Outre-Terre – Jean-Paul Kauffmann – Equateurs littérature (2016)

outre-terreDécidément, Jean-Paul Kauffmann ne fait pas dans la facilité ! Quand il veut remonter une rivière, il choisit la Marne, qui n’est pas, a priori, très attractive. Et en fait une formidable livre, Remonter la Marne (Fayard – 2013). Quand il part en vacances avec femme et enfants, il va en plein hiver à Kaliningrad, enclave russe aux confins de la Lituanie. La raison d’un tel voyage : assister à la célébration du deux-centième anniversaire de la bataille d’Eylau qui a opposé les troupes françaises aux troupes russes, bataille surtout connue comme une épouvantable boucherie et une improbable victoire de Napoléon 1er.  Son souvenir a été entretenu par Balzac avec Le Colonel Chabert et le tableau peint par le baron Gros à la gloire de l’Empereur qui retient l’attention des visiteurs du Louvre, ne serait-ce que pour sa taille.

Avec Outre-Terre (ce titre sonne d’emblée aux confins du monde connu, aux confins de la vie et de la mort), Kauffman a écrit un livre dense, partant dans de multiples directions, entre analyse historique, reportage d’actualité, chronique familiale, leçon de stratégie militaire, étude picturale. C’est parfois touffu, toujours passionnant. J’ai terminé ce livre éberlué qu’on ait pu m’intéresser à au moins deux sujets qui m’indiffèrent d’habitude, les guerres napoléoniennes, et Kaliningrad, l’ancienne Koenigsberg qui a été allemande jusqu’à la défaite de Hitler et cédée à Staline en 1945, devenue un avant-poste de la stratégie de l’actuelle Russie face à l’Europe.

De ces lieux plutôt lugubres, de cet épisode presque oublié de l’épopée napoléonienne, l’auteur en tire une réflexion passionnante sur l’articulation du passé et du présent qui « restera toujours une illusion. On peut inventer des images, en combiner de nouvelles, l’emboîtement de l’imagination à ce qui fut ne s’ajustera jamais vraiment. Ce n’est pas faute d’essayer. Certains enchanteurs y parviennent, mais on ne sort pas du miroir magique, pas très éloigné au fond des tables tournantes.» (page 92). D’autant que, dans ce livre, se superposent plusieurs représentations : les écrits et témoignages de ceux qui y ont survécu, le tableau du baron Gros, tout entier plein d’un message politique, les festivités pour le bicentenaire de cette bataille organisées par les Russes, qui n’ont, bien sûr, pas la même lecture de l’événement. Tout ceci sur ce petit bout de terre à l’histoire brouillée. Ce ne sont pas les mannes de Kant, qui n’a jamais quitté cette ville, qui vont aider à y voir plus clair. Kauffman chemine entre ces représentations, pour en saisir autant les discordances que la cohérence.

Dans cet un écheveau indémêlable, Kauffman s’attache particulièrement au clocher de l’église que l’on voit à l’horizon sur le tableau de Gros. Cette église-sémaphore, selon ses propres termes, le fascine jusqu’au vertige, comme s’il apercevait Kim Novak qui se jette dans le vide dans Vertigo, le film d’Hitchcock. Cette église devenue église-usine, « sorte de stupa au cœur duquel est enfermée la signification d’Eylau. Elle est devenue la ligne de visée de ce voyage » (page 115). Pour y découvrir quoi ?

En plus de ses recherches historiques sur le déroulement de la bataille, de sa démarche personnelle pour tenter de toucher un part de la vérité historique, et de juger de la qualité de ses commémorations, Jean-Paul Kauffman met en scène aussi son voyage familial avec son épouse, Joëlle, et ses deux fils, aussi intrigués que goguenards sur la finalité de ce voyage. Faut-il qu’il ait été convaincant pour les emmener en plein hiver dans cette contrée froide et sombre, si ce n’est la blancheur de la neige.  Que sont-ils venus chercher ? L’impossibilité de connaitre la signification profonde d’un évènement, fut-il autant commenté que cette bataille ? Une expérience commune d’une sorte de bonheur que le vivre-ensemble familial peut faire sourdre, après tout, malgré tout ?

Ce livre ne peut pas éviter, après bien des chemins de traverse, le  drame fondamental de Jean-Paul Kauffmann : sa captivité au Liban pendant trois ans. Comme Chabert revenu des morts de la bataille d’Eylau, Kauffmann est revenu des camps où il a été isolé pendant trois ans. « C’est dans l’attente de la perte totale que j’ai appris à vivre en m’accrochant désespérément aux traces, aux empreintes de la mémoire heureuse. Il avait suffi de peu pour que tout cela soit enseveli. Aussi suis-je devenu chasseur de traces. » (page 185).

Outre-Terre me fait penser au livre de Emmanuel Carrère, Le Royaume (P.O.L), avec cette façon de mélanger les genres entre l’enquête historique approfondie et le récit personnel. Il y a un autre point commun qui n’est pas des moindres. Comme Carrère qui terminait son livre par « Je ne sais pas », Kauffmann termine le sien sur l’impossibilité de percer le secret du clocher de l’église. Les deux auteurs, à la suite de leurs recherches très approfondies, débouchent sur des interrogations, des remises en question. En évitant toute affirmation qui prendrait une allure de dogme, ils allument un puissant contrefeu contre toute pensée totalitaire, en dénonçant le mythe de LA vérité, qu’elle soit historique ou religieuse ou personnelle …

Jean-Paul et Joëlle Kauffmann, et leurs fils, à Kaliningrad (photo lepoint.fr)

Jean-Paul et Joëlle Kauffmann, et leurs fils, à Kaliningrad
(photo lepoint.fr)

(59)

Ce contenu a été publié dans Essai, Lectures, Témoignage, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *