Zabor ou les psaumes – Kamel Daoud (Actes Sud – 2017)

Zabor est un étranger dans sa famille, sa ville, son pays, l’Algérie. Sa mère est morte, son père le rejette. Avec sa voix fêlée et sa démarche entre reptation et claudication, il vit à l’écart d’Aboukir, village figé entre poussière et vent. Il vit avec Hadger, une tante célibataire et un grand-père « tombé dans l’hébétude ». Zabor découvre très jeune dans une bibliothèque poussiéreuse sa passion pour la lecture de livres de toutes sortes. Pour sa famille et son village, c’est une tare, un défaut, une erreur, une malédiction. A l’âge de quatorze ans, il découvre qu’il doté d’un don extraordinaire, : tant qu’il lit, la mort reste à l’écart. A l’inverse, « Quand moi j’oublie, la mort se souvient (…) quand ma mémoire se vide ou hésite, la mort se montre ferme, retrouve la vue comme un rapace des airs et se permet ses vols en piqué qui dépeuplent mon village sous les yeux. »

Kamel Daoud fait de Zabor son interprète pour un flamboyant plaidoyer pour l’écriture, la lecture. « Et si l’écriture est venue au monde aussi universellement mémoire, c’est qu’elle était un moyen puissant de contrer la mort, et pas seulement un outil de comptables en Mésopotamie. L’écriture est la première rébellion, le vrai feu volé et voilé dans l’encre pour empêcher qu’on se brûle. »  Son nom, Zabor, « est né du son que provoqua le heurt de ma pauvre tête sur un fond caillouteux quand je fus repoussé violemment par mon demi-frère (…) ». Ce demi-frère Abdel et ss autres demi-frères sont ses ennemis. « J’ai senti leur odeur de peau de bête et de troupeau. Parfum de l’argent, chez nous, signe de richesse et de racines. (…)  Il ne sait ni lire, ni écrire mais à l’instinct méchant de ceux qui en ressentent le manque ».
Ce don sert la vie et permet le souvenir. « Qui se souvient des anciens aujourd’hui ? Et qui doit sauver ce monde de l’effacement ? Sûrement pas celui qui récite le Livre sans le comprendre. Plutôt celui qui écrit sans s’arrêter sauf pour aller faire ses besoins, manger ou reprendre des forces ne fermant les yeux » (page 69). Car « la langue est le versant impétueux du silence ». C’est également un livre de « (…) colère contre ce Dieu qui engraisse les habitants par cycles, leur fait croire aux délices, puis les écrase par la maladie et la mort. »

Le livre est le récit de ce combat de Zabor qui écrit d’abord pour se trouver lui-même puis pour se battre avec son pouvoir incontestable, celui du livre contre celui de la mort. Le combat contre son père qui ne l’a jamais aimé et ces frères contraints à lui mendier quelques jours de vie supplémentaires. Le combat entre le lettré marginal et le clan illettré et dominant, entre la mort et le temps retenu par la lecture. C’est le combat qu’il se livre à lui-même quand il bute « sur l’invraisemblable convention de l’écriture et la prétention majeure de la langue.»

Le récit est interrompu par des digressions, souvent en italique, dans lesquelles Zabor soliloque ou s’adresse au lecteur. Il livre ses pointillés, ses blancs, ses interrogations, ses exclamations comme le chœur antique commente l’action des personnages, sur un niveau encore plus sensible, fragile, comme balayé par les vents. Il y commente ou déconstruit l’ensemble du récit afin de trouver une description encore plus complète pour lui-même. « Mes cahiers sont gonflés par le torrent d’un récit unique, sans queue ni tête, qui emporte dans son cours violent des murs, des portiques, des odeurs de café moulu ou des mystères d’aisselles féminines, des couleurs de robe, des amandiers étincelants en jets d’eau pétrifiée, qui mêle des dates de naissance, des prénoms et des mains dans une crue totale et ravageuse. » Plus loin, il remet en cause la comparaison avec le torrent en précisant : « A quel moment est né ce torrent ? Pour être exact, il faut inverser l’image : parler non pas de crue mais d’arche. La crue, c’est celle des débris du monde emporté, ces planches et animaux effilochés dans les livres d’enfants, ces arbres déracinés par les pluies, poussés du dos vers la mer, ces incroyants à la bouche hurlante, trottoirs désossés, poteaux tordus, bisons d’huile vides, chaussures dépareillées et buissons. L’arche est justement mon écriture, celle qui tient tête au déluge. ». Ou encore « (…), le livre « est le monde, entièrement. Il est ce qui restera quand le soleil se lèvera à l’Ouest, au Jugement dernier. Oh oui, l’éternité est un livre « à paraître. »  Exemple de passages magnifiques du livre – il y en a tant d’autres – à relire plusieurs fois pour en inhaler tous les effluves.

En contrepoint à ce récit, Kamel Daoud dresse un portrait à l’acide de son pays, de ses rites, de ses habitants, de son régime politique aussi. En parlant de la fête de l’Aïd el-Kébir, il note : « Une odeur de foin, de fumier et de couteaux aiguisés prenait la place des menthes et des eucalyptus. Aboukir se salissait dans une grossière dévoration. » Il développe des portraits d’hommes, de femmes, d’enfants entre la soumission à une religion, à un Etat et l’échappée belle donnée à ceux qui en sont exclus, comme Zabor lui-même dont l’intelligence souvent manipulatrice lui permet de se soustraire à son entourage effrayé et agressif.  Comme sa tante Hadjer, à la bonté et la générosité en dehors de toute obligation de la société.

