Remonter la Marne – Jean-Paul Kauffman (Fayard)

Jean-Paul Kauffmann - Remonter la Marne (Fayard)« Remonter la Marne » (Editions Fayard) est un livre de marcheur : Jean-Paul Kauffmann a eu la folle idée de s’intéresser à la Marne, qui n’est pas le cours d’eau le plus hype de France. De plus, ce n’est pas pour la descendre sur une embarcation, comme on le pourrait le penser, mais pour la remonter. « Marcher le long d’une rivière, ce n’est pas se délester, mais, au contraire, se charger du poids de cette eau qui nous tient sous son emprise. » (page 28)

Ce livre brasse tous les aspects du genre : rencontres insolites et chaleureuses, découverte des aspects autant prosaïques que féériques du ciel (la « rambleur« …), de l’eau, de la terre, de la végétation, mises en perspectives historiques et sociologiques, cheminement personnel… Jean-Paul Kauffmann, dans un style allègre, les parcourt tous. L’intérêt du livre ne faiblit jamais. Parmi les nombreux thèmes abordés, deux m’ont particulièrement intéressé : l’importance historique et géographique mal connue de cette rivière, l’exode intérieur des populations des régions délaissées par le système économique actuel.

Historiquement, la Marne est le dernier verrou à forcer pour les envahisseurs (ils furent nombreux) venant de l’Est qui veulent atteindre Paris. « La Marne, une broderie, un délicat liseré qui borde l’habit français avant l’arrivée sur Paris. (..) .  Une fois cette ligne franchie, la patrie est proclamée en danger. (..) Ce petit fleuve dessiné en demi-cercle donne à la capitale l’illusion de se couvrir à l’est » (page 158). L’Histoire fourmille d’exemples, le plus fameux étant la première bataille de la Marne (et les célèbres taxis) en septembre 1914 qui arrêta net le progression des forces du Kaiser prêtes à envahir Paris. A l’inverse, en mai 1940, les quelques éléments de l’armée française encore au combat n’ont pas pu contenir l’armée hitlérienne. Paris est devenu allemand quelques jours après.

Carte de la MarneGéographiquement, la Marne a joué aussi un rôle important dans le développement de la France. Quand elle n’est plus navigable, les canaux successifs permettent de réaliser une vieux rêve français : relier l’Europe du Nord à la Méditerranée. Le grand historien Fernand Braudel  «a bien noté l’importance de cette connexion qui s’est faite au Moyen-Âge. Les deux économies européennes les plus entreprenantes, l’Italie septentrionale et les Pays-Bas, ont alors pu communiquer. Braudel a souligné que si Paris est devenu le cœur de cette économie-monde, c’est grâce à la Champagne. » (page 119)

Les régions traversées par la Marne ont été riches. Certaines le sont encore, comme le vignoble champenois bien sûr ou la Champagne crayeuse, entre Reims et Vitry, qui développe une type d’agriculture hyper-intensive où s’étalent à perte de vue les champs de blé et de betteraves. D’autres régions ne le sont plus, notamment en Haute-Marne, département oublié…Dans ces zones en grande difficulté, Jean-Paul Kauffmann constate l’émergence d’une attitude qui n’est ni résignation, ni révolte. « (..)l’empreinte de ce démeublement français qui frappe les territoires en difficulté. Irruption d’une France autrefois riche et productive qui s’est peu à peu dégarnie.(..) Une sorte de désertion où s’entremêlent défiance et insoumission. Un état de neutralité : les gens sont désengagés comme s’ils avaient décidé de se maintenir en dehors des hostilités actuelles, alors que depuis des décennies ils sont agressés, victimes de crises en série. (..) conjurer les esprits maléfiques : la perte d’intérêt et d’estime de soi, la fatalité de déclin. » (page 217)

Et un peu plus loin : Que de fois l’ai-je entendu, cet « on tient », une aptitude à l’endurance, mais pas à l’immolation. (…) « Regardez bien les villages. Observez leur état. Ce qui arrache le cœur, c’est que ce pays a été riche. » (page 246)

Cela me fait penser aux remarques d’Emmanuel Todd et de Hervé Le Bras, dans leur ouvrage Le mystère français. Ils décrivent ces zones anciennement industrialisées dont l’activité a disparue en deux ou trois décennies sous les coups de butoirs de l’internationalisation de l’économie. Ils y voient le terreau de vote Front National. Cela correspond-il à cette «désertion où s’entremêlent défiance et insoumission » ?

C’est aussi pour des raisons personnelles que j’ai lu et apprécié ce livre car il traverse – et s’arrête parfois – dans des villes qui ont marqué ma vie familiale et personnelle… Vitry-le-François, Saint Dizier, Chaumont…
Malgré ces quelques racines et la beauté stupéfiante des forêts haut-marnaises en automne, lorsque j’ai eu à choisir une région pour acheter une maison, je n’ai pas pensé un instant à la Champagne et suis allé en Bretagne…

Jean-Marie Philippart

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