Popa Singer – René Depestre (Zulma – 2016)

popa singerRené Depestre est le grand ainé de la poésie haïtienne. Depuis 1945, il a publié une multitude de recueils de poésies, mais aussi de nombreux essais, des nouvelles, quelques romans dont Hadriana dans tous mes rêves (Gallimard) qui a reçu le Prix Renaudot en 1988. Après un silence forcé d’une dizaine d’années faute d’éditeur, à bientôt 90 ans, il publie en ce début 2016, Popa Singer chez la belle maison d’éditions, Zulma.

Il s’agit quasiment d’un récit autobiographique, même si l’auteur récuse ce qualificatif dans une citation assez plaisante de l’Anglais Thomas Wolfe. Toutes choses étant égales par ailleurs, ce serait comme si on qualifiait A la Recherche du temps perdu d’autobiographie de Proust ! Le premier chapitre plonge tout de suite le lecteur dans « les jours de l’été indien de ses écritures, d’invention verbale, en bordure du golfe et des songes de Jacmel, à la lumière des terroirs façonnés au temps de malheurs blancs de la plantation ». En convoquant les humains, ceux qui tyrannisent son Tiers d’ïle, mais aussi Pablo Picasso. Marylin Monroe et Che Guevara, sa famille proche et lointaine, et surtout Popa Singer, sa mère, travaillant sur sa machine à coudre depuis toujours et souvent possédée par un loa bien particulier. Les loas sont ces esprits mythiques du vaudou enfourchant les êtres humains. Celui de Popa Singer est l’esprit d’un commerçant allemand qui avait fui l’Allemagne et s’était réfugié en Haïti sous le nom d’un illustre poète autrichien : von Hoffsmanthal. Elle devient alors « Popa Singer von Hoffsmanthal ». L’auteur place ainsi d’emblée son récit dans l’univers tragique et surréaliste propre à Haïti.

Dick Denizan – l’alter ego de René Depestre – rentre au pays. Gamin, il jouait au foot sur la plage avec celui qui est devenu le tyran Papa Doc. Il est convié par ce dernier pour être invité à dîner le lendemain avec le couple présidentiel. Il n’y va pas. La soif de vengeance du dictateur sera terrible et s’étendra au pays entier sous la sanglante férule des Tontons macoutes…Le récit est celui du combat à mort livré par celui dont le double symbole du pouvoir est « un colt 45 posé sur une bible et un poignard de para posé sur un exemplaire du Coran »

Ce combat est narré avec un mélange assez stupéfiant, invraisemblable et, en définitive, très réconfortant de pointes tranchantes et acérées de cruauté et d’humour révélant la profonde déliquescence de la pensée du dictateur et sa folie meurtrière qu’il irradie autour de lui, ses proches, ses Tontons macoutes. Et aussi, leur profonde inculture, comme ce passage, à la fois drôlissime et effarant, où ils veulent nettoyer l’écurie bolchévique de Dick en fouillant sa vaste bibliothèque. Ils s’en donnent à cœur joie et confisquent une centaine de livres, dont Le Petit Prince et Le Petit Chaperon rouge !

Ce livre devient ainsi le récit du combat singulier entre Papa Doc, avec sa soif sanglante de pouvoir, aboutissant à une zombification à grande échelle de son pays ; et la truculente et imposante Popa Singer qui reste, sous l’influence de ses loas, vigoureuse, pugnace et nourrie d’une utopie qui permet à sa famille « de se tenir éloignée des querelles  qui d’habitude laissaient un goût de cendre froide dans la bouche ». Avisée, elle conseille aux uns de se protéger du « carnaval meurtrier » d’une férocité absolue ; et aux autres, à Régis et à Dick surtout, de partir rejoindre la combat des frères Castro à Cuba ou de Che Guevara… tout en envisageant comment ils allaient « se fourvoyer dans le détournement des idéaux de la révolution d’Octobre ».

Mais ce livre n’est en rien un livre d’histoire politique : il est une invitation « à prendre aux Haïtiens l’incandescence même de leur tragédie sans fin pour souffler le verre de la tendre parole de poètes. » Cette phrase, non seulement résume parfaitement ce livre et toute l’œuvre poétique de René Depestre, mais aussi donne l’éclairage qui permet de comprendre la magnifique et troublante singularité de la littérature haïtienne.

René Depestre

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