Autre sujet important, le corps, impensé tout puissant de la religion et du régime policier pour lesquels le corps doit être sous contrôle permanent. Pour Hadjer, « le corps est la fenêtre de Dieu, mais aussi la porte du diable. Le mien était examiné par ses soins, chaque soir, comme un cahier qui devait rester blanc. Si j’étais aussi maigre, ce n’est pas parce que j’étais malade ou mal nourri, mais parce que je n’étais pas encore tout à fait descendu du ciel. ». Ou encore, mais c’est l’auteur lui-même qui note : « Le seul moyen de sauver les femmes décapitées de Mille et Une Nuits, c’est de leur rendre leur propre corps.»

Je pourrai continuer longtemps comme ça, en rendant compte des multiples pépites qui étincèlent tout le long de ce livre. « (..) que pour dire l’essentiel, une écriture ne pouvait se contenter d’un alphabet fini et devait accepter les blancs entre les mots et aux marges des pages. » Et de conclure : « L’écriture est un tatouage. Et derrière le tatouage, il y a un corps à libérer. »

Zabor perd la course entre la mort et le livre. Son père meurt. C’était son meilleur cahier, « une histoire presque parfaite, tant le destin de la quête et l’assouvissement final y sont précis et glorieux. Une histoire dans laquelle mon frère est mon frère, ma mère encore vivante, mon père de retour après une aussi longue absence et il m’accueille avec un rare sourire qui n’est pas un couteau. ». Pour Zabor, la mort « (…) attendra jusqu’à demain, je le ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. »

Un aveu : cela fait plus d’un mois que j’essaie d’écrire quelque chose sur ce livre qui m’a autant transporté que débordé. Je ne suis pas Zabor. J’abandonne ce billet en l’état. Personne n’en mourra.

Zabor ou Les Psaumes de Kamel Daoud – (août 2017) –  Actes Sud – 336 p., 21,00 €.

Kamel Daoud

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Les nouveautés d’octobre 2017

 

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Nos richesses – Kaouther Adimi (Seuil – 2017)

En cette rentrée littéraire 2017, l’Algérie est vraiment à l’honneur avec le livre de Kamel Daoud , « Zabor » (Actes Sud), celui d’Alice Zeniter,  «  L’Art de perdre » (Flammarion ) et celui de l’écrivaine algérienne Kaouther Adimi, « Nos richesses » ( Seuil), trois très beaux livres dans des genres très différents.

Dans le dédale des petites rues d’Alger autour de la place de l’Emir Abd-el-Kader, prenez le temps de vous perdre avant de trouver un véritable Ovni dans l’Alger contemporaine, une librairie. Mais non, elle n’existe plus…
Dans cette ruelle un peu à l’écart, c’est en 1935 qu’un certain Edmond Charlot avait ouvert une librairie dans un petit local. Quatre-vingt-un ans après, ce local, devenu une annexe de la Bibliothèque nationale sous la bonne garde du vieil Abdallah, est vendu pour y fabriquer et vendre des beignets, notamment pour les étudiants de l’université toute proche. Abdallah s’y’oppose avec l’énergie du désespoir. Le local est fermé. « (Abdallah) est planté sur le trottoir, le drap blanc jeté sur les épaules, la main appuyée sur sa canne en bois. Il a les yeux humides et toute la ville a honte d’avoir saccagé ainsi les dernières années de cet homme ».

En 1930, l’Algérie célèbre le Centenaire de la colonisation française, où tout est fait « en sorte que les deux communautés (indigènes et Français) cohabitent au sein de l’école sans se rencontrer. » Cinq années après, Edmond Charlot, 21ans, veut ouvrir « une librairie qui vendrait du neuf et de l’ancien, ferait du prêt d’ouvrages et qui ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontres et de lecture. Un lien d’amitié (..) ». Son ambition : « (…) faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue et de religion, des gens d’ici, de cette terre, de cette mer, s’opposer surtout aux algérianistes.  L’année suivante, il trouve ce local à louer « juste à côté de l’université. C’est minuscule. Sept mètres sur quatre, environ, mais nous y serons bien. » Y commence une vie intellectuelle, littéraire et aussi militante pour dénoncer l’injustice fondamentale de la situation algérienne.

Kaouther Adimi a construit son livre à partir d’extraits du journal d’Edmond Charlot tenu jusqu’en 1961  dans lequel il raconte au jour le jour les continuels soucis et les rares mais exemplaires réussites de sa maison d’édition. Les premiers amis écrivains qu’il édite, ce sont Camus, Giono… « (…) de nombreux clients se pressent aux Vraies Richesses pour emprunter ou acheter. Ils ne sont jamais pressés, veulent discuter de tout : des écrivains, de la couleur de la jaquette, de la taille des caractères. »  Les Vraies Richesses démarrent bien au prix d’un travail harassant. Le jour de ces vingt-trois ans, il note : « Il ne faut rien négliger mais j’ai de moins en moins de temps à consacrer à la littérature qui est pourtant le cœur de cette affaire. » Son Credo, c’est : « Je n’ai jamais dissocié la librairie et les éditions. (…) Je n’arrive pas à croire qu’on puisse être éditeur si on n’a pas été ou si on n’est pas libraire à la fois. ».

