Zombis – Pierre Charlier (Tallandier)

Zombis - Philippe CharlierPourquoi avons-nous été, plusieurs d’entre nous, membres de l’Association des amis de la bibliothèque de Pléhédel, à nous intéresser récemment aux zombis ? En ce qui me concerne, je n’y voyais auparavant que la manifestation d’une superstition ancestrale et vacillante, récupérée par l’industrie hollywoodienne en quête de blockbusters pour ados.

Mais la lecture de certains livres récents, notamment les excellents Danser les Ombres de Laurent Gaudé (Actes Sud) et Bain de lune de l’écrivaine haïtienne Yannick Lahens (Sabine Wespeiser), avait éveillé notre curiosité sur le vaudou et, plus particulièrement, les zombis
Les morts-vivants existent-ils vraiment ?

Eh bien oui ! C’est du moins le résultat de l’enquête menée par Philippe Charlier. Il n’est pas conteur, ni bateleur, ni scénariste pour Hollywood. Il est médecin légiste, anatomo-pathologiste et paléo-pathologiste. Il s’est donc intéressé de près aux morts-vivants, essentiellement d’origine haïtienne et a mené une longue enquête anthropologique sur place pour tenter de percer le secret des zombis.

Quelques conclusions :
– Oui, il y a bien une substance chimique, la tétrodotoxine (TTX), puissant poison mais pas toujours mortel, qui, aux doses subléthales, est employé « pour plonger la victime dans un état de mort apparente, justifiant des funérailles puis une inhumation, avant que le corps ne soit récupéré a posteriori, réanimé puis considéré socialement comme zombi. » (page 69)
Le contexte géographique, historique, économique et social de Haïti a fait du « système haïtien, un système de violence économique et sociale » (page 35) qui est le pays le plus pauvre du continent américain. Et l’un des moins organisés, entre autres dans la tenue de l’Etat-Civil, laissant libre cours à toutes les manipulations possibles.
– Le vaudou haïtien, héritier du vaudou africain, notamment béninois, imprègne la totalité de la population haïtienne. «  Le vaudou, c’est un partage et une générosité qu’on ne trouve pas toujours ailleurs. (…) c’est une religion très ouverte. Aucune initiation n’est refusée à quiconque, qu’il soit catholique, protestant, homosexuel. » (page 154). Un violent conflit se développe entre le vaudou, intrinsèquement lié à l’histoire, la culture et à la vie quotidienne haïtienne, et les différentes églises chrétiennes récemment importées notamment des Etats-Unis, qui dénoncent le vaudou comme un frein au développement de Haïti, et accumulent les prêches « antivaudou »..
– l’ensemble du peuple haïtien croit aux zombis, d’autant qu’il est très familier avec la mort.
– « Le concept des zombis est donc à la confluence de la toxicologie, de la médecine, de la magie et de la religion. (…) la zombification est l’anéantissement d’une vie active, remplacée par la survie d’un être privé de tout pouvoir de décision.(…) C’est une solution pour ceux qui agissent mal » (page 61).

Le livre de Philippe Chartier rend compte de son enquête approfondie en Haïti. Il visite les cimetières vandalisés, donnant « l’impression, en Haïti, d’une inflation de l’irrespect à l’égard des morts. Quand tout devient occasion de déprédation, c’est que la culture connaît une crise qui touche jusqu’aux fondements de la société : le tabou lié aux défunts. » (page 50). Il rencontre des houngans, chefs spirituels de la religion vaudou. Certains d’entre eux ont « une vision très biologique (et en l’occurrence très toxicologique) du phénomène des zombis » (page 54). On lui relate des cas connus de zombis, comme celui de Clairvius Narcisse « retrouvé quelques années après sa « mort » dans un marché au nord de l’ïle. » ( page 59), ou de Jacques Narvis (page 79). Il visite le Pavillon des Zombis de l’hôpital psychiatrique de Port-au-Prince. Assiste à un « tracé de vévé ». Pénètre dans « la chambre des secrets »…

Et « invite à imaginer ce que le regard médical peut lire au-delà du visible » comme l’écrit, dans sa belle postface, Alain Froment, médecin et anthropologue, au Muséum national d’histoire naturelle de Paris.

Livre passionnant, qui se lit facilement, et qui aide à lire au-delà du visible… Belle et salutaire ambition.

 

Philippe Charlier

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