Nos vies – Marie-Hélène Lafon (Buchet Chastel – 2017)

Gordana est caissière dans un Franprix dans le douzième arrondissement de Paris. Elle vient d’un des pays de l’Est européen, elle a un « rire acrobatique et sexuel, (…) un cou long, crémeux, solide et charnu, des seins qui dépassent la mesure ». C’est la narratrice qui décrit ainsi cette caissière dont l’attitude et la silhouette l’intriguent. Elle observe aussi un homme qui semble être attaché à Gordana. Elle découvre enfin qu’il s’appelle Horatio Fortunato « fils unique de parents portugais, gardien et gardienne d’immeuble ».

Celle qui observe, commente et intervient dans le récit, c’est Jeanne Santoire, d’une famille de commerçants provinciaux où « (…) les neveux changent les couches et donnent les biberons. (…) ils sont ensemble, personne n’a encore divorcé, personne n’est homosexuel (…) », signe d’un certain conformisme douillettement contemporain. Jeanne, elle, a dévié car elle avait eu une longue relation amoureuse depuis 1967 avec Karim, algérien. Il «  était beau, parfaitement beau ; toutes les femmes le pensaient, le sentaient, sous la peau, dans leur ventre, c’était sans paroles, sans phrases. » « En septembre 1985, il n’est pas revenu d’Algérie. (…) le silence a commencé, son silence, son absence : j’ai tenu, j’ai continué et, pendant des années, j’ai sous-vécu (…) ».

Le titre de ce livre est explicite : il raconte « Nos vies », celles qui gravitent davantage par coïncidence que par choix. Pas de destin exceptionnel mais des vies plus ou moins ordinaires, qui recèlent, en minuscule ou majuscule, les drames, les bonheurs, les silences, les regrets, les chagrins, les secrets qui tressent la vie de chacune et chacun. L’écriture de Marie-Hélène Lafon est d’une justesse parfaite pour faire battre ces cœurs et cogiter ces cerveaux dans leur contradiction, leur singularité et leur complexité. Dans ce Franprix parisien et contemporain, ces gens ordinaires composent un reflet de notre société où le monde entier peut se croiser, se rencontrer et s’éviter parfois. Est-ce cette « ultra-moderne solitude » que chante si bien Alain Souchon ?

Il faut lire « Nos vies » lentement car le livre court tend un miroir de notre société au-delà des consensus ou des imprécations qui obscurcissent notre quotidien, un miroir subtil et captivant à hauteur de femmes et d’hommes comme vous et moi. Ce miroir est enchâssé et magnifié par une écriture qui donne un réel plaisir de lecture grâce à son acuité et sa simplicité.

© Marie-Hélène Lafon : « Nos vies » Éditions Buchet Chastel, Paris, septembre 2017 – 190 pages – 15€
(« Nos envies » est disponible à la Médiathèque de Paimpol.)

Marie-Hélène Lafon

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