Les extraits du journal d’Edmond Charlot donnent un aperçu très réaliste de l’évolution tourmentée de la librairie de 1940 jusqu’à 1961. De 1940 à 1942, c’est la pénurie de papier et d’encre, la censure appelée « Anastasie », avec un séjour en prison pendant un mois. De 1942 à 1944, Alger devient la capitale de la France libre. Les affaires reprennent, « (..) mon catalogue n’a jamais été aussi riche : Bernanos, Giono, le fidèle, Bosco, (…) des auteurs étrangers : Austen, Moravia, Silone, Woolf. ». Il publie le texte de Vercors, Le silence de la mer. Quelques moins après la Libération, il est muté à Paris et participe à l’effervescence de la vie littéraire de l’Après-guerre, y compris les conflits liés à la vie chaotique de la revue « L’Arche ». Il porte un regard sévère regard sur l’envers du décor du monde de l’édition et de la littérature. Les éditions Charlot sont mises en faillite en mars 1949. « Une page de ma vie vient d’être brutalement tournée. »
On retrouve ces carnets plus tard, en 1959. Entre temps, ce que les Français appellent « la Guerre d’Algérie » a commencé. Charlot et ses amis prennent le parti de l’Indépendance. Sa librairie est plastiquée le 15 septembre 1961. « Une vie entière réduite en gravats. » En héritage, il laisse une recette assez surprenante pour écrire…

En contrepoint à ce récit historique, l’auteure revient à Abdallah et son grand drap blanc dans lequel il s’enveloppe. Dernier fidèle de la librairie, il fait le gué devant le local de la librairie. Arrive Riad, étudiant à Paris, qui doit faire un « stage ouvrier » dans le cadre de ses études d’ingénieur. La littérature l’indiffère totalement. Il est chargé de vider le local et de le repeindre. Le conflit est-il inévitable entre les deux hommes ? Finalement, non…

Dans le même élan,  Kaouther Adimi tisse la saga tragique d’un homme tout entier dévoué à la littérature à en devenir héroïque et jette un regard intransigeant sur l’Algérie contemporaine « seul pays au monde qui demande des comptes au peuple et non l’inverse», qui préfère les beignets aux livres, où ceux-ci sont noyés, où « il ne faut pas discuter avec les voisins », où la pénurie en biens quotidiens est rampante, où le football joue parfaitement son rôle de drogue pour oublier la réalité, un pays sous surveillance policière constante comme en témoigne cette Renault grise toujours garée à proximité. Mais la vie y reste parfois ardente, loin des regards officiels…

En fait, la librairie existe toujours. Si je retourne à Alger, j’irai me perdre dans le dédale des rues autour de la place de l’Emir Abd-el-Kader pour trouver le 2 bis de la rue Hamani…

Nos richesses – Kaouther Adimi – (août 2017) –  Seuil – 224p., 17,00 €

Kaouther Adimi (photo HERMANCETRIAY)

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Dimanche 19 novembre – 17h – Au café du canal (chansons tendres et engagées de Pierre Perret)

L’association des amis de la bibliothèque de Pléhédel a le plaisir de vous inviter « Au café du canal » :
– spectacle composé de chansons tendres et engagées de Pierre Perret,
– proposé par Dominique Babillotte et ses amis :

le dimanche 19 novembre 2017 
– à 17h

à la Salle des Fêtes de Pléhédel.

L’entrée est libre.
Les artistes seront rémunérés au chapeau.
Le spectacle sera suivi d’une rencontre avec les artistes et d’une vente de gâteaux et boissons.

 

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L’Art de perdre – Alice Zeniter (Flammarion – 2017)

Peut-on ignorer d’où on vient ? Là est la question.
Pour Naïma, la narratrice du roman, jeune femme vivant aux confins du boboland parisien, aux traits et au prénom venant évidemment de l’autre rive de la Méditerranée, la question lui explose à la figure « (…) et tourne dans sa tête comme la petite musique pénible d’un manège installé juste sous ses fenêtres.  Ses origines familiales du côté de son père, Hamid, sont en Algérie, en Kabylie plus exactement. Quel a été le chemin qui a conduit son grand-père Ali avec toute sa famille à quitter son pays en 1962 en même temps et dans les mêmes bateaux que les « Pieds-noirs » ?

En cinq cents pages, qui pourraient se lire d’une traite tellement c’est captivant, mais qui valent d’être lues pour y réfléchir, Alice Zeniter retrace l’histoire de cette famille secouée par l’Histoire, et dont les origines sont occultées par cette même Histoire.

La première partie décrit la vie quotidienne d’une famille rendue aisée dans les montagnes kabyles, grâce à un pressoir à olive dégringolant dans une rivière. Ali en est le chef. Il a combattu dans l’armée française en 1943/44. Au retour, avec sa femme, Yema, son commerce et le pouvoir symbolique qu’il détient en tant que président de l’Association des anciens combattants, s’écoule une vie cyclique, rythmée par les saisons, les affaires locales et les grossesses de Yema, un « conte de fées », selon les mots d’Ali.

