtant le cœur de cette affaire. » Son Credo, c’est : « Je n’ai jamais dissocié la librairie et les éditions. (…) Je n’arrive pas à croire qu’on puisse être éditeur si on n’a pas été ou si on n’est pas libraire à la fois. ».

Les extraits du journal d’Edmond Charlot donnent un aperçu très réaliste de l’évolution tourmentée de la librairie de 1940 jusqu’à 1961. De 1940 à 1942, c’est la pénurie de papier et d’encre, la censure appelée « Anastasie », avec un séjour en prison pendant un mois. De 1942 à 1944, Alger devient la capitale de la France libre. Les affaires reprennent, « (..) mon catalogue n’a jamais été aussi riche : Bernanos, Giono, le fidèle, Bosco, (…) des auteurs étrangers : Austen, Moravia, Silone, Woolf. ». Il publie le texte de Vercors, Le silence de la mer. Quelques moins après la Libération, il est muté à Paris et participe à l’effervescence de la vie littéraire de l’Après-guerre, y compris les conflits liés à la vie chaotique de la revue « L’Arche ». Il porte un regard sévère regard sur l’envers du décor du monde de l’édition et de la littérature. Les éditions Charlot sont mises en faillite en mars 1949. « Une page de ma vie vient d’être brutalement tournée. »
On retrouve ces carnets plus tard, en 1959. Entre temps, ce que les Français appellent « la Guerre d’Algérie » a commencé. Charlot et ses amis prennent le parti de l’Indépendance. Sa librairie est plastiquée le 15 septembre 1961. « Une vie entière réduite en gravats. » En héritage, il laisse une recette assez surprenante pour écrire…

En contrepoint à ce récit historique, l’auteure revient à Abdallah et son grand drap blanc dans lequel il s’enveloppe. Dernier fidèle de la librairie, il fait le gué devant le local de la librairie. Arrive Riad, étudiant à Paris, qui doit faire un « stage ouvrier » dans le cadre de ses études d’ingénieur. La littérature l’indiffère totalement. Il est chargé de vider le local et de le repeindre. Le conflit est-il inévitable entre les deux hommes ? Finalement, non…

Dans le même élan,  Kaouther Adimi tisse la saga tragique d’un homme tout entier dévoué à la littérature à en devenir héroïque et jette un regard intransigeant sur l’Algérie contemporaine « seul pays au monde qui demande des comptes au peuple et non l’inverse», qui préfère les beignets aux livres, où ceux-ci sont noyés, où « il ne faut pas discuter avec les voisins », où la pénurie en biens quotidiens est rampante, où le football joue parfaitement son rôle de drogue pour oublier la réalité, un pays sous surveillance policière constante comme en témoigne cette Renault grise toujours garée à proximité. Mais la vie y reste parfois ardente, loin des regards officiels…

En fait, la librairie existe toujours. Si je retourne à Alger, j’irai me perdre dans le dédale des rues autour de la place de l’Emir Abd-el-Kader pour trouver le 2 bis de la rue Hamani…

Nos richesses – Kaouther Adimi – (août 2017) –  Seuil – 224p., 17,00 €

Kaouther Adimi (photo HERMANCETRIAY)

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