Taxi – Khaled Al Khmasi (Actes Sud)

TaxiPour connaître une ville, y a-t-il rien de mieux que de discuter avec des chauffeurs du taxi ? A Paris, j’en doute… Mais au Caire, pourquoi pas ?

C’est l’avis de Khaled Al Khmasi, producteur, réalisateur, journaliste et natif du Caire. Il restitue cinquante-huit conversations enregistrées entre avril 2005 et mars 2006. Cela donne un kaléidoscope tourbillonnant de tranches de vie, dressant un tableau de l’Égypte à la fin de l’ère Moubarak. Tableaux de vies hachées menu par l’impossibilité de joindre les deux bouts dans un pays gangréné par la corruption à tous les étages de la société, où les inégalités se sont creusées aussi vite que l’envolée du coût de la vie , contrôlé par une police militaire toute puissante, dans une ville en complète désorganisation dans une pollution rendant l’air irrespirable et les embouteillages infernaux…

Si ces témoignages dressent un tableau terrible du Caire, il est aussi celui de ces gens-d’en-bas tentant avec obstination de garder la tête au-dessus de l’eau, parfois avec culot, s’en remettant à Dieu – car à qui s’en remettre d’autre –  déployant des trésors d’ingéniosité et une bonne dose d’autodérision et d’humour vachard. Et parfois le regret du temps d’avant, celui de Nasser pour les plus vieux, où l’Égypte était respectée, son chef admiré à l’intérieur, craint à l’extérieur, où l’économie régulée donnait une certaine stabilité au dénuement… Vision aussi très politique de l’actualité, vouant aux gémonies les Etats-Unis dont la défaite était donnée sûre et certaine en Irak et dont le poids écrasant dans la vie politique et économique de l’Egypte parait insupportable. Et penser que « si le conflit se calmait, tous les juifs rentreraient en Europe. » (page 47).

Au hasard des pages, quelques réflexions :
A propos des enfants qui ne regardent que les chaînes télévisées de la parabole : « Personnellement, je ne vois pas ce qui pourrait pousser dans leur cerveau, à part des cactus. »
Un résumé des cinquante dernières années de l’Egypte. « Celui qui n’est pas allé en prison sous Nasser n’ira jamais en prison, celui qui ne s’est pas enrichi sous Sadate ne s’enrichira jamais, et celui qui n’a pas mendié sous Moubarak ne mendiera jamais. ».
A propos des candidats à une élection présidentielle : « Quand j’ai vu dans les journaux les photos de ceux qui se présentaient, j’ai explosé de rire. Ils ont tous l’air abrutis, de voyous à la noix. C’est à mourir de rire. »
Ce constat sur le gouvernement : « On vit dans un mensonge total auquel on croit. Et l’unique rôle du gouvernement est de vérifier qu’on y croit, non ? »
Ce constat sur les Égyptiens eux-mêmes : « Le problème, c’est nous, les Egyptiens. Le gouvernement nous a instillé la peur de la faim. Aussi, nous ne pensons qu’à nous-mêmes, et notre seule préoccupation, c’est d’arriver à joindre les deux bouts. »
Et cet homme sage qui, depuis trente ans, partage ses journées en trois huitaines. « D’abord la première consacrée à mon taxi, puis la seconde réservée à ma femme et mes enfants, et enfin, je pêche dans le Nil, lave mon corps, mon âme et mes yeux. A la surface du Nil, je lis les paroles de Dieu. »

Taxi a été écrit en 2006 et a rencontré un grand succès. Près de dix ans après où se sont succédés le fugace « Printemps arabe » égyptien de 2012, l’année de présidence de Mohamed Morsi, proche des fondamentalistes Frères Musulmans, élu au suffrage universel, et le retour à la case départ avec le retour des militaires au pouvoir en juillet 2013 par un Coup d’État, comment vont les chauffeurs du taxi ? Khaled Al Khmasi devrait essayer de donner de leurs nouvelles, ainsi que celles des gens-d’en-bas… Mais je doute qu’ils puissent aller mieux.

Khaled-al-Khamissi

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