Il entend parler d’indépendance et du F.L.N en novembre 1954. Mais « Le futur ne l’intéresse que s’il est un présent qui continue.» Quand les hommes du FLN arrive, Ali est surpris de ne pas voir de jeunes bandits irresponsables. Mais « s’il n’est pas sûr d’être du côté des gagnants, il n’ira pas. » La guerre devient très violente, avec les vexations et les terreurs infligées par l’armée française suréquipée et les attaques et intimidations du FLN. Quand De Gaulle annonce le referendum sur l’indépendance de l’Algérie, Ali se sent menacé par le FLN. Dans le ferry qui emmène, quelques semaines plus tard, lui et sa famille, vers la France, il a l’impression que « c’est tout le pays qui est entraîné lentement mais inexorablement vers la mer. (..) tout le Sahara grain par grain disparait dans la Méditerranée. »

Fonds privé M. BELLAICHE-DENZER/MEMORIAL DU CAMP DE RIVESALTES

C’est là que commence « une histoire sans héros (…), dans un carré de toile et de barbelés. » Ali, Yema et leurs trois enfants font partie des harkis. Dans le camp de Rivesaltes, « un lieu pour des hommes qui n’ont pas d’Histoire car aucune des nations qui pourraient leur en offrir ne veut les intégrer », commencent les incompréhensions, les frustrations, les privations, la pluie, le froid. Au printemps, toute la famille est transférée dans un autre camp avec des logements de bois, de fibrociment et d’amiante construits quinze ans plus tôt. « Yema veut que son logis minuscule soit impeccable, qu’il soit le plus propre de tous ». La règle du lieu est d’être sain sobre et docile. Les enfants vont à l’école, première étape pour se mêler aux Français. Ali travaille pour l’Office national des forêts. Yema accouche d’un quatrième enfant qui est nommé Claude par l’assistante sociale pour une meilleure assimilation. Il n’y a aucun contact avec la population locale, sauf au moment des élections… Puis direction les HLM de Flers « barres blanches et grises, toutes identiques. »

Trois chemins se dessinent. Celui d’Ali qui n’assume pas son passé d’autant qu’il ne le comprend pas. Et qui « (…) se tient dans la place minuscule qui lui est désormais impartie ». Celui de Yema, qui reste la gardienne du foyer de ses traditions. Celui de Hamid, suivi par ses frères et sœurs : s’intégrer grâce à l’école. Hamid mesure combien il est plus fort que son père. La langue creuse un fossé entre parents et enfants. Ce sont eux qui répondent aux demandes labyrinthiques de l’administration française. Hamid arrête de faire le ramadan, « premier pas vers l’adolescence ». A la religion désuète de ses parents, il préfère la politique. Il découvre la philosophie, de Platon à Pascal, jusqu’à Marx. Lui et ses frères et sœurs « veulent une vie entière, pas une survie. Et plus que tout, ils ne veulent plus à avoir à dire merci pour les miettes qui leur sont donnée. Voilà, c’est ça qu’ils ont eu jusqu’ici : une vie de miettes. (Ali) n’a pas réussi à offrir mieux à sa famille. »

Deuxième chapitre de l’histoire familiale, celui de Hamid, devenu adulte et de Clarisse avec qui il partage vite une vie à deux dans un petit appartement parisien. Clarisse « a la liberté de ceux à qui jamais on a dit qu’ils devaient être les meilleurs mais qu’ils devaient trouver ce qu’ils aiment ». Hamid rentre rapidement chez ses parents pour expliquer un courrier qu’ils viennent de recevoir : le pouvoir algérien dépossède Ali de ses terres. Incompréhension et stupeur d’Ali et Yéma. Courte scène violente et symbolique qui signe la rupture entre Hamid et ses parents, « le passé est mort ». Hamid en rentrant se mure dans le silence. Plus tard, en rencontrant Annie qu’il a connue enfant en Kabylie et qui lui parle de racines, il répond vivement : « Les miennes, elles sont ici. Je les ai déplacées avec moi. C’est des conneries, ces histoires de racines. Tu as déjà vue un arbre pousser à des milliers de kilomètres des siennes ? Moi j’ai grandi ici alors c’est ici qu’elles sont. ». L’une des plus belles et des plus pertinentes phrases que j’ai jamais lues sur la notion piégée de « racines ».

Hamid et Clarisse ont quatre filles, Ils deviennent « des parents, c’est-à-dire des figures immuables entièrement absorbées par l’attention constante que réclament les enfants (…) ils deviennent des images d’eux-mêmes, saisies, inaltérables ».

Naïma, la troisième fille de Hamid et Clarisse, est le personnage principal de la troisième partie de « L’Art de perdre ». Femme libre, indépendante, elle travaille dans une galerie d’art contemporain à Paris. Le patron de cette galerie est également son amant. Une nuit, il lui demande : « Tu connais l’Algérie ? Tu y es déjà allée ? Non, répond-elle ». On est en 2015, année où les attentats deviennent une obsession, « où l’image du monde arabe devient déplorable dans les médias ». Christophe, entre courage et opportunisme, « souhaite mettre en avant des productions artistiques qui viennent de là-bas. » d’autant qu’il veut organiser une rétrospective d’un peintre kabyle qu’il a déjà exposé, Lalla. Un long dialogue s’instaure entre Naïma et le peintre sur le choix des pièces à faire figurer dans l’exposition, avec comme arrière-plan chronique l’histoire de la Kabylie et leurs propres histoires personnelles et familiales. Mais Naïma doit tout reconstituer. De son grand-père Ali, elle n’a connu que ses silences ou ses cris issus de ses cauchemars où se mélangent Allemands et FLN. Elle consulte vidéos et documents issus de chaque camp. « (..) il subsiste de part et d’autre de la Méditerranée des versions contradictoires qui ne paraissent pas être l’Histoire mais des justifications ou des revendications, qui se déguisent en Histoire en alignant les dates. ». Pour aller à Tizi Ouzou afin de récupérer la plupart des dessins qui devront figurer dans l’exposition, elle choisit le bateau pour rejoindre Alger en reprenant à l’envers la traversée parcourue par son père et son grand-père. A Tizi Ouzou où elle est accueillie par « Mehdi et Rachida qui l’entourent d’une constante attention » elle découvre une société moins corsetée qu’à Alger, donnant davantage de liberté aux femmes : l’exception kabyle. Après avoir retrouvé les dessins de Lalla, elle rejoint le village de son grand-père Ali. Elle y est accueillie avec bienveillance, village encore marqué par la présence des « barbus » pendant la décennie noire. Mais elle n’y trouve rien qui puisse la retenir plus d’une nuit. Elle sait d’où elle vient. Mais « n’est arrivée nulle part, (…) elle est en mouvement, elle va encore. »
Loin d’être un échec, cette quête inachevée s’ouvre sur « L’art de perdre » avec le poème d’Elizabeth Bishop cité dans les dernières pages du livre, cet art de perdre qui libère d’un passé pesant. Une forme de détachement qui permet la liberté…

