Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – Patrick Modiano (Gallimard)

pour que tu ne te perdes pas dans le quartierC’est, je crois, le titre le plus long de tous les romans de Modiano, mais très « modianesque » quand même, car il est question de se perdre… Cette phrase recèle aussi de la tendresse, celle d’un adulte pour un enfant qu’il veut protéger sans vraiment le pouvoir. Elle recèle aussi du mystère, celui de cet enfant qui pourrait se perdre dans le quartier qu’il connait. Ou bien pourquoi l’a-t-il quitté, ce quartier ? Rien que le titre de ce livre est lourd d’interrogation, voire de menace implicite, comme sont souvent les conseils que les parents donnent à leurs enfants pour se rassurer eux-mêmes mais qui sèment l’inquiétude dans l’esprit des enfants tout à coup conscients du danger.

Dès le titre, dès les premières lignes, le lecteur est plongé dans l’univers de Modiano où la réalité est floue, où elle fait semblant de se dévoiler comme dans un brouillard qui se déchire mais vite recouvert par la pénombre. Et n’espérez pas que la lumière surgisse à la fin du livre.

Ce n’est pas seulement un roman sur l’enfance qui frôle le danger. C’ est une quête à la recherche d’une femme perdue ou disparue, aimée comme une mère et, peut-être ensuite comme une amante. Une femme qui a marqué indissolublement le personnage principal du roman, Jean Daragane, dont on suit les pensées, les déambulations, les questions, les rêveries, les dissimulations. Il veut, non pas la retrouver elle-même, – elle est probablement déjà morte mais qui sait ? – mais en retrouver la trace pour éclaircir son mystère. Daragane n’est pas détective, c’est un homme à la retraite, davantage lecteur qu’écrivain. Mais il est amené, à la suite d’un appel téléphonique, à vouloir la retrouver.

Le livre pourrait basculer vers le roman policier. Une telle intrigue pourrait faire l’affaire, comme très souvent dans les romans de Modiano. Mais ce n’est pas la vérité policière qui intéresse Modiano, c’est l’ombre de la vérité, comme l’indique la citation de Stendhal en exergue du livre …

Ce livre est paru quelques semaines avant l’attribution du Prix Nobel de littérature à son auteur, l’une des plus grandes figures de la littérature française depuis 1968 (… tiens donc !). Si vous n’avez encore rien lu de lui, ce roman vous fera découvrir son univers éloigné de tout matraquage de certitudes, où la brume se dissipe rarement, où l’ombre est toujours présente, un univers d’errance dans le temps, de flou dans l’espace. Pour quelle découverte ?

Cet univers flou, brumeux et ombré est servi, paradoxalement, par des phrases courtes, limpides, précises. « Il n’y pensait plus depuis de nombreuses années, si bien que cette période de sa vie avait fini par lui apparaître à travers une vitre dépolie. Elle laissait filtrer une vague clarté, mais on ne distinguait pas les visages, ni même les silhouettes. Une vitre lisse, une sorte d’écran protecteur. Peut-être était-il parvenu, grâce à cette amnésie volontaire, à se protéger définitivement du passé. Ou bien c’était le temps qui en avait atténué les couleurs et les aspérités trop vives. » (page74) Comment mieux le dire …

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Patrick Modiano [ photo Le Point ]

 

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