Zabor ou les psaumes – Kamel Daoud (Actes Sud – 2017)

Zabor est un étranger dans sa famille, sa ville, son pays, l’Algérie. Sa mère est morte, son père le rejette. Avec sa voix fêlée et sa démarche entre reptation et claudication, il vit à l’écart d’Aboukir, village figé entre poussière et vent. Il vit avec Hadger, une tante célibataire et un grand-père « tombé dans l’hébétude ». Zabor découvre très jeune dans une bibliothèque poussiéreuse sa passion pour la lecture de livres de toutes sortes. Pour sa famille et son village, c’est une tare, un défaut, une erreur, une malédiction. A l’âge de quatorze ans, il découvre qu’il doté d’un don extraordinaire, : tant qu’il lit, la mort reste à l’écart. A l’inverse, « Quand moi j’oublie, la mort se souvient (…) quand ma mémoire se vide ou hésite, la mort se montre ferme, retrouve la vue comme un rapace des airs et se permet ses vols en piqué qui dépeuplent mon village sous les yeux. »

Kamel Daoud fait de Zabor son interprète pour un flamboyant plaidoyer pour l’écriture, la lecture. « Et si l’écriture est venue au monde aussi universellement mémoire, c’est qu’elle était un moyen puissant de contrer la mort, et pas seulement un outil de comptables en Mésopotamie. L’écriture est la première rébellion, le vrai feu volé et voilé dans l’encre pour empêcher qu’on se brûle. »  Son nom, Zabor, « est né du son que provoqua le heurt de ma pauvre tête sur un fond caillouteux quand je fus repoussé violemment par mon demi-frère (…) ». Ce demi-frère Abdel et ss autres demi-frères sont ses ennemis. « J’ai senti leur odeur de peau de bête et de troupeau. Parfum de l’argent, chez nous, signe de richesse et de racines. (…)  Il ne sait ni lire, ni écrire mais à l’instinct méchant de ceux qui en ressentent le manque ».
Ce don sert la vie et permet le souvenir. « Qui se souvient des anciens aujourd’hui ? Et qui doit sauver ce monde de l’effacement ? Sûrement pas celui qui récite le Livre sans le comprendre. Plutôt celui qui écrit sans s’arrêter sauf pour aller faire ses besoins, manger ou reprendre des forces ne fermant les yeux » (page 69). Car « la langue est le versant impétueux du silence ». C’est également un livre de « (…) colère contre ce Dieu qui engraisse les habitants par cycles, leur fait croire aux délices, puis les écrase par la maladie et la mort. »

Le livre est le récit de ce combat de Zabor qui écrit d’abord pour se trouver lui-même puis pour se battre avec son pouvoir incontestable, celui du livre contre celui de la mort. Le combat contre son père qui ne l’a jamais aimé et ces frères contraints à lui mendier quelques jours de vie supplémentaires. Le combat entre le lettré marginal et le clan illettré et dominant, entre la mort et le temps retenu par la lecture. C’est le combat qu’il se livre à lui-même quand il bute « sur l’invraisemblable convention de l’écriture et la prétention majeure de la langue.»

Le récit est interrompu par des digressions, souvent en italique, dans lesquelles Zabor soliloque ou s’adresse au lecteur. Il livre ses pointillés, ses blancs, ses interrogations, ses exclamations comme le chœur antique commente l’action des personnages, sur un niveau encore plus sensible, fragile, comme balayé par les vents. Il y commente ou déconstruit l’ensemble du récit afin de trouver une description encore plus complète pour lui-même. « Mes cahiers sont gonflés par le torrent d’un récit unique, sans queue ni tête, qui emporte dans son cours violent des murs, des portiques, des odeurs de café moulu ou des mystères d’aisselles féminines, des couleurs de robe, des amandiers étincelants en jets d’eau pétrifiée, qui mêle des dates de naissance, des prénoms et des mains dans une crue totale et ravageuse. » Plus loin, il remet en cause la comparaison avec le torrent en précisant : « A quel moment est né ce torrent ? Pour être exact, il faut inverser l’image : parler non pas de crue mais d’arche. La crue, c’est celle des débris du monde emporté, ces planches et animaux effilochés dans les livres d’enfants, ces arbres déracinés par les pluies, poussés du dos vers la mer, ces incroyants à la bouche hurlante, trottoirs désossés, poteaux tordus, bisons d’huile vides, chaussures dépareillées et buissons. L’arche est justement mon écriture, celle qui tient tête au déluge. ». Ou encore « (…), le livre « est le monde, entièrement. Il est ce qui restera quand le soleil se lèvera à l’Ouest, au Jugement dernier. Oh oui, l’éternité est un livre « à paraître. »  Exemple de passages magnifiques du livre – il y en a tant d’autres – à relire plusieurs fois pour en inhaler tous les effluves.

En contrepoint à ce récit, Kamel Daoud dresse un portrait à l’acide de son pays, de ses rites, de ses habitants, de son régime politique aussi. En parlant de la fête de l’Aïd el-Kébir, il note : « Une odeur de foin, de fumier et de couteaux aiguisés prenait la place des menthes et des eucalyptus. Aboukir se salissait dans une grossière dévoration. » Il développe des portraits d’hommes, de femmes, d’enfants entre la soumission à une religion, à un Etat et l’échappée belle donnée à ceux qui en sont exclus, comme Zabor lui-même dont l’intelligence souvent manipulatrice lui permet de se soustraire à son entourage effrayé et agressif.  Comme sa tante Hadjer, à la bonté et la générosité en dehors de toute obligation de la société.

Autre sujet important, le corps, impensé tout puissant de la religion et du régime policier pour lesquels le corps doit être sous contrôle permanent. Pour Hadjer, « le corps est la fenêtre de Dieu, mais aussi la porte du diable. Le mien était examiné par ses soins, chaque soir, comme un cahier qui devait rester blanc. Si j’étais aussi maigre, ce n’est pas parce que j’étais malade ou mal nourri, mais parce que je n’étais pas encore tout à fait descendu du ciel. ». Ou encore, mais c’est l’auteur lui-même qui note : « Le seul moyen de sauver les femmes décapitées de Mille et Une Nuits, c’est de leur rendre leur propre corps.»

Je pourrai continuer longtemps comme ça, en rendant compte des multiples pépites qui étincèlent tout le long de ce livre. « (..) que pour dire l’essentiel, une écriture ne pouvait se contenter d’un alphabet fini et devait accepter les blancs entre les mots et aux marges des pages. » Et de conclure : « L’écriture est un tatouage. Et derrière le tatouage, il y a un corps à libérer. »

Zabor perd la course entre la mort et le livre. Son père meurt. C’était son meilleur cahier, « une histoire presque parfaite, tant le destin de la quête et l’assouvissement final y sont précis et glorieux. Une histoire dans laquelle mon frère est mon frère, ma mère encore vivante, mon père de retour après une aussi longue absence et il m’accueille avec un rare sourire qui n’est pas un couteau. ». Pour Zabor, la mort « (…) attendra jusqu’à demain, je le ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. »

Un aveu : cela fait plus d’un mois que j’essaie d’écrire quelque chose sur ce livre qui m’a autant transporté que débordé. Je ne suis pas Zabor. J’abandonne ce billet en l’état. Personne n’en mourra.

Zabor ou Les Psaumes de Kamel Daoud – (août 2017) –  Actes Sud – 336 p., 21,00 €.

Kamel Daoud

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