« L’Art de perdre » est un livre passionnant, déroutant, très bien écrit, embrassant des considérations à la fois politiques, familiales, personnelles… Un livre que je n’ai relâché que pour relire un chapitre ou une page ou une phrase, pour y réfléchir ou rien que pour le plaisir, un pur plaisir de lecture.

L’art de perdre – Alice Zeniter – (septembre 2017) –  Flammarion – 512p., 22,00 €

Alice Zeniter
Photo: Astrid di Crollalanza / FlammarionEnt

Entre 2004 et 2006, je suis souvent allé en Kabylie, , la « petite Kabylie » avec Bejaia comme ville principale. Si vous voulez en savoir davantage, cliquez http://jmph.blog.lemonde.fr/2007/07/27/promenades-algeriennes-4-la-kabylie/

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Alma – J.M.G. Le Clézio (Gallimard – 2017)

Deux voix.
Celle de Jérémie Fersen, sorte de double de l’auteur, comme lui né à Nice mais lié familialement à l’île Maurice. Il arrive sur cette île qu’il ne connait guère car sa famille a dû vendre, il y a longtemps, le domaine agricole producteur de canne à sucre. Il vient, avec une liste de noms trouvés sur le registre des esclaves qui date de 1814. « De tous ces noms, de toutes ces vies, ce sont les oubliés qui m’importent davantage, ces hommes, ces femmes que les bateaux ont volés de l’autre côté de l’océan, qu’ils ont jetés sur les plages, abandonnés sur les marches glissantes des docks, puis à la brûlure du soleil et à la morsure du fouet.» (page 14). Que vient-il faire ? Des recherches sur le Raphus cucullatus, plus connu sous le nom de dodo, ce volatile lointain cousin du pigeon, incapable de voler avec ses ailes réduites à l’état de moignon et son poids imposant. Il fut rapidement exterminé par les humains dès leur arrivée sur l’île. Jérémie fait la connaissance d’une jolie mauricienne, Krystal, « surnom choisi pour draguer dans les bars ». Elle passe la nuit dans un quartier qui ne s’éteint « quand tout aura été épuisé, l’argent, les bouteilles de whisky et le sexe.»( page 61). Il fait aussi la connaissance de Aditi, enceinte d’un enfant issu d’un viol,  dont elle fera un enfant de la forêt : « Aujourd’hui, au sixième mois, Aditi va chercher l’eau qui baignera son enfant. Elle ne sait pas son nom, ni son sexe., mais quand l’enfant naîtra, ce sera ici, dans l’eau froide de la cascade. Elle l’offrira au soleil levant, ensuite elle le lavera dans l’eau pure. La nuit, l’air de la forêt soufflera sur son corps, le parfumera de l’odeur et de la sève »

L’autre voix, c’est celle de Dodo. Pas le volatile, mais un être humain qui est également un Fersen, « Fe’sen », une branche restée à l’écart de la prospérité familiale sucrière. Dodo « se couche sur un matelas par terre, à côté de la porte, pareil à un vagabond sans maison. ». Dodo n’a pas de nez, pas de paupières, ses joues sont pleines de trous, stigmates d’une maladie symbolisée par Σ. Il vit au jour le jour au croisement des routes, comme la Louise, ce carrefour des vivants. Mendiant inspirant peur, dégout ou pitié. Son visage effraie les enfants qu’il essaie d’amuser en léchant son œil d’un coup de sa langue. Il assiste, impuissant, à l’écrasement de la case en tôle d’Artémisia, la femme qui l’a allaité, élevé, aimé comme une mère.
Que peut-il attendre des autres ? Parfois, du respect, de l’amitié, de la solidarité. Mais aussi de la violence aussi comme ces six jeunes qui l’attaquent dans un cimetière avec des battes de cricket. A l’hôpital, il est soigné par Vicky, « la plus belle fille de l’hôpital ». Elle le prend sous sa protection, l’aide à gagner « le pari des grands dimounes » dont le Premier prix est un voyage à Paris. Il en découvre la grisaille mais aussi l’odeur, celle du pain chaud et du beurre. Il fait la connaissance de Béchir, Algérien dont le père est harki. Ces deux parias de la société vont ensemble à Nice, « la plus belle ville du monde »… 

