Tristesse de la terre – Eric Vuillard (Actes Sud)

tristessedelaterreLe sous-titre de ce livre est « Une histoire de Buffalo Bill Cody ». Son introduction évoque les représentations, pendant l’Exposition universelle de Chicago en 1893, du Wild West Show, méga spectacle exaltant la conquête de l’Ouest produit par le célébrissime Buffalo Bill. Non loin de là, est exhibé le cadavre desséché d’un enfant indien.
Après ce prélude aussi vertigineux que sobrement écrit, Eric Vuillard revient sur le Wild West Show, divertissement qui connut un énorme succès en Amérique et en Europe à la fin du XIXème siècle. Il s’agit de glorifier les racines de pionniers chères aux Etatsuniens…, ces racines qui plongent dans une terre gorgée du sang des Indiens, victimes d’un génocide qui reste toujours innomé.

Dans ce livre court et magnifiquement écrit, Eric Vuillard raconte, non seulement l’extermination des Indiens qui occupaient le sol américain, mais aussi l’instrumentalisation de cette extermination sous la forme de spectacle toujours plus grand que grand… prémices des méga productions hollywoodiennes qui inondent actuellement le globe, en déversant des idéologies parfois plus que nauséabondes. L’ imprésario de Buffalo Bill, le major John Burke, n’a rien trouvé mieux que d’embaucher dans la troupe, le célèbre chef indien Sitting Bull, qui avait gagné la bataille de Little Big Horn. Dans le show, il est payé pour faire un tour de piste sous les injures des spectateurs.

Le 15 décembre 1890, Sitting Bull est tué par la troupe yankee. Quelques jours plus tard, sous une violente tempête de neige, cette même troupe massacra plus d’une centaine d’indiens, femmes et enfants compris qui furent basculés dans une fosse commune. Ce fut le tristement célèbre massacre de Wounded Knee, souvent considéré, un peu vite, comme la fin de 400 années de conflits entre les natifs et les immigrés. Buffalo Bill se rend quelques jours après sur les lieux, et rachète la cabane et le dernier cheval de Sitting Bull. Résultat, un nouvel épisode dans le Wild West Show : « la mort de Sitting Bull avec son véritable cheval et sa vraie cabane recueilli par les soins de Buffalo Bill lui-même. » Et une représentation tronquée et aseptisée de la bataille de Wounded Knee n’ayant qu’un très lointain rapport avec la réalité historique sans «tempête de neige, ni fosse commune, ni femmes, ni enfants ». Succès garanti ! L’Histoire est remplacée par le spectacle, concept qui continue à générer la plupart des parcs touristiques de par le monde, pas seulement américains.

La vie de Buffalo Bill se détériore : il connait des déboires sentimentaux. La ville qu’il a créée aux pieds de Montagnes rocheuses au milieu d’un désert, végète. Il continue les tournées du Wild West Show sans se rendre compte qu’un nouveau concept de spectacle commence à lui faire une concurrence fatale au tournant du siècle, Luna Park ! Quelques années plus tard, quand le cinéma commence son prodigieux développement, Buffalo Bill, symbole de la légende américaine, s’effacera. « La mort est patiente. Elle se tient face au lit, comme le spectateur devant la scène. On ne lui échappera pas. Elle a payé sa place ; et elle verra notre propre crevure. » (page 137).

Ce n’est pas ainsi que finit le livre… Eric Vuillard revient sur le drame des Indiens, sur leur dépossession totale de leurs biens, de leur culture, de leur histoire, et sur le regard triste d’un pauvre homme du Dakota pris en photo, « ayant pioché la mauvaise carte ».
Une dernière photo, celle d’un flocon de neige. Loin du pétaradant Wild West Show, un certain Wilson Bentley, né dans le Vermont (à l’extrême nord-est des Etats-Unis), en fait sa passion. Il les photographie, ainsi que « écailles de pomme de pin, fibres de mousse, pétales de fleurs, coquilles d’escargot, lichens (…) » (page 153). Ses clichés deviennent célèbres dans le monde entier. Il voulut même photographier le vent, les gouttes de rosée… La nature, le seul spectacle qui vaille ?

Avec Tristesse de la terre, Eric Vuillard montre comment l’histoire est manipulée et pervertie pour en faire un spectacle qui en vient à remplacer la mémoire elle-même. Ceci ne vaut pas seulement pour les Etats –Unis, mais pour toutes les puissances qui veulent écrire un récit, une légende flattant les vainqueurs, en effaçant les peuples vaincus. A ce totalitarisme historique et culturel, Eric Vuillard oppose la photo d’un pauvre homme, contenant toute l’humanité du monde, ou la photo d’un flocon, contenant toute la beauté du monde.

[ Ce livre est disponible à la Médiathèque de Paimpol. Il est aussi en vente à la Librairie de Renard, à Paimpol. ]

Eric Vuillard  photo Avanzato (actes sud)

Eric Vuillard
photo : avanzato (actes sud)

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