Trois entretiens avec Léo de V. – Manuelle Campos (Les tilleuls du square – Gros Textes)

Léo de V.[Manuelle Campos est bien connue dans notre région, surtout comme musicienne. Elle est aussi écrivaine, et se consacrera de plus en plus à l’écriture. Je souhaite vous parler de son livre « Trois entretiens avec Léo de V. », une trentaine de pages, source inépuisable de réflexions et très beau moment littéraire.]

Par la taille, c’est un petit livre, paru chez Gros Textes, éditeur artisanal aux livres confidentiels soigneusement originaux. Le titre est mystérieux, la photo de couverture l’est tout autant. Je connais l’auteure.

Léo de V. est un vieillard attendant sans hâte la mort dans un centre de gérontologie. Manuelle Campos y anime des ateliers d’expression chantée pour les résidents. Ils se parlent souvent. Par trois fois, ils s’entretiennent longuement, Léo racontant sa vie, son antisémitisme, son adoration pour le IIIe Reich. Manuelle, dont la mère est juive, veut comprendre.

Ces trente pages ne sont pas seulement le compte-rendu de ces trois entretiens. L’auteure, en début de livre, explique son parti-pris d’écriture : « J’ai décidé de ne pas encombrer ce texte de guillemets (…) ; ils auraient joué le rôle de l’eau dans laquelle Ponce Pilate se lave les mains. Dans un même souci, j’ai renoncé à changer de police d’écriture lorsque j’évoque mes propres réflexions. Le témoignage donné ici n’a d’intérêt que parce qu’il est entremêlement de deux pensées inconciliables. » (page7). J’avoue avoir été étonné en lisant ces lignes. J’ai compris ensuite ce dont il s’agissait.

Car ce livre n’est pas une énième confrontation entre deux pensées évidemment inconciliables, il est leur entremêlement, bien loin d’être un acquiescement. Il est le signe, l’expression littéraire du vertige de l’auteur pour qui il ne s’agit pas de remettre ses convictions enracinées au plus profond d’elle-même, mais qui rend compte du danger et de l’exigence d’accepter la liberté de l’autre. Ni Léo, ni Manuelle n’ont reculé sur le plan idéologique. Mais cette rencontre est l’acceptation, très risquée de cette vérité : « (…) seule est honnête l’ambigüité, négatif du positif, nuit de notre jour, domaine parallèle, refuge éventuel toujours prêt à nous accueillir, absolution de nos erreurs à venir. » (page 10)

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Manuelle Campos présente « Trois entretiens avec Léo de V. » au café littéraire de Plourivo (Côtes d’Armor) – Photo « Ouest France »

Une telle affirmation est très risquée. Elle est souvent considérée comme une faiblesse, voire une trahison face à l’horreur absolue. D’ailleurs, en participant à un débat sur ce livre, j’ai pu mesurer combien des lecteurs sincères s’étaient enfermés dans un débat idéologique et prêtaient à l’auteure une sorte de complaisance pour les idées défendues par Léo. Réduire ce livre à la confrontation d’idéologies, c’est ne pas l’avoir compris et être passé à côté de l’essentiel. Parfois, la mauvaise compréhension peut friser l’injure.

Loin de n’être qu’une écoute passive, Manuelle oppose aux souvenirs de Léo, ses propres souvenirs : Léo voit la famille Kahn s’engouffrer dans une estafette, le matin du rafle du Vel d’Hiv, Manuelle évoque les machines à coudre d’une modeste famille juive qui a perdu l’un de ses fils, fusillé au Mont Valérien.

Au fur et à mesure des trois rencontres, on sent une tension de plus en plus forte pour Manuelle. Dans un premier temps, elle accepte un temps d’être « disciple, otage sans obligation » (page 11).  Le temps de savoir pourquoi Léo a accepté « le gazage de ces hommes, ces femmes et ces enfants. » (page12). Elle écoute les affirmations de Léo empruntes d’une terrible assurance, ses références à d’autres totalitarismes, ses jugements à l’emporte-pièce sur la guerre d’Irak. Elle sait que cela ne peut pas durer longtemps. Elle sait qu’un jour, sa seule issue sera de fuir.

Après le deuxième entretien, l’ambiguïté assumée de ces rencontres fait place à une distance de plus en plus grande par rapport à Léo. Lui, de son côté, lui répète « Vous m’avez manqué. » Elle se fait excuser, ensuite, pour « tenter de comprendre ce qui me poussait à poursuivre ce dialogue. » (page 19), et se pose la question du rapport entre le bourreau et la victime. Elle revient une troisième fois, refuse la démarche implicite de soumission. « Vivre est pour moi : errer, tâtonner » (page 21)

Il n’y aura pas de quatrième rencontre : Léo est mort. Fin de l’ambiguïté : « seule la mort n’est pas ambigüe, fixatif scellant notre dernier soupir. » (page 10). Léo n’a pas donné de réponse : « c’est une chance. La réponse n’est-elle pas l’annulation de la question ? La réponse inscrit ses marques et les revendique : c’est l’installation » (page 27). Femme de conviction, elle sait néanmoins que les convictions ne sont que des réponses provisoires à des questions qui se renouvellent  sans cesse. Et que la littérature, comme toute activité artistique, n’est pas le lieu de la certitude mais celui de l’interrogation. Ainsi, en reprenant ses notes plus de dix ans après ces trois entretiens pour en faire ce livre court à la fois translucide et terriblement complexe, Manuelle Campos sert la seule cause qui vaille : « la cause de l’humain » (page 29).

 

 

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