Avec ces deux voix disparates et décalées dans le temps, dans une juxtaposition subtile et dramatiquement très pertinente, J.M.G. Le Clézio décrypte l’histoire de l’Ile Maurice, où la culture de la canne à sucre et sa transformation ont imposé l’esclavagisme pendant deux siècles, base de la société coloniale à Maurice comme il l’a été dans la plupart des pays où les Blancs sont allés chercher de nouveaux horizons à découvrir, de nouvelles terres à exploiter, de nouvelles populations à asservir, pour les débarquer sur « … ce coin du monde où les hommes, les femmes , les jeunes garçons étaient jetés, titubant dans le sable, le corps couverts de plaies, les gencives mangées par le scorbut, tremblant de fièvre et de peur, roulant leurs yeux effarés devant le plus beau paysage du monde qui serait bientôt leur tombeau. (…) Mais maintenant il n’y a que les silhouettes de garçons et des filles revenus de la glisse, vêtus de leurs combinaisons noires, un instant confondus avec les corps luisants des Africains et des Malgaches livrés par des bateaux, enchainés deux par deux » (page 98) Troublant jeux de ressemblance entre société esclavagiste et société moderne destructrice, rayant l’ile et son histoire à force de bulldozers, d’asphalte et de béton pour en faire une destination majeure du tourisme international ….

Avec Alma, Le Clézio reprend encore une fois ce qui devient le sujet principal de son œuvre depuis une vingtaine d’années : en utilisant des sagas familiales, la sienne ou d’autres, retrouver l’histoire, pas tant de son pays, mais celui de la dégradation du monde sous les coups d’un modernisme aveugle et auto-destructeur.

Mais Alma n’est pas qu’un livre dénonciateur.

Mais Alma n’est pas qu’un livre dénonciateur. C’est aussi un formidable roman intense et subtil, avec de multiples angles de vue, des rencontres qui n’en sont pas, des absences qui en sont, des témoins qui s’effacent, d’autres qui finissent par se rencontrer… Dodo et Jérémie font partie de la même famille mais de deux branches différentes, qui ne se fréquentent pas. A la toute fin du livre, ces deux branches se frôlent sur une chaussée…

Comme lecteur, j’ai rarement été pris par une telle émotion faite de tragédie, d’histoire, d’humanité, de révolte, dans une écriture dénuée de tout effet spectaculaire mais qui, d’évidence, s’adresse directement à l’être humain pour le toucher dans sa sensibilité autant que dans son intelligence.
… J’ai refermé ce livre l’esprit en alerte et les yeux embués d’émotion…

Alma – J.M.G Le Clézio – (septembre 2017) –  Gallimard – 352 p., 21,00 €

Jean-Marie Gustave Le Clézio

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L’étoile Absinthe – Jacques Stephen Alexis (Zulma – 2017)

Jacques Stephen Alexis est un des grands auteurs haïtiens du milieu du XXème siècle. De son vivant, il a fait paraître cinq livres immergés dans la littérature caribéenne et profondément ancrés dans la spécificité haïtienne. Restait le mythique L’étoile Absinthe, roman posthume inachevé car son auteur a été assassiné en 1961 au moment de son retour en Haïti par le régime dictatorial de François Duvalier. L’étoile Absinthe vient d’être publié par les éditions Zulma, selon le seul manuscrit existant, en respectant les lignes restées blanches et les mots manquants.

L’origine de ce titre étrange se trouve dans un extrait de l’Apocalypse de Saint-Jean où il est question d’une étoile qui tombe dans la mer : « Le nom de cette étoile est Absinthe ; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères. » Le ton est donné.

« L’étoile Absinthe » est la suite du roman de Jacques Stephen Alexis « L’espace d’un cillement » où le personnage principal est la voluptueuse prostituée Nina Estrellita, reine du Sensation Bar et follement amoureuse de El Gaucho. On la retrouve donc dans « L’étoile Absinthe » où elle prend le nom de l’Eglantine. En changeant de nom, elle change de mode de vie et, en s’associant avec une autre femme, Célie Chéri, elle décide d’aller chercher du sel en mer qui sera d’autant plus cher que la navigation sera périlleuse. Elles affrètent un bateau de pêche, le « Dieu le Premier » dont l’équipage est rapidement trouvé, dirigé par le Capitaine Samuel. A peine parti, « (…) dans le lointain, une muraille de plomb mordoré s’élève en demi-cercle de l’horizon, étayant la calotte étoilée de la nuit. A tribord, en plein ciel, parmi les hiéroglyphes de nuages, la poussière des galaxies et les constellations, se déroule un étrange phénomène. D’un foyer qui bat comme un cœur partent de mystérieux cercles concentriques qui scintillent d’un éclat pourpré, vivement s’élargissent, se meuvent et fusent à travers le firmament. » Après une nuit presque calme, commence le combat à la fois apocalyptique et orgiaque délivré par l’équipage de « Dieu le Premier » pour ne pas sombrer, éclaté par les vagues et submergé par un rideau de nuées. Dans un tumulte effroyable, Dieu le Premier tente de traverser la tempête qui se démultiplie. « Tout est baigné de couleurs changeantes, le vert Véronèse vire au bleu vénéneux qui tourne au jaune purulent. » Le combat contre la tempête devient un combat à la fois vital et mythique pour tout l’équipage. L’Eglantine s’attache au grand mât, dernière étreinte ou tentative de résistance. Déodat, le mousse, près de la mort, jouit en une dernière poussée vitale. Dans un ébranlement tellurique, l’équipage de Dieu le Premier livre un dernier combat, puis, seule issue, se réfugie dans la cale où les corps blessés s’enchevêtrent. De longues heures après, après de nombreuses péripéties et conflits plus ou moins larvés et des invocations à Dieu et aux loas, le calme gagne la partie. Dieu Le Premier retourne sur terre et est accueilli par une fanfare aussi frénétique que la tempête maintenant apaisée.

Dernier acte, qui n’a plus rien d’une légende, ce sont les discussions pour payer les marins une fois le sel vendu. Célie Chéri est redoutable. Les hommes intraitables. Le combat n’est pas égal. Puis, le Dieu le Premier remonte le courant. Le petit peuple du port s’agite. « Une puissante odeur faire de mille relents assaisonne l’air piquant où bourdonne la rumeur des blablablas, des jurons, des gros mots et des rires gras. Des filles plantureuses font la nique aux marins et les premiers cris des quincaillières, des chineuses et des porteballes jaillissent aux carrefours du petit matin frisquet. » La vie reprend, banale et explosive.

Une fois écrit tout ça, cela ne dit rien de la force de l’écriture de Jacques Stephen Alexis qui s’empare de tous les codes pour les mélanger, les exacerber, non pour s’éloigner de la réalité humaine ou climatique mais pour les transfigurer pour atteindre ce qu’il a lui-même défini, le réalisme merveilleux. Ce roman inachevé est l’étendard de la liberté d’écrire, de la liberté d’agir, comme l’Eglantine qui, au milieu d’un total chaos, s’arc-boute à la sensualité, à la liberté, à la vie. Même si la réalité d’un pouvoir sanguinaire a été impitoyable, Jacques Stephen Alexis a ensemencé la littérature de son pays avec ce qui en fait, plus de soixante après, toujours un exemple époustouflant de puissance et de liberté.

L’ETOILE ABSINTHE de Jacques Stephen Alexis – Février 2017 –  Zulma – 160 p., 17,50 €

Jacques Alexis Stephen

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Lire à Plourivo : prochain café littéraire, mardi 3 octobre, à 18h, au Bar de la Mairie (Plourivo)

Le premier café littéraire de la  rentrée de nos amis de Lire à Plourivo aura lieu demain mardi 3 octobre à 18 H, au Bar de la Mairie (Plourivo).

L’invité sera Fanch Rebours.
En deuxième partie, nous échangerons nos coups de cœur de l’été (ou des années passées ou de l’automne 2017 qui a déjà bien commencé !)

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L’ordre du jour – Eric Vuillard (Actes Sud – 2017)

Vingt-quatre hommes mûrs ou déjà vieillards se retrouvent dans le palais du président de l’Assemblée : ils sont le gratin du capitalisme allemand en plein essor. « Soudain, les portes grincent, les planchers crissent ; on cause dans l’antichambre. Les vingt-quatre lézards se lèvent sur leurs pattes arrière et se tiennent bien droit. Hjalmar Schacht ravale sa salive, Gustav réajuste son monocle. Derrière les battants de porte, on entend des voix étouffées, puis un sifflement. Et enfin, le président du Reichstag pénètre en souriant dans la pièce. C’est Hermann Goering.(…) ». Quelques minutes après, il est rejoint par Hitler, « souriant, décontracté, pas du tout comme on l’imaginait, affable, oui, aimable même, bien plus aimable qu’on ne l’aurait cru. »
La scène se passe le 20 février 1933. Ces vingt-quatre hommes sont l’incarnation des principales entreprises allemandes, « BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken ». Ces noms résonnent toujours dans notre univers contemporain. Des élections décisives pour l’accession au pouvoir de Hitler vont bientôt avoir lieu. Ils vont se plier aux ordres du pouvoir hitlérien et financer la campagne électorale du parti nazi. « Et ils tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer. ».

Eric Vuillard ouvre tout grand les portes et les coulisses de toutes ces salles de réunion qui protègent les secrets des négociations. Comme un journaliste d’investigation tendant un micro à la sortie de ces réunions, ou même en y assistant discrètement, il reconstitue avec précision toutes ces tractations, les tergiversations des uns, les compromissions des autres, les manipulations et les duperies qui aboutiront en 1938 à l’Anschluss :  le dernier chancelier autrichien, Kurt Schuschnigg, tente de sauver son poste et est forcé à la démission (après la guerre, il s’installe aux Etats-Unis et deviendra citoyen américain). Il est remplacé par le nazi Seyss-Inquart qui fait appel officiellement au Reich formalisant ainsi l’Anschluss (Vuillard raconte avec une certaine ironie sa pendaison en 1946 à la suite du procès de Nuremberg).

Il narre aussi dans le détail le diner qui a lieu le lendemain à Londres où sont réunis Neville Chamberlain, alors Premier ministre, une partie de ses ministres, dont Winston Churchill, et Joachim Ribbentrop, ambassadeur du Reich. Pendant ce diner, Chamberlain apprend l’Anschluss. Qui cherche alors à manipuler l’autre en étirant les conversations ? Ce qui parait être un exercice de mondanité est un piège que chacun, dans ce contexte tragique, tente de poser entre les pieds de l’autre

On apprend aussi que la Wehrmacht s’embourbe en pénétrant, le 12 mars 1938, en Autriche. Les mauvais esprits ricanent qu’ils se sont trompés de direction. Cela entraîne un gros embouteillage de Panzers provoqué par « (…) un minuscule grain de sable qui se glissa dans la formidable machine de guerre allemande.» On est loin du Blitzkrieg

L’auteur note que « Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas ». Des petits pas entre coulisses et lumières, de réunions en conciliabules, au plus près des manipulations et des aveuglements, des arrangements et des coups-fourrés. Comme dans son livre précédent, 14 juillet (chez Actes Sud également), Eric Vuillard raconte un chapitre essentiel de l’Histoire, vu du plus près possible de l’action, de ceux qui y participent ou qui la subissent. L’Histoire, avec un grand H, quitte son piédestal et devient vivante ou morbide, selon les événements. Son art de l’esquisse des personnages et de la description des lieux fait merveille et coexiste avec des incidentes tout à fait symboliques, comme l’évocation des croquis du peintre et dessinateur Louis Soutter « représentant des êtres noirs, difformes, de grands infirmes palpitants (…). On peut penser que ce long ruisseau de corps noirs, tordu, souffrants et gesticulants, que ces colliers de cadavres augurent quelque chose » .

Dans le dernier chapitre, la famille Krupp réapparait : son conglomérat, et ceux des familles semblables, avaient employé de nombreux prisonniers des camps de déportation, Mauthausen, Dachau, Buchenwald… Ces vingt-quatre vieux hommes du premier chapitre sont des acteurs du cataclysme.
  Eric Vuillard conclut son livre en affirmant que « l’abîme est bordé de hautes demeures ». Combien de hautes demeures  par les temps qui courent… ?

L’ORDRE DU JOUR de Éric Vuillard (2017) –  Actes Sud – collection « un endroit où aller », 150 p., 16 €.

Eric Vuillard

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Entre eux – Richard Ford (Editions de l’Olivier – 2017)

Richard Ford est un écrivain américain à grand succès depuis le début des années 90. Il vient d’écrire un livre sur son père et le publie avec un autre livre qu’il avait écrit sur sa mère, il y a une trentaine d’années. Cela devient « Entre eux », publié récemment en France.

Que cherche-t-on en lisant une biographie ? En savoir davantage sur un auteur connu dont on aime lire les livres et pouvoir mieux les comprendre ? Ou seulement lire un bon livre sans se soucier d’un côté autobiographique de l’ouvrage ? Ou bien en y cherchant quelques pépites sur l’art de vivre ? C’est de cette façon que j’ai abordé Entre eux, n’ayant jamais rien lu de Richard Ford jusqu’à présent.

Ce père, Parker, est représentant de commerce et donc toujours sur les routes. Il ne revient que le week-end à la maison.  Un homme « voué au bonheur », au corps lourd, « au visage charnu et malléable ». Un type sympa, simple. Son mariage avec Edna est d’amour. Ayant un souffle au cœur, il ne part pas à la guerre pour délivrer l’Europe. Pendant longtemps, pas d’enfant. Quand inopinément, au bout de quinze ans de mariage, le petit Richard est né. Le père a trente-neuf ans, la mère, trente-trois. « La présence de l’amour suffirait. Nous allions être heureux. ».  Ce père, toujours absent, reste une énigme. «(…) depuis l’enfance, ses absences continuelles me paraissent le caractériser plus que sa présence intermittente. ». Ses premières leçons retenues par son fils : « composer avec les choses qu’il faut bien gérer, trouver des explications possibles. »

Une première crise cardiaque, puis une seconde obligent le père à s’arrêter de travailler. Il reste la plupart du temps à la maison sans que le mystère que tout père garde pour ses enfants, soit éventé. « Tout s’enfuit ou presque. Sauf l’amour. ». Il finit par acheter une maison dans un quartier résidentiel. Il meurt quelques mois après, entouré de sa femme et de son fils. Une mort qui, incidemment, libérera le fils et en fera un écrivain.

Avec ce récit écrit à voix basse – c’est davantage une confidence qu’un récit –, Richard Ford constate que son père existe par-delà sa mort grâce à des mots qui n’auraient jamais été écrits s’il avait eu « une longévité normale, il est probable que je n’aurais jamais écrit une ligne, tant son influence m’en aurait empêché. » A quoi tient l’acte d’écrire ? A la délivrance permise par la mort du père ?  

La deuxième partie du livre consacrée à Edna, la mère de Richard Ford, a été publié une trentaine d’années avant. Ce récit est écrit avec beaucoup de tendresse et une certaine mélancolie délicatement retenue. Il constate l’éloignement progressif correspondant aux « années d’ébauche et de réalisation pour ce qui me concerne »(page 154), éloignement qui ne conduit pas à l’oubli, mais plutôt à une distance qu’il faut assumer. Edna découvre qu’elle a un cancer du sein. Il lui reste sept ans à vivre. Une maladie grave sépare le malade de son entourage malgré tous les bons sentiments. « (…) à la vérité, tout ce que nous aurions pu faire l’un pour l’autre, nous l’avons laissé passer à ce moment-là. Même ensemble, nous étions de nouveau seuls. ». Mais c’est bien elle qui « a rendu possibles tous mes attachements les plus sincères. ».

La postface à ces deux récits est une subtile réflexion sur le temps qui passe, la fuite des souvenirs et le spectre de l’absence. « L’absence nous encercle, nous infiltre. Le reconnaitre n’est pas une perte en soi, ni même un sujet de regret. La vie est ainsi, autre vérité pérenne qui s’impose à nous. ». C’est ainsi que se termine ce livre doux et implacable.

ENTRE EUX de Richard Ford (2017). Traduit de l’anglais par Josée Kamoun (2017) –  Éditions de l’Olivier, 192 p., 19.50 €.

Richard